Cette semaine, dans l’estuaire du Saint-Laurent, c’est un drôle de dos noir et rond avec un souffle en « V » qui a attiré tous les regards et créé l’émoi. Une baleine noire de l’Atlantique Nord ! L’une des 400 dernières représentantes de son espèce, et une visiteuse rare dans l’estuaire – la dernière mention d’une visite datait de 2016 !

Tout commence les 23 et le 24 septembre, quand le photographe Renaud Pintiaux repère cette étrange visiteuse, sans réussir à lui tirer le portrait. Le 25 septembre, il observe deux baleines noires au large du Cap de Bon-Désir, à quelques milles d’écart, et réussi enfin à en photographier une. « La première que j’avais vue me semblait plus petite et plongeait très longtemps. Ce jour-là, elle nageait vers l’est, peut-être est-elle repartie. La deuxième, plus grosse et avec des plongées plus courtes, j’ai pu la photographier cinq jours de suite », précise-t-il.

Grâce à ses photos et au catalogue du New England Aquarium, la baleine noire a pu être identifiée : il s’agit de Wolf (#1703), une femelle adulte de 33ans, fille de Moon (#1157). A partir de ce moment-là, c’est l’effervescence : « Alors, tu l’as vue ? » « Incroyable, j’ai réalisé un rêve », « J’ai pleuré en la voyant hier. C’est si étrange comme être », « C’est la rencontre d’une vie ! », « Des années que j’attends d’en voir une ! ». Chacun raconte sa précieuse rencontre avec Wolf comme un cadeau. Le 29 septembre, la baleine noire se trouve au large de Tadoussac, près de la batture aux alouettes. Alertée, une habitante proche des dunes sort de chez elle pour l’apercevoir, au loin. « Je n’aurais jamais pensé en voir une de mon jardin ! », s’émeut-elle.

Mais la présence d’une baleine noire de l’Atlantique Nord crée aussi beaucoup de tension autour de la navigation. Cette espèce en danger critique d’extinction est particulièrement vulnérable aux empêtrements et aux collisions avec des embarcations. Grosse et peu réactive, elle passe beaucoup de temps en surface et dans des zones peu profondes. À cause de sa présence, les navires sont invités à ralentir et redoubler de vigilance. Les bateaux d’observations, eux, doivent respecter une distance de 400m minimum pour limiter le dérangement.

La corne d'abondance

En dehors de cette visiteuse exceptionnelle, le parc marin du Saguenay – Saint-Laurent regorge encore de vie. Le 29 septembre, un croisiériste dénombre 5 rorquals à bosses et 12 rorquals communs dont un groupe de 9 communs très actifs, en pleine manœuvre d’alimentation. Quelques jours auparavant, trois rorquals bleus avaient également été observés. On soupçonne une belle abondance de krill, à l’origine de ce foisonnement.

Dans la baie de Gaspé, aussi, « c’est l’abondance !, s’exclame le propriétaire d’une entreprise de croisières aux baleines. Je compte une vingtaine de rorquals communs, une dizaine de bosses, 30 à 40 petits rorquals et presque 300 dauphins ! Il y a tellement de baleines qu’on ne peut même pas toutes aller les voir! » Entre L’Anse-au-Griffon et le Cap Gaspé, les souffles de grosses baleines s’étendent jusqu’à l’horizon. « Par contre, on n’a pas une seule bleue depuis la fin juillet », souligne notre observateur.

La vie en bleu

Au large de Sept-Îles, les baleines bleues, elles, sont encore bien présentes. Anik Boileau, directrice du Centre d’éducation et de recherche de Sept-Îles (CERSI), a comptabilisé cette semaine 10 rorquals communs et 5 rorquals bleus. Cette chercheuse passionnée a récemment reçu un prix de l’Animal Welfare Institute pour ses travaux sur l’évaluation de la santé des rorquals.

Mais les observations dans le golfe ne sont pas de tout repos. « Comme d’habitude en cette saison, les animaux sont très loin au large », précise Jacques Gélineau, en route pour une virée en bateau de plus de 200km. Ce collaborateur de longue date égraine ses observations : « Beaucoup de phoques gris, de petits rorquals, une bosse et des bleues. J’ai vu environ six bleues, mais il y en a au moins une vingtaine par ici ».

Il identifie sur sa route quelques vieux individus bien connus comme B033, B119 et profite des comportements exubérants de l’automne. « Elles s’alimentent beaucoup, mais c’est aussi le début de la saison des amours. On voit beaucoup de bleues en paire et une troisième essaye parfois de s’approcher et de s’immiscer. Ça crée de l’animation, c’est ce qu’on appelle la « rumba »

Quand il n’est pas sur l’eau, Jacques Gélineau expose ses plus beaux clichés de baleines dans l’exposition « L’univers fascinant des mammifères marins de la Côte-Nord », au Musée régional de la Côte-Nord de Sept-îles. Une visite à ne pas manquer!

Un myriade de dos blancs

Sur l’autre rive du fleuve, à Rivière-du-Loup, une observatrice repère « quelques marsouins noirs, au large, plusieurs phoques gris, et pas mal de bélugas ! ». « C’est assez intense, on a des bélugas quasiment tous les jours, mais ça commence à être plus éparse », souligne-t-elle. Les gros troupeaux de l’été font progressivement place à de plus petits groupes : un beau troupeau composé de femelles et des bébés au large de Rivière-du-Loup, mais aussi un petit groupe de dos bien blancs à l’Île aux Lièvres.

Notre observatrice savoure ces moments ; elle sait que d’ici quelques semaines, les bélugas vont déserter la région. On suppose qu’ils se dirigent ensuite vers leurs quartiers d’hiver, dans la partie aval de l’estuaire et au nord du golfe. Mais les migrations des bélugas dans le Saint-Laurent sont encore mal comprises et font actuellement l’objet d’une étude pour mieux comprendre les mouvements de population.

Les phoques eux, sont signalés un peu partout : sur la plage de Tadoussac, profitant des rochers près de Cap-Chat, au large de Sept-Îles ou de Rivière du Loup. À Gallix, le 28 septembre, une observatrice photographie plusieurs phoques qui batifolent près de l’embouchure de la rivière Ste-Marguerite. « Deux phoques gris et un ou deux phoques communs », précise-t-elle.

50 nuances de ciel gris

Cette semaine, automne oblige, certains parlent davantage de la météo que des baleines. « On a tellement une belle température ces derniers jours ! » ironise un observateur basé à La Tabatière, qui n’a pas pu naviguer depuis plusieurs jours. Il se console avec les souvenirs de sa dernière sortie en mer, où les dauphins à flancs blancs sautaient dans les airs autour de son bateau.

À Port-Neuf, Dany Zbinden, directeur du centre de recherche Le Meriscope, avait sorti le bateau de l’eau pour des réparations. « Avec le vent qu’il y a aujourd’hui, on n’est pas encore retournés à l’eau. Mais il ne nous reste plus que quelques semaines de travail avant l’hiver… »

Côté Gaspésie, un autre observateur s’est tout de même lancé sur l’eau, mais est revenu bredouille : « J’ai fait une sortie de 80km, entre Matane et Les Méchins en passant par Cap à la Baleine, et zéro mammifère marin ! », se désole-t-il.

Même les ornithologues ont été gênés par la météo. « On a un vent du sud depuis plusieurs jours qui stoppe les migrations, explique Jessé Roy-Drainville, observateur pour l’Observatoire des Oiseaux de Tadoussac. Ça prend un vent du nord pour aider les oiseaux à descendre vers le Sud. Et puis la chaleur de cette dernière semaine a fait ressortir plein d’insectes, qui font le régal des petits insectivores. Ces oiseaux-là préfèrent se nourrir plutôt que voyager. » Heureusement, notre collaboratrice Laetitia Desbordes souligne la présence d’une mouette rieuse sur la plage de Tadoussac : « C’est une espèce rare de la région, mais dont un ou deux individus sont présents chaque année ». Décidément, c’est la semaine des espèces rares.

Observations de la semaine - 1/10/2020

Laure Marandet

Laure Marandet est rédactrice pour le GREMM depuis l'hiver 2020. Persuadée que la conservation des espèces passe par une meilleure connaissance du grand public, elle pratique avec passion la vulgarisation scientifique depuis plus de 15 ans. Ses armes: une double formation de biologiste et de journaliste, une insatiable curiosité, un amour d'enfant pour le monde animal, et la patience nécessaire pour ciseler des textes à la fois clairs et précis.

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