Les menaces

Dans les eaux du Saint-Laurent flottent d’innombrables algues microscopiques, invisibles à l’œil nu. De toutes sortes de formes et de tailles, les diatomées et les dinoflagellés sont essentielles dans la chaine alimentaire de l’océan, mais aussi de l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent. Par contre, certaines d’entre elles possèdent une toxine biologique qui affecte sévèrement le système nerveux des organismes qui les consomment.

Parfois, elles profitent du buffet et se multiplient de façon incontrôlable très rapidement. C’est ce qu’on appelle une floraison (bloom en anglais) qui mène à une prolifération de ces algues. Ces bancs d’algues forment alors les marées rouges. Elles peuvent avoir de funestes conséquences pour la faune.

Hécatombe dans le Saint-Laurent

En 2008, l’estuaire du Saint-Laurent connait une marée rouge exceptionnelle. Ce sont des milliers de poissons, 591 oiseaux, 85 phoques, 10 bélugas et un rorqual commun qui succombent à la neurotoxine paralysante de l’algue Alexandrium tamarense.

Cette algue, un unicellulaire dinoflagellé, est naturellement présente dans l’écosystème du Saint-Laurent. Cependant, en 2008, les conditions sont réunies pour une prolifération d’A. tamarense : abondantes précipitations, augmentation de la température de l’eau, stratification prononcée et eutrophisation. Profitant de ce « timing », l’algue se met à proliférer et atteint de très hautes densités, si bien que l’algue rougeâtre donne une couleur rouge à l’eau!

Contaminer la chaine alimentaire

Le lien entre une algue microscopique et la mort d’une baleine n’est pas évident. Les baleines ne mangent pas d’algues, alors comment se fait-il qu’elles subissent les effets d’une floraison d’algues toxiques? Les toxines provenant des marées rouges ne touchent pas directement les baleines. Toutefois, elles se retrouvent dans leurs proies ou encore dans les proies de leurs proies. Comme les baleines sont des carnivores, trônant au sommet de la chaine alimentaire, elles accumulent les toxines en ingérant une grande quantité de proies contaminées. C’est ce qu’on appelle la bioaccumulation.

Comment les stopper ?

Les marées rouges se produisent naturellement. Cependant, on constate qu’elles sont de plus en plus fréquentes. En effet, les activités humaines peuvent faire augmenter la fréquence, l’intensité et l’étendue géographique des floraisons d’algues toxiques comme A. tamarense.

Pour le moment, il n’y a pas grand-chose qui puisse être fait lorsqu’une floraison survient. Toutefois, il est possible d’agir pour les prévenir. En limitant l’utilisation des engrais qui, avec le ruissellement de l’eau, se retrouveront dans le Saint-Laurent, on ne rajoute pas davantage d’azote et de phosphore dans l’eau, des nutriments essentiels à la croissance du phytoplancton.

À lire aussi :

Une marée rouge mobilise Urgences Mammifères Marins (Baleines en direct, 2008)

Comment une algue microscopique peut-elle causer la mort d’une baleine de 45 tonnes? (Baleines en direct, 2015)

Qu’a-t-on appris de la marée rouge de 2008? (Baleines en direct, 2017)

10 ans plus tard : le phénomène des marées rouges (Baleines en direct, 2018)

Dernière modification : juillet 2019

Les changements climatiques constituent un phénomène réel et mesuré. Les températures moyennes de l’air et de l’eau de bien des régions ont changé, d’importants courants marins sont modifiés, l’Arctique et l’Antarctique fondent à un rythme inquiétant et l’acidification des eaux rend parfois les écosystèmes impropres à la vie. Les conséquences sur le milieu marin sont indéniables, mais personne ne sait encore avec certitude quels seront les effets à long terme sur les baleines. Les scientifiques voient déjà que les changements climatiques touchent les géants de façon indirecte : en modifiant leur habitat et en affectant leurs ressources alimentaires. Voici quelques éléments touchés par les changements climatiques qui impactent les baleines.

Propriétés physicochimiques de l’eau

Acidification

L’océan capte environ le tiers du CO2 atmosphérique, l’un des principaux gaz à effet de serre qui contribuent au réchauffement. Avec une trop grande quantité de CO2 à absorber, l’eau s’acidifie et certaines réactions chimiques se déséquilibrent. Ces modifications peuvent nuire aux organismes qui doivent synthétiser des coquilles ou des squelettes en carbonate de calcium tels que le phytoplancton et le zooplancton, les mollusques, les crustacés et les gastéropodes. L’acidification des océans a donc le potentiel d’avoir des répercussions sur toute la chaine alimentaire. Plusieurs baleines dépendent de ces organismes pour leur alimentation, comme les rorquals bleus qui s’alimentent exclusivement de krill. Les espèces du golfe du Saint-Laurent sont particulièrement vulnérables puisque cette eau s’acidifie plus rapidement que la moyenne.

Température et salinité

Les changements climatiques entrainent une modification de la température et de la salinité de l’eau, ce qui peut avoir des effets physiologiques directs. Par exemple, cela peut entrainer des problèmes de thermorégulation chez les espèces qui sont plus restreintes géographiquement, principalement les baleines à dents.

La modification de la température de l’eau peut aussi affecter la croissance et la survie des poissons, et donc la nourriture disponible pour les baleines. Les changements de salinité peuvent modifier la distribution des proies, et donc la compétition entre les espèces. La température de l’eau peut aussi influencer la distribution et l’abondance des agents pathogènes (comme les virus et bactéries) et des prédateurs. Par ailleurs, l’augmentation de la température de l’eau pourrait favoriser la floraison d’algues toxiques, qui contaminent les proies des mammifères marins et peuvent mener à la mort.

Manque d’oxygène

Une eau très peu concentrée en oxygène est dite hypoxique, un phénomène en partie relié aux changements climatiques. En effet, la hausse de la température de l’eau diminue la solubilité de l’oxygène. L’hypoxie n’affecte pas directement les baleines puisqu’elles respirent à la surface. Mais leurs proies ont besoin d’une eau oxygénée pour respirer par leurs branchies. Dans le Saint-Laurent, des chercheurs ont observé une zone d’hypoxie dans les eaux profondes entre Tadoussac et Sainte-Anne-des-Monts, avec des concentrations minimales au large de Rimouski et de Matane. Le niveau d’oxygène dans les eaux profondes du Saint-Laurent est en baisse depuis au moins une dizaine d’années.

Modifications des courants

On distingue plusieurs types de courants marins : certains sont locaux alors que d’autres traversent plusieurs océans. Ils seront certainement altérés par les changements climatiques puisqu’ils sont régis par la température de l’eau, la salinité et les vents.

Les courants marins sont à la base de tout le réseau alimentaire : ils permettent un mélange des couches d’eau et donc une remise en circulation des nutriments favorisant la croissance d’algues microscopiques. Ils peuvent également contribuer à créer des zones riches en plancton animal et en poissons, comme les remontées d’eau froide et les polynies (zones des pôles libres de glace), des habitats souvent critiques pour les cétacés. Une modification dans la trajectoire du courant peut donc bouleverser tout un écosystème.

Remontées d’eau froide

Les remontées d’eau froide sont particulièrement importantes à la tête du chenal Laurentien, près de Tadoussac, puisqu’elles transportent le krill, une proie importante pour les baleines de l’estuaire du Saint-Laurent. Ce phénomène océanographique est permis notamment par un échange entre les eaux des Grands Lacs et celles du golfe : les eaux plus douces en provenance des Grands Lacs flottent sur les eaux plus salées de l’estuaire et sont ensuite évacuées par le courant de Gaspé. Cette «perte» constante d’eau permet de maintenir un courant montant du golfe à l’estuaire pour les eaux plus profondes, qui referont surface à la tête du chenal Laurentien. Or, une réduction de l’apport d’eau douce causée par une augmentation de l’évaporation et une diminution des précipitations liées aux changements climatiques, atténuerait par le fait même cette force de pompage.

Fonte des glaces

La glace sert de garde-manger : la prolifération d’algues sous la glace attire le zooplancton et donc les poissons. Une perte de glace impliquerait une diminution des ressources alimentaires en hiver pour le zooplancton, comme le krill, la principale ressource alimentaire de certaines espèces, dont le rorqual bleu. Les bélugas et les narvals profitent de l’accumulation de poissons pour se nourrir à la limite des glaces. L’hiver, la glace permet aussi aux bélugas de se protéger des tempêtes.

En Arctique, la fonte de la banquise ouvre de nouvelles voies maritimes. De même, la diminution de la durée du couvert hivernal dans le Saint-Laurent pourrait augmenter le trafic maritime. La fonte des glaces pourrait donc éventuellement augmenter les risques de collisions et la pollution sonore.

Augmentation du niveau des mers

Outre la fonte des glaces, le niveau des océans augmente aussi à cause de l’eau qui se dilate en se réchauffant. L’augmentation moyenne annuelle est estimée à 3,2 mm, mais certaines zones sont beaucoup plus touchées que d’autres. En conséquence, certains mammifères marins qui mettent bas et prennent soin des jeunes en eaux peu profondes pourraient subir une perte d’habitat.

Des changements parfois positifs… pour l’instant

La diminution du couvert de glace permettrait à certaines populations de cétacés de rester une plus longue période de l’année dans leurs zones d’alimentation et même d’en explorer de nouvelles auxquelles elles n’avaient pas accès auparavant.

Toutefois, les effets positifs pour cette population sont probablement temporaires. Plusieurs autres facteurs sont en jeu, dont l’acidification et la température des océans. Avec la diminution du couvert de glace et les modifications des périodes de migration des cétacés, ces derniers devront peut-être bientôt compétitionner pour le même territoire et les mêmes ressources alimentaires à certaines périodes de l’année. Et des épaulards profitent du chemin libre de glace pour chasser les baleines.

S’adapter au rythme des changements

Les aires marines protégées sont souvent mises en place en ciblant les aires d’alimentation critiques pour des espèces en péril. Or, ces habitats pourraient changer rapidement. Le concept d’aires marines protégées devrait-il être alors un concept mobile, adaptable, tenant compte des effets potentiels des changements climatiques ?

La Commission baleinière internationale fait l’objet de grandes pressions de la part de certains des pays membres pour lever le moratoire sur la chasse commerciale. Cette requête repose sur l’augmentation de la taille de plusieurs populations de baleines. Cependant, devant les bouleversements des écosystèmes à venir, est-il avisé de prôner une reprise des activités de chasse commerciale à grande échelle ?

En couplant la recherche scientifique à des outils de gestion et de protection souples, peut-être relèverons-nous un défi de taille : prévoir l’imprévisible et prendre aujourd’hui des décisions qui contribueront encore demain au rétablissement des baleines

La chasse à la baleine laisse peu de monde indifférent. Des environnementalistes qui vont jusqu’à risquer leur vie pour marquer leur opposition, aux autochtones qui y voient un moyen de faire revivre leur patrimoine, en passant par les peuples pour qui consommer de la viande de baleine est tout naturel, il y a un monde d’arguments culturels, sociaux, économiques et politiques. Mais qu’en est-il vraiment?

La chasse dans le Saint-Laurent

La réputation du Saint-Laurent comme lieu exceptionnel pour les baleines ne date pas d’hier. Déjà au 16e siècle, les Basques traversaient l’océan pour les chasser dans le golfe et l’estuaire. Les bélugas ont aussi fait l’objet d’une chasse locale, alors que des baleiniers norvégiens y ont établi des stations de chasse aux grands rorquals au début du 20e siècle. Aujourd’hui, ces animaux fascinants nourrissent l’économie touristique et éclairent nos yeux plutôt que nourrissent nos ventres et éclairent nos lanternes!

Des Basques en Amérique

Entre 1510 et 1730, les Basques naviguaient sur le Saint-Laurent du printemps à l’automne, attirés par les grands troupeaux de baleines. Ils recherchaient la baleine boréale, aujourd’hui confinée à l’Arctique, et la baleine noire de l’Atlantique Nord. Les Basques avaient développé une technique dangereuse mais efficace pour tuer et ramener au rivage les baleines dont l’épaisse couche de gras était fondue en huile et mise en barriques. On retrouve des traces de leurs activités dans le détroit de Belle Isle, notamment à Red Bay, où elles ont atteint un niveau industriel. Dans l’estuaire, ils étaient présents à l’île aux Basques (en face de Trois-Pistoles), l’anse du Chafaud aux Basques (près de Baie-Sainte-Catherine) et l’anse à la Cave (près du cap de Bon-Désir). On y a découvert des fours de pierre et des tuiles rouges de fabrication basque, qui recouvraient les abris de ces estivants.

La chasse au béluga

Les populations locales ont profité de cette espèce abondante et grégaire. À Pointe-Lebel, on entraînait le béluga en eaux peu profondes au moyen de barques à moteur pour ensuite l’abattre à la carabine. Aux Escoumins, c’était à partir de canots à voile qu’on le harponnait puis l’abattait. À partir du 18e siècle, à l’île aux Coudres et à Rivière-Ouelle, on le capturait dans des fascines faites de perches disposées en forme de B avec une ouverture au centre. Les bélugas y entraient à marée haute et restaient captifs à marée basse, parfois en troupeau de 500. Cette technique a aussi été utilisée à la pointe aux Alouettes et au Moulin Baude, à Tadoussac. Dans les années 1930, le béluga a fait l’objet d’un programme d’extermination (bombardement, primes, récompenses) par le gouvernement du Québec, car on pensait que l’animal nuisait aux pêcheries. Le programme s’est arrêté quand les premières études sur le béluga du Saint-Laurent ont montré qu’il ne se nourrissait pas d’espèces d’intérêt commercial. L’exploitation commerciale des bélugas s’est poursuivie jusqu’au milieu des années 1950, et la chasse sportive jusqu’en 1979.

Pour visionner le film Pour la suite du Monde de Pierre Perreault et Michel Brault, qui retrace l’histoire de la chasse au béluga, rendez vous sur le site de l’Office National du Film du Canada

La chasse au béluga était faite grâce aux fascines, ces troncs effilés qui créaient un enclos. © Office national du film du Canada

Station norvégienne à Sept-Îles

Au début du 20e siècle, Sept-Îles était encore un petit village. En 1905, une station de chasse sous contrôle norvégien a contribué à son essor. L’usine employait une quarantaine d’hommes de la région et une vingtaine de Scandinaves. Ils chassaient le rorqual bleu et le rorqual commun, à raison de 70 à 85 par année. La baleine était poursuivie par un bateau baleinier et capturée à l’aide d’un harpon à tête explosive muni d’un appareil permettant d’insuffler de l’air dans son corps pour qu’elle flotte. Elle était alors remorquée jusqu’à l’usine, dont on peut encore voir les vestiges aujourd’hui. Celle-ci a été abandonnée en 1914, au début de la Première Guerre Mondiale. [Merci à Steve Dubreuil, archéologue au Musée régional de la Côte-Nord à Sept-Îles].

La chasse à la baleine laisse peu de monde indifférent. Des environnementalistes qui vont jusqu’à risquer leur vie pour marquer leur opposition, aux autochtones qui y voient un moyen de faire revivre leur patrimoine, en passant par les peuples pour qui consommer de la viande de baleine est tout naturel, il y a un monde d’arguments culturels, sociaux, économiques et politiques. Mais qu’en est-il vraiment?

La chasse commerciale

La chasse commerciale à la baleine a probablement débuté au 9e siècle dans la mer du Nord et au 12e siècle dans le golfe de Gascogne. Comme les populations de baleines franches diminuaient en Europe, les chasseurs se sont déplacés vers l’Amérique du Nord au cours du 16e siècle. Au fil du temps, une véritable industrie s’est développée le long des côtes de l’Amérique du Nord; des milliers de baleines franches, rorquals, cachalots, baleines grises et plusieurs autres, étaient chassés chaque année. L’intensité de la chasse s’est accrue avec l’avènement des harpons à tête explosive et de bateaux puissants. Entre 1904 et 1985, plus de 2 millions de baleines ont été chassées, et ce uniquement dans les eaux de l’Antarctique. Cette chasse a conduit plusieurs espèces au seuil de l’extinction.
En 1946, à la suite de l’évidente surexploitation des populations de baleines, la Commission baleinière internationale (CBI) a été créée. Son mandat est d’assurer la conservation des populations pour pouvoir rendre possible le développement durable de l’industrie baleinière. En 1982, un moratoire sur la chasse à la baleine a été décrété par les pays membres de la CBI. Ce moratoire devait durer de 1986 à 1990; il n’a toujours pas été levé. Mais selon la convention signée en 1946, chaque membre peut s’opposer à une résolution comme celle ayant mené au moratoire et ainsi s’octroyer des quotas commerciaux. C’est ce qu’a fait la Norvège en 1982. Avant de reprendre la chasse commerciale proprement dite, ce pays a poursuivi un programme de chasse scientifique. Puis, en 1993, la reprise de la chasse commerciale : une chasse qui vise entre 500 et 800 petits rorquals annuellement dans les eaux territoriales de la Norvège. La viande est vendue sur le marché local.

Depuis 2002, la Norvège tente de reprendre les exportations de produits de baleine (particulièrement le gras qui n’est pas consommé par les Norvégiens) en dépit de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). Mais leurs produits sont rejetés par le Japon (principal importateur potentiel) en raison de leurs teneurs en contaminants, particulièrement en BPC. En février 2012, la Norvège a reconduit les quotas de chasse à la baleine, autorisant ses baleiniers à harponner près de 1000 petits rorquals, soit environ 45 % de plus que le quota autorisé en 2009 et ce, malgré leurs difficultés persistantes à atteindre le nombre prévu de prises.

L’Islande, qui s’était retirée de la CBI en 1991, a réintégré la Commission en 2002 et a annoncé la reprise de la chasse commerciale de petits rorquals et de rorquals communs en 2006. La capture d’une centaine de rorquals communs, espèce menacée dont la viande est exportée en grande partie au Japon, a soulevé une vague de protestation dans une dizaine de pays. En 2011-2012, aucun rorqual commun n’a été pris dû à l’arrêt de son unique marché, le Japon, frappé alors par un tsunami et un accident nucléaire. Selon le gouvernement Islandais, la chasse à la baleine pratiquée est totalement légale, conforme aux obligations internationales et basée sur des données scientifiques rigoureuses.

Si la chasse aux grands cétacés a diminué depuis vingt ans, la consommation de petits cétacés a augmenté depuis les années 1970. La plupart de ces espèces ne font pas l’objet d’un suivi aussi rigoureux que celui des grands cétacés et bénéficient de moins d’attention ou d’information pour leur conservation. Ces captures, provenant d’une chasse volontaire ou de prises accidentelles, pallient le manque de ressources alimentaires ou de protéines dans certains pays. Elles procurent même un bénéfice économique dans plusieurs pays par la vente sur les marchés. L’accroissement des captures pourrait devenir extrêmement préoccupant pour des espèces déjà en péril. La CBI a d’ailleurs souligné l’importance de les protéger et elle a même créé un fonds à cet effet.

Certains pays membres de la CBI ont depuis longtemps renoncé à chasser la baleine et s’opposent farouchement à la reprise de la chasse commerciale. Les principaux arguments de ces pays sont d’ordre pratique : plusieurs populations de baleines, fragilisées par la chasse du passé, ne peuvent soutenir une chasse commerciale. Selon eux, il serait impossible de règlementer et de surveiller cette chasse et le commerce qui en découle. Cette position est partagée par plusieurs groupes environnementaux. Certains s’y opposent aussi pour des raisons morales : les baleines sont des êtres «spéciaux» et la chasse est cruelle. Posent également problème les diverses menaces qui pèsent sur les baleines, comme la pollution, les changements climatiques ou les pêcheries. Peut-on prévoir adéquatement leurs effets sur les populations de baleines et gérer la chasse en conséquence?

Les pays pro-chasse considèrent que la CBI s’éloigne de son mandat original, la saine gestion de la chasse à la baleine, en acceptant des pays qui s’opposent à la chasse à la baleine pour des raisons morales ou éthiques. Ils considèrent que les baleines peuvent être chassées au même titre que n’importe quel autre animal sauvage. Ils tiennent à la chasse pour des raisons culturelles, sociales, économiques et politiques. La chasse (commerciale et de subsistance) pratiquée aujourd’hui fournit principalement de la viande pour la consommation humaine. Selon les pays et les groupes pro-chasse, elle est bien règlementée et se fait selon des méthodes qui minimisent la souffrance animale.

Lors de la réunion annuelle de la CBI en 2010, les négociations portaient sur la possible levée du moratoire et des quotas limités pour la chasse commerciale. Au troisième jour de la réunion, les négociations ont été suspendues. Les pays en confrontation s’accusaient mutuellement du blocage des discussions. Les années à venir seront déterminantes pour l’avenir de la chasse à la baleine.

La chasse scientifique

L’intense chasse à la baleine nous a fourni de précieuses informations sur les cétacés. Elle a cependant conduit plusieurs espèces au seuil de l’extinction. Le Japon continue à chasser la baleine sous la bannière de la science. En effet, la convention de Commission baleinière internationale (CBI) signée en 1946 prévoit que chaque pays membre peut s’octroyer des permis de chasse scientifique. Cette méthode est-elle encore justifiable aujourd’hui? La chasse scientifique dessert-elle vraiment la science ou cache-t-elle des intérêts commerciaux?

À l’heure actuelle, le Japon est le seul pays à avoir des programmes de chasse scientifique qu’il a entrepris dès l’entrée en vigueur du moratoire en 1986. Le plus ancien est celui en Antarctique, JARPA, mené entre 1987 et 2004, où plus de 400 petits rorquals étaient prélevés annuellement. Ce programme visait entre autres à estimer certains paramètres biologiques de l’espèce (par exemple le taux de mortalité naturel (sic)) et à étudier le rôle du petit rorqual dans l’écosystème de l’Antarctique. La suite, JARPA II, entamé en 2005, prévoit le prélèvement de près de 900 petits rorquals, 50 rorquals communs et 50 rorquals à bosse. Le deuxième programme, JARPN, entamé en 1994, prélève annuellement une centaine de petits rorquals dans le Pacifique Nord. Ce programme vise à mieux comprendre l’écologie alimentaire des petits rorquals. En 2000, les Japonais ont ajouté au programme le rorqual de Bryde (50) et le cachalot (10), et en 2002 le rorqual boréal (100). Les défendeurs de cette chasse soutiennent qu’elle fournit de nouvelles connaissances et des informations utiles pour la gestion des stocks de petits rorquals et des autres espèces chassées. Comme le prévoit la Convention internationale pour la règlementation de la chasse à la baleine, les produits des baleines chassées sont vendus sur le marché local. Toutefois, ces produits trouvent peu de preneurs et souvent la viande est vendue à bas prix ou distribuée gratuitement dans certains établissements comme les cantines scolaires et les maisons de retraite. De plus, de récentes analyses génétiques auraient prouvé qu’il existe un commerce illégal de viande de baleines entre le Japon et certains pays adhérant sans restriction à la CITES, comme les États-Unis et la République de Corée. Certains chercheurs proposent un système de surveillance indépendant, transparent et fiable pour faire respecter les accords internationaux concernant le commerce des espèces sauvages.

En juillet 2012, la République de Corée avait annoncé son intention de se lancer dans la chasse scientifique après 25 ans d’interruption. Fortement dénoncée par des pays antichasse et le public du monde entier, cette chasse n’a finalement pas eu lieu, le gouvernement sud-coréen ayant opté d’étudier les cétacés sans les tuer.
Ces programmes de chasse scientifique poursuivis par le Japon sont fortement critiqués. Depuis quelques années, lors de leur réunion annuelle, les membres de la CBI adoptent (souvent par une faible majorité) une résolution pour encourager le Japon à abandonner leur chasse. En 2002, Phil Clapham et ses collègues, tous membres du Comité scientifique de la Commission baleinière internationale (CBI), ont publié un article dans la revue BioScience. Ils soulignent que le programme du Japon n’inclut pas d’hypothèses à tester ou d’autres indicateurs de performance, que les données recueillies ne sont pas nécessaires pour la gestion des populations de baleines, qu’elles ne sont pas soumises à un processus de révision indépendant, que des informations plus utiles peuvent être récoltées sans tuer les animaux, et que ce programme sacrifie plus de baleines que ce que préconiserait la CBI comme quotas s’il n’y avait pas de moratoire. Ils avancent aussi que cette chasse scientifique n’est qu’un prétexte pour maintenir une demande pour les produits baleiniers et encourager la reprise commerciale de cette activité.

Si la chasse scientifique se poursuit, la CBI devrait-elle exiger que cette activité rencontre des critères d’évaluation scientifiques rigoureux? Et s’il ne s’agit que d’un paravent pour des activités commerciales, la CBI doit-elle lever le moratoire et encadrer «officiellement» ces prélèvements? Cette situation épineuse devrait trouver son dénouement lors des prochaines rencontres de la CBI.

La chasse de subsistance

En plus de la chasse commerciale et de la chasse scientifique, il se fait, dans certains pays, de la chasse dite « de subsistance ». Selon la Commission baleinière internationale (CBI), la chasse de subsistance est une chasse menée par des autochtones qui partagent de forts liens communautaires, familiaux, sociaux et culturels liés à une dépendance traditionnelle à la chasse à la baleine et aux produits qui en découlent. Aussi, elle doit avoir pour but la consommation par les autochtones seulement, et viser à subvenir à leurs besoins nutritionnels et culturels.

Cette définition ne fait cependant pas l’unanimité. Plusieurs contestent entre autres la définition subjective d’autochtones. Si la définition est « qui est issu du sol même où il habite » (Le Robert), alors les Norvégiens, les Islandais et les habitants des îles Féroé ne seraient-ils pas des autochtones et ne pourraient-ils pas faire de la chasse de subsistance? On questionne aussi la définition du terme « subsistance ». Si ce terme signifie « pour subvenir aux besoins essentiels » d’une communauté autochtone, comment se fait-il que des produits de la chasse de subsistance du Groenland (approuvée par la CBI) se retrouve sur le marché local? Quelle est la différence entre cette chasse et celle conduite par les Norvégiens par exemple? Et le commerce ne permet-il pas de subvenir aux besoins essentiels? Aussi, empêcher les autochtones de vendre les produits de leurs ressources ne limite-t-il pas leurs possibilités de développer leur économie? Voilà quelques arguments apportés par ceux qui remettent en question le concept de chasse de subsistance.

Quoi qu’il en soit, plusieurs pays pratiquent une chasse de subsistance avec des permis et quotas octroyés par la CBI. Le Groenland (Danemark) possède un quota annuel de 9 rorquals communs, 2 baleines boréales, 10 rorquals à bosse et d’environ 200 petits rorquals sans compter le prélèvement de petits cétacés : narvals, bélugas, globicéphales et marsouins communs. Les peuples autochtones du district de Tchoukotka (Russie) partagent avec les Eskimos de l’Alaska (États-Unis) un quota de 336 baleines boréales et de 744 baleines grises pour la période de 2013 à 2018. Ils chassent aussi le béluga et le narval. En plus du quota de chasse de subsistance qu’ils partagent avec les autochtones de la région de Tchoukotka, les Eskimos chassent un peu plus de 200 bélugas annuellement. Les Makah, un peuple autochtone de l’état de Washington (États-Unis) ont obtenu, en 1999, un quota annuel de chasse de subsistance de baleines grises. Mais un recours de groupes environnementalistes a eu gain de cause devant la cour fédérale, empêchant les Makah de profiter de ce permis. La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) est toujours en évaluation de la cause. Les îles Saint-Vincent et les Grenadines des Caraïbes chassent quelques dizaines de globicéphales tropicaux et un certain nombre de dauphins. En plus, ils possèdent un quota de chasse de 24 rorquals à bosse.

D’autres pays, non-membre de la CBI, le font selon leurs propres règles. Le Canada, qui s’est retiré de la CBI en 1982, règlemente la chasse de subsistance de centaines de bélugas et de narvals par les Inuits. Aussi, environ une baleine boréale est chassée tous les deux ans (sauf dans la baie de Baffin où une prise est permise à tous les 13 ans). Les îles Féroé chassent annuellement en moyenne 1 000 globicéphales et quelques dizaines de dauphins. L’Indonésie et les Philippines chassent aussi la baleine, mais les statistiques pour ces pays sont mal connues. On y chasserait le cachalot, le rorqual de Bryde, l’épaulard et d’autres petits cétacés.

 

Les collisions entre les navires et les cétacés sont assez fréquentes bien que les premiers soient plutôt bruyants et que les seconds aient une bonne ouïe. Les cétacés sont pourtant capables de réagir rapidement au danger, mais dans certaines situations ils sont moins alertes, par exemple quand ils dorment ou se reposent à la surface, mangent, allaitent leur petit ou se reproduisent. S’ils sont surpris par un navire, ils n’ont pas toujours le temps de réagir ou de se déplacer, particulièrement les espèces les plus lentes. Les collisions sont une cause reconnue de mortalité des cétacés dans le monde, mais on dispose de peu d’informations à ce sujet. Il est donc difficile d’évaluer l’importance et les répercussions des collisions sur les populations de cétacés. Clairement, pour certaines populations très réduites comme la baleine noire de l’Atlantique Nord, la menace est réelle. Il n’est cependant pas évident d’élaborer des mesures d’atténuation appropriées.

Des blessures qui parlent

Une collision entre un navire et un cétacé peut, selon l’angle et la force de l’impact, blesser ou tuer l’animal. Les hélices des navires peuvent entailler et couper la chair et la graisse de l’animal et sectionner des parties de sa queue. D’autres types de blessures requièrent un examen plus attentif pour déceler une collision avec un navire. L’impact peut entraîner des fractures et des ecchymoses qui ne sont pas toujours apparentes. Étant donné la force nécessaire pour briser les gros os des cétacés, il est peu probable que les fractures du crâne, de la mâchoire et des vertèbres soient causées par autre chose qu’une collision avec un navire. Les côtes et les os des nageoires pectorales, plus fragiles que les gros os, peuvent être brisés par le roulement des animaux échoués sur la rive et ne sont pas nécessairement attribuables à l’impact d’un bateau. Certains cétacés, généralement les espèces les plus élancées telles que les rorquals, se font parfois prendre par l’étrave d’un navire. Ils se font alors transporter sur une certaine distance jusqu’à ce que l’équipage se rende compte de la situation ou que le navire ralentisse, généralement à l’arrivée au port. Par exemple, un rorqual commun frappé par un navire de croisière au large de Cape Cod au Massachusetts en 1995 s’est fait transporter sur l’étrave du navire sur plus de 1000 km jusqu’aux Bermudes.

Des pistes de solution

Que peut-on faire pour réduire ces mortalités? Il semble que la plupart des cétacés frappés par des bateaux ne sont pas vus avant la collision ou ne sont aperçus qu’au dernier moment. Les stratégies d’évitement peuvent donc s’avérer inefficaces pour les grands navires, qui sont peu manœuvrables. Dans les habitats intensivement utilisés par les cétacés, la limitation du passage des navires ou la réduction de leur vitesse, par exemple à moins de 14 nœuds, sont peut-être des mesures plus facilement envisageables. Par exemple, une voie maritime qui traversait un habitat critique de la baleine noire dans la baie de Fundy, au Canada, a été déplacée en 2003. En déplaçant la voie navigable de six kilomètres vers l’est, les chercheurs estiment que les risques de collision ont été réduits de 90 %. En 2008, c’est dans le bassin de Roseway, au sud de la Nouvelle-Écosse, qu’une nouvelle zone à éviter a été désignée.

Du côté des États-Unis, certaines voies navigables ont été reconfigurées sur la côte Est. Parallèlement, un système de survols aériens permettant de repérer les baleines noires et de communiquer leurs positions aux navigateurs a été mis en place. Mais cette technologie ne permettrait de repérer qu’une baleine noire sur quatre; qui plus est, elle est limitée par la météo et est risquée pour les observateurs. Un système d’écoute a donc été développé par Christopher Clark de Cornell University et financé par les compagnies gazières ; il signale la présence des cétacés aux navires gaziers qui doivent ralentir et les éviter.

Caméras thermiques pour détecter le souffle des baleines, système de repérage en temps réel en Méditerranée… plusieurs outils se développent pour réduire les risques de collisions entre les navires et les baleines. Au Québec, des chercheurs de l’Université de Montréal ont crée un programme informatique qui devrait réduire les collisions entre navires et baleines dans l’estuaire du Saint-Laurent, à partir des données réelles sur les mouvements des bateaux et des baleines.

Le trafic maritime n’est pas près de diminuer, au contraire. Ce développement se fera-t-il au détriment des baleines? Les mesures testées aujourd’hui pour répondre à l’urgence du déclin de la baleine noire de l’Atlantique Nord serviront peut-être de modèle pour limiter les conséquences sur les autres populations de grands mammifères marins.

Le rendement des pêcheries est une préoccupation à la fois économique et humanitaire, surtout depuis que la croissance de la population humaine pose le problème de l’approvisionnement en nourriture. C’est pourquoi les mammifères marins qui se nourrissent de poissons sont parfois perçus comme des compétiteurs à contrôler afin d’augmenter notre part du buffet. Les pêcheurs s’inquiètent de l’impact que les phoques et les baleines peuvent avoir sur les stocks de poissons exploités, et les pays chasseurs de baleines utilisent cet argument pour faire valoir la nécessité de leurs activités de prélèvement. Mais quel rôle les mammifères marins jouent-ils véritablement dans la réduction des stocks de poissons? Et le contrôle de leurs populations permettrait-il vraiment d’augmenter le rendement des pêcheries?

Les mammifères marins sont-ils coupables ?

Examinons le cas de l’effondrement des stocks de morue dans le golfe du Saint-Laurent. Bien que le gouvernement et les pêcheurs ne s’entendent pas sur la cause première de cette situation, ils s’entendent pour dire que l’abondance des phoques dans le golfe du Saint-Laurent pourrait nuire au rétablissement des stocks de morues. Vérité scientifique indiscutable ou syndrome du bouc émissaire? Réduire les populations du phoque du Groenland et du phoque gris permettrait-il vraiment de renverser la vapeur et de voir les morues pulluler à nouveau? C’est une question encore débattue comme le démontre le rapport intitulé « Vers le rétablissement des poissons de fond et d’une pêche durable dans l’Est du Canada » du Conseil pour la conservation des ressources halieutiques (CCRH) paru en septembre 2011 et qui préconise l’abattage de 140 000 phoques gris en 5 ans, pour vérifier leur impact sur le rétablissement de la morue dans le sud du golfe.Science ou politique?

Un appel à la prudence

Dans le cas du déclin du saumon de l’Atlantique, on s’est aussi demandé si les phoques étaient à blâmer. Les études démontrent que les saumons sont très peu consommés par les phoques. Par exemple, des 700 estomacs de phoques gris récoltés à l’île d’Anticosti, un endroit très fréquenté par le saumon atlantique, un seul contenait du saumon. De même, l’examen de 9 000 estomacs de phoques du Groenland au cours des trente dernières années n’a révélé la présence que d’un seul saumon. Le mystère du déclin du saumon est complexe, et les phoques ne semblent pas y tenir un rôle important.

Rappel historique : le cas des bélugas du Saint-Laurent

Dans les années 1920, les bélugas du Saint-Laurent ont été accusés d’être les responsables de la rareté des morues et des saumons. Le gouvernement distribuait carabines et cartouches et offrait des primes aux pêcheurs pour abattre le plus de bélugas possible. Après huit ans de ce système, le docteur Vladykov a entrepris une étude sur le régime alimentaire du béluga. Ses travaux ont prouvé que le béluga se nourrissait essentiellement d’espèces sans valeur commerciale, telles que lançon d’Amérique, capelan, chabot, néréis, palourde, calmars, poulpes et divers crustacés.

Moins de mammifères marins, plus de poissons?

Quoi qu’il en soit, si on voulait tout de même se garantir une part plus substantielle des stocks de poissons, contrôler les populations de mammifères marins serait-il une méthode efficace? L’argument en faveur de cette méthode semble tout simple : il suffit de réduire la taille d’une population de prédateur pour augmenter celle d’une espèce (espèce 1) intéressante pour la pêche, et ainsi augmenter les prises. Toutefois, si l’on ajoute à ce raisonnement une autre espèce de poisson (espèce 2) qui est à la fois une proie du prédateur et un prédateur de l’espèce 1, le problème se complexifie. En effet, la réduction du nombre de prédateurs favorisera la population de l’espèce 1, mais elle favorisera du même coup la population de l’espèce 2. L’augmentation de la population de l’espèce 2 pourrait alors se traduire par une pression de prédation encore plus grande sur l’espèce 1! Il est en fait très difficile de prédire si la population de poissons convoités (espèce 1) augmentera ou diminuera en réponse à une diminution d’un de ces prédateurs. Et ce modèle est encore très simplifié par rapport à ce qui se passe réellement en milieu naturel: il existe souvent non pas deux mais des milliers de «chemins» entre le prédateur visé et la proie convoitée par les pêcheries. Pour rendre un tel modèle plus réaliste, il faudrait ajouter la notion de temps : comme certains « chemins » sont plus longs que d’autres, il peut arriver qu’on obtienne l’effet voulu à court terme, mais qu’ensuite l’effet inverse se manifeste.

Lyne Morissette, de l’Institut des sciences de la mer à Rismouki (ISMER), s’est penchée sur la question de l’impact des grands cétacés sur les écosystèmes tropicaux du Nord-Ouest africain des Caraibes en réponse à la théorie japonaise controversée : les baleines à fanons sont les principales responsables de l’effondrement mondial des stocks de poissons, et la chasse aux baleines est une méthode efficace pour contrer ce déclin. Certains pays des régions côtières comme les Caraibes appuient ce modèle et se présentent en faveur d’une chasse aux cétacés pour la sécurité de leur économie, qui bien souvent, dépend des pêcheries. Les résultats de l’étude, parus dans la revueScience, démontrent qu’une élimination même complète des baleines à fanons ne conduirait à aucune augmentation significative des stocks de poissons économiquements importants dans ces régions. Non seulement l’impact des baleines sur ces poissons est quasi-inexistant, mais il est cent fois moindre que celui des pêches. Malgré les incertitudes qui prévalent, beaucoup de pressions persistent pour faire porter le fardeau aux mammifères marins. Ceux-ci sont-ils pointés du doigt parce qu’ils sont plus visibles que d’autres prédateurs? Serait-ce parce qu’ils sont déjà considérés comme une peste par les pêcheurs à cause du problème de prises accidentelles dans les engins de pêche?

Moins de poissons… moins de mammifères marins?

Et si on posait la question inverse? Si on se demandait quels effets les pêcheries peuvent avoir sur les mammifères marins? Existe-t-il des cas où l’humain est entré en compétition avec eux et a appauvri leurs ressources alimentaires? Que se passera-t-il si on lève le moratoire sur les espèces fourragères, c’est-à-dire celles qui sont à la base de la chaîne alimentaire? Et si la pêche au krill, un petit crustacé dont dépendent une foule de prédateurs, prend son essor, quels en seront les effets sur les populations d’oiseaux, de mammifères marins et de poissons?

Les humains, contrairement aux prédateurs naturels, ont accès à une technologie puissante et à une abondance de ressources alternatives. Les pêcheries peuvent avoir un impact important sur les populations de prédateurs, ainsi que sur l’écosystème entier. Mieux gérer les prélèvements que nous faisons dans la nature et freiner l’exploitation excessive du milieu marin semblent être les meilleures solutions à envisager, autant pour assurer le rendement des pêcheries que pour protéger les écosystèmes marins.

L’eau du Saint-Laurent n’est pas tout à fait propre. De nombreux contaminants s’y sont retrouvés et s’y retrouvent encore. Heureusement, la qualité de l’eau s’est améliorée depuis les années 80 et 90. Malgré ces améliorations, les produits chimiques déversés dans l’eau, même s’ils sont interdits aujourd’hui, peuvent persister pendant des décennies chez les mammifères marins. À ceux-là s’ajoutent les produits remplaçant ceux interdits.

Trôner au sommet de la chaine alimentaire

Les cétacés ingurgitent un grand volume de poissons et d’invertébrés quotidiennement. Chacune de ces proies contient une petite quantité de contaminants qui sera transférée à la baleine. Combinées, cela peut se traduire par une forte toxicité. La bioaccumulation de contaminants est marquée chez les baleines puisqu’elles se trouvent au sommet de la chaine alimentaire.

Si les baleines adultes sont contaminées par leur nourriture, leurs baleineaux sont touchés par ces composés toxiques avant même de naitre : une mère ayant accumulé des contaminants les transmet à son petit durant la gestation.

Alerte aux bélugas

Comme les bélugas du Saint-Laurent ne migrent pas, ils sont particulièrement vulnérables à l’exposition aux contaminants. Ils ne peuvent pas prendre une « pause » des eaux fortement industrialisées du Saint-Laurent en partant quelques mois par année dans l’océan.

Cette exposition prolongée pourrait expliquer pourquoi la population de bélugas du Saint-Laurent, qui est en voie de disparition, ne se rétablit pas. Par rapport à leurs congénères en Arctique, les tissus des bélugas du Saint-Laurent sont quatre fois plus contaminés.

Ces contaminants ont un effet nocif sur leur santé. Ils touchent particulièrement leur système immunitaire et leur système reproducteur. Les carcasses de bélugas analysées ces dernières années révèlent que les individus présentant de fortes concentrations de contaminants présentaient souvent des maladies telles que des infections et des cancers.

Les analyses dévoilent des concentrations élevées de contaminants ayant une forte toxicité dont :

  • BPC (les biphényles polychlorés sont utilisés comme liquides isolants)
  • DDT (le dichlorodiphényltrichloroéthane est un insecticide)
  • Mirex (ce composé organochloré a été commercialisé en tant que retardateur de flammes et pesticide)
  • Mercure
  • Plomb
  • HAP (les hydrocarbures aromatiques polycycliques sont des produits dérivés de la combustion, entre autres associés aux alumineries)

Dernière mise à jour : juillet 2019

Liens utiles

Les bélugas sont-ils victimes des HAP ? (Baleines en direct) 

L’état de santé du Saint-Laurent (Baleines en direct) 

Bélugas contaminés : un nouveau projet d’envergure pour comprendre la contamination et ses effets (Baleines en direct) 

Par les embarcations d’observation

L’engouement dont les baleines sont l’objet va en croissant à l’échelle de la planète. D’après les statistiques les plus récentes, 13 millions de personnes, ont pris la mer à la rencontre des baleines en 2008. Elles ont dépensé près de 2 milliards de dollars américains dans 119 pays et territoires. On parle souvent d’écotourisme, car il s’agit d’une occasion incomparable de faire de ces animaux légendaires les ambassadeurs de la protection du monde marin. Par contre, on s’inquiète des effets des bateaux sur les cétacés.

En réponse à ces inquiétudes, des codes d’éthique, guides de conduite et règlements ont été mis en place, pratiquement partout où s’offrent des excursions en mer à la rencontre des baleines. Même la Commission baleinière internationale (CBI) a adopté en 1997 des principes généraux pour encadrer l’observation des baleines dans le monde. Toutes ces directives sont inspirées de l’expérience des capitaines et des chercheurs en mer avec les baleines et, parfois, d’études scientifiques ayant documenté ce qui dérange les baleines. Mais la conception de ces études pose beaucoup de défis, les résultats sont souvent difficiles à interpréter et la réponse varie selon l’espèce, le moment de l’année, l’activité dans laquelle l’animal est engagé, etc. C’est pourquoi la CBI recommande que les règlements et codes de conduite soient évolutifs : il faut les adapter en fonction des nouvelles informations disponibles. On doit encore se demander si des changements de comportement de courte durée peuvent avoir un impact à long terme sur les baleines.

L’observation des baleines est-elle vraiment un enjeu de conservation? Jon Lien, un chercheur de Terre-Neuve qui a passé sa vie avec les baleines, a préparé en 2000 un document sur le sujet, à la demande de Pêches et Océans Canada. Il sonne l’alarme : les caractéristiques des cétacés les rendent vulnérables au dérangement. En effet, beaucoup de populations de baleines sont encore fragiles, on assiste à des changements importants et rapides dans leur environnement, ces animaux dépendent d’habitats critiques où ils se concentrent, ce qui fait que les activités d’observation de baleines se concentrent également. Le dérangement devient alors répétitif, les effets peuvent être cumulatifs, ce qui peut entraîner des effets sur leur santé et donc sur leurs chances de survie et de reproduction. Il convient donc d’agir avec prudence, en faisant le maximum pour respecter les baleines et éviter de perturber leurs activités essentielles. Il en va peut-être de l’avenir de ces animaux fascinants, et de celui des communautés riveraines qui vivent aujourd’hui au rythme des baleines.

Qu’est-ce qui dérange les baleines?

La science en résumé

Voilà comment Jon Lien résume les résultats de l’ensemble des études sur le dérangement des baleines par les bateaux : les activités essentielles des baleines peuvent être interrompues quand il y a un grand nombre de bateaux, que les distances d’approche sont trop courtes, que les embarcations se déplacent trop rapidement ou trop bruyamment, ou quand les animaux sont poursuivis. Certaines études n’ont pas démontré de réaction, mais soulignaient que le comportement des baleines était aussi dicté par d’autres facteurs comme les conditions sociales et géographiques, leur état physiologique et leurs expériences passées.

Vox Pop: l’opinion des gens de la mer

Si les chercheurs sont plutôt unanimes pour dire que le dérangement des bateaux peut avoir un impact sérieux sur les baleines, il n’est pas évident de déterminer précisément quels comportements sont à proscrire. Les capitaines et naturalistes de l’industrie d’observation du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent nous donnent leur opinion :
Ce qui dérange

  • Les déplacements rapides et répétés sur les sites d’observation.
  • Les nombreux changements de direction.
  • De nombreux bateaux bruyants (plus de cinq).
  • Les changements dans le régime du moteur.
  • Des bateaux qui encerclent la baleine.
  • Les poursuites (se déplacer rapidement et à répétition vers une baleine qui s’éloigne).
  • Un bateau qui coupe le chemin à la baleine.
  • La compétition entre bateaux pour faire une bonne observation. On oublie alors que la baleine n’est pas là pour nous, et on risque d’avoir des comportements abusifs et dérangeants.
  • Pour le rorqual bleu, toute approche rapide, même à grande distance.

Par les embarcations de plaisance

Qu’elles soient silencieuses ou bruyantes, petites ou grosses, les embarcations de plaisance peuvent perturber les baleines. Dès qu’un bateau se trouve à proximité d’une baleine, il a le potentiel d’interférer avec une activité essentielle comme l’alimentation, la communication, la socialisation, le repos et la reproduction. On considère alors qu’il y a dérangement. Des dérangements à répétition peuvent diminuer les chances de survie et le succès de reproduction des baleines.

Les activités essentielles des cétacés peuvent être interrompues quand il y a un grand nombre de bateaux, que les distances d’approche sont trop courtes, que les embarcations se déplacent trop rapidement ou trop bruyamment ou quand les animaux sont poursuivis.

Pour éviter de déranger les baleines, il est interdit de les approcher à moins de 100 mètres de distance, et ce, partout au Canada. Dans le parc marin Saguenay–Saint-Laurent, vous devez garder une distance minimum de 200 mètres pour la plupart des cétacés. Cependant, si vous croisez une espèce menacée ou en voie de disparition, comme le béluga et le rorqual bleu, assurez-vous de laisser 400 mètres entre elle et vous. Pour connaitre la loi encadrant la navigation en présence de mammifères marins, consultez le texte du Règlement sur les activités en mer.

Que faire si je croise un béluga ?

La présence d’une embarcation dans l’habitat des bélugas peut détourner leur attention, ce qui diminue le temps qu’ils allouent à leurs activités habituelles comme la recherche de nourriture et les soins portés aux petits.

Si vous croisez des bélugas, changez de cap pour les contourner tout en maintenant une distance de plus de 400 m. Conservez une vitesse constante entre 5 et 10 nœuds (9 à 18,5 km/h) pour vous éloigner. Cette limite de vitesse doit être respectée jusqu’à ce que vous vous trouviez à plus d’un demi-mille marin des bélugas, soit 926 mètres.

Que faire si je croise une baleine bleue ?

Plus grand animal au monde, le rorqual bleu, aussi appelé baleine bleue, est aussi une espèce en voie de disparition. Ces baleines viennent se nourrir dans les eaux du Saint-Laurent où elles chassent jour et nuit pendant plusieurs semaines. Pour s’alimenter, les rorquals bleus font de longues plongées pour rassembler leurs proies avant de les engouffrer. La présence d’une embarcation peut perturber leur plongée et réduire leur période d’alimentation et de repos.

Si vous croisez un rorqual bleu, changez de cap pour le contourner et maintenez une distance de plus de 400 m. De plus, restez attentif, d’autres rorquals bleus pourraient faire surface près de votre embarcation.

Par les kayaks et planches à pagaie

Difficile de croire qu’un kayak qui file silencieusement sur l’eau peut perturber les bélugas et autres baleines du Saint-Laurent. Pourtant, l’émission de bruit n’est pas la seule façon de déranger les baleines.

Un kayak devient un obstacle repéré à la dernière minute pour les baleines et peut représenter un stress pour celles-ci. Méfiantes, elles vont examiner l’embarcation et dévier de leurs activités habituelles comme la recherche de nourriture, la socialisation, prendre soins de leurs petits, etc. Si les baleines ne rencontraient qu’un ou deux groupes de kayak par jour, l’impact serait moindre, mais plus de 40 000 kayakistes visitent le secteur du parc marin annuellement.

Si la présence d’une embarcation, même aussi silencieuse qu’un kayak, modifie le comportement d’une baleine, elle est considérée comme un dérangement. Des dérangements à répétition peuvent diminuer les chances de survie et le succès de reproduction des baleines.

Dans le parc marin Saguenay–Saint-Laurent, vous devez garder une distance minimum de 200 mètres pour la plupart des cétacés. Cependant, si vous croisez une espèce menacée ou en voie de disparition, comme le béluga et le rorqual bleu, assurez-vous de laisser 400 mètres entre elle et vous. Pour connaitre la loi encadrant la navigation en présence de mammifères marins, consultez le texte du Règlement sur les activités en mer.

Que faire si je croise des bélugas ?

Les bélugas s’approchent parfois de leur propre volonté des kayaks. Pour les protéger d’eux-mêmes et minimiser l’impact de l’embarcation sur les baleines, il vaut mieux continuer sa route et éviter d’entrer en relation.

Si vous en croisez, restez groupés et continuez de pagayer pour vous éloigner à plus de 400 mètres des bélugas. Comme la distance n’est pas toujours facile à évaluer sur l’eau, il est recommandé de s’éloigner jusqu’à ne plus les voir.

La baie Sainte-Marguerite, dans le fiord du Saguenay, est un habitat prisé des troupeaux de bélugas femelles avec leurs petits. Pour aider à protéger les bélugas du Saint-Laurent, qui sont une population en voie de disparition, aucune embarcation — motorisée ou non — ne doit pénétrer dans la baie durant la période estivale.

Des phoques qui s’approchent

Si les bélugas vont parfois examiner les embarcations, les phoques le font aussi. Ils s’approchent à l’occasion des kayaks et, dans de rares circonstances, peuvent même grimper sur le kayak. Si vous voyez des phoques approcher, la meilleure attitude à adopter pour votre sécurité et celle de l’animal est de ne pas encourager ces rencontres et de continuer sa route tranquillement.

Par la navigation commerciale

Chaque année, on enregistre plus de 5 000 passages de navires marchands dans l’estuaire du Saint-Laurent. Les baleines peuvent avoir plusieurs réactions différentes face à ceux-ci. La plus commune est de l’éviter en fuyant soit à la surface, soit en plongeant.

Cet évitement a des répercussions négatives sur les activités quotidiennes des cétacés. Ils passent moins de temps à s’alimenter, à se reposer et à socialiser. Ces perturbations peuvent se faire sentir à de grandes distances : les rorquals communs détectent les navires et modifient leur comportement même si celui-ci est à un demi-mille nautique (926 mètres) ! À long terme, le dérangement des baleines par le trafic maritime peut se traduire par la perte d’un habitat pour les baleines.

Les deux grands facteurs de dérangements des baleines associés au trafic maritime sont la pollution sonore et les collisions.

Cacophonie sous l’eau

Même si ce n’est pas toujours perceptible à la surface de l’eau, les navires font du bruit. Leur machinerie gronde et juste en faisant tourner leurs hélices, ils font éclater des milliers de petites bulles. Ce bruit constant sous l’eau brouille la communication des baleines en réduisant leur champ de communication et leur capacité à faire de l’écholocalisation

Si on se trouve dans un endroit bruyant, la première solution pour se faire entendre est de hausser le ton. Les baleines font la même chose : elles émettent des sons plus puissants, notamment en augmentant la durée du signal sonore. Cette compensation demande plus de temps et d’énergie et se répercute sur les autres activités quotidiennes des cétacés comme la recherche de nourriture.

Heurter un bateau

Les collisions entre les navires et les baleines sont assez fréquentes bien que les premiers soient plutôt bruyants et que les seconds aient une bonne ouïe. Les cétacés sont capables de réagir rapidement au danger mais, dans certaines situations, ils sont moins alertes, par exemple quand ils sont en phase de sommeil à la surface.

Les collisions laissent les baleines amochées et dans 68 % des cas, les collisions sont fatales. Si elles survivent, les baleines gardent des traces visibles de l’incident, comme des lacérations ou des hématomes.

Certains facteurs augmentent le risque de collisions entre les baleines et les navires. Des études réalisées dans le parc marin Saguenay–Saint-Laurent montrent que le risque de collisions diminue si les navires ne dépassent pas 10 nœuds (18,5 km/h).

Bonne nouvelle ! En 2018, l’entreprise gaspésienne Merinov testait une caméra thermique au quai de Rivière-du-Loup. Si les essais sont concluants, elle pourrait permettre aux navigateurs qui pilotent des embarcations pouvant changer de cap facilement de détecter les baleines et d’ajuster leur trajectoire, réduisant ainsi les risques de collisions.

Le pétrole et autres hydrocarbures constituent une ressource très convoitée. Avec les réserves mondiales dont on prévoit l’épuisement, la hausse des prix et les conflits internationaux, il devient de plus en plus rentable d’explorer les fonds marins à la recherche de nouveaux gisements.

Exploration bruyante

Mais l’exploration pétrolière et gazière n’est pas une mince affaire. Les relevés sismiques qu’elle implique consistent à bombarder les fonds marins d’ondes sonores puissantes. Un bateau traine une série de canons à air comprimé. Il en résulte des détonations toutes les 10 secondes, 24 heures sur 24 pendant des semaines, voire des mois. Ces sons de basses fréquences et de forte intensité permettent de sonder la composition géologique du fond marin et de cibler où l’on a le plus de chances de trouver des hydrocarbures en quantités exploitables.

Ces sons ne se limitent pas au parcours entre le canon, le fond marin et le bateau. Ils voyagent sur des centaines de kilomètres, couvrant des territoires de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres carrés. Selon Chris Clark, le directeur du programme de recherche en bioacoustique de l’université Cornell, aux États-Unis, l’exploration sismique est la pire forme de pollution acoustique, hormis les exercices militaires acoustiques.

Cette forme de pollution acoustique peut avoir des effets sérieux sur la faune marine, particulièrement sur les mammifères marins, qui dépendent entièrement du son pour tous les aspects de leur vie : communication, recherche des proies, détection des prédateurs et navigation. Les sons associés à l’exploration pétrolière et gazière entraînent des changements de comportement qui risquent d’avoir des effets sur la survie ou le succès de reproduction des cétacés, et peuvent même entraîner des pertes de sensibilité auditive, des blessures ou la mort. Ces effets sont plus documentés chez les cétacés, mais des études ont montré des effets semblables chez les poissons et autres animaux marins.

Exploitation risquée

L’exploration pétrolière et gazière ouvre bien sûr la porte à l’exploitation des hydrocarbures, qui comporte d’autres risques pour le milieu marin. Une seule goutte d’hydrocarbures peut contaminer jusqu’à 25 litres d’eau. On pense d’abord aux accidents qui peuvent entraîner l’explosion d’un puits ou le bris d’un pipeline. Dans bien des cas, les technologies d’intervention existantes ne suffisent pas à contenir et récupérer les déversements, ce qui entraîne des conséquences écologiques graves, voire dramatiques pour le milieu marin comme l’explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon de BP en avril 2010 qui avait déversé plus de quatre millions de barils de brut dans le golfe du Mexique. Même sans catastrophe spectaculaire, il y a toujours des fuites. Par exemple, chaque année, 110 millions de litres de pétrole s’échappent des puits, des pipelines et autres infrastructures de l’industrie pétrolière américaine. C’est trois fois plus que le déversement de l’Exxon Valdez.

D’autres dangers découlent du déroulement normal des opérations. Les boues de forage se déposent sur les fonds marins, et même traitées, elles sont une véritable soupe toxique de métaux lourds et d’hydrocarbures. Les contaminants s’immiscent aussi dans l’écosystème avoisinant les plates-formes via la pollution de l’air. En effet, des torchères brûlent l’excédent de gaz par mesure de sécurité et produisent alors des émissions d’hydrocarbures. De plus, les plates-formes étant illuminées en tout temps, elles sont un risque pour les oiseaux migrateurs. Et finalement, même le démantèlement des plates-formes, une fois la source tarie, pose de sérieux problèmes environnementaux. En général, les règles et procédures à suivre ne sont pas suffisantes pour limiter efficacement les risques environnementaux, l’initiative revenant largement à l’entreprise.

Des conflits d’usage

L’exploration et l’exploitation des hydrocarbures engendrent des problèmes d’autant plus aigus quand elles entrent en conflit avec d’autres usages de la mer. Peut-on socialement justifier de favoriser une activité qui repose sur une ressource non-renouvelable quand elle pose des risques pour d’autres activités bien établies, comme la pêche ou le tourisme? Ces risques sont difficiles à évaluer, surtout si l’on tente de saisir les effets cumulatifs à long terme. Ils s’ajoutent souvent aux autres stress subis par des écosystèmes fragiles, dont dépendent l’économie et le mode de vie des populations humaines côtières.

Comment, alors, envisager l’avenir de l’exploitation des hydrocarbures? Est-ce qu’on ne devrait pas être plus prudents, surtout en milieu marin? Y a-t-il des endroits, plus fragiles et plus «précieux» où ce type d’activité devrait même être banni? Ne peut-on se tourner vers une meilleure efficacité énergétique et vers le développement du potentiel des énergies alternatives pour combler nos besoins en énergie? Ces questions sont de véritables enjeux de société, y compris tout près de nous, le golfe et l’estuaire méritant définitivement les étiquettes «fragile» et «précieux».

Qui n’a pas déjà entendu parler des baleines qui meurent, empêtrées dans des engins de pêche. Mais saviez-vous que, dans certains cas, ce problème est si grave qu’il met en péril des populations entières? Voici quelques exemples de ce type d’incident dans le monde, un vaste problème, pour lequel il n’y a pas de solution unique.

Le vaquita

Le vaquita, une espèce de marsouin endémique au golfe de Californie, ne compte que quelques centaines d’individus. Or, on estime à 30 ou 40 le nombre de vaquitas qui meurent chaque année dans les filets maillant et les chaluts à crevettes des pêcheurs mexicains. Si le sort du vaquita est alarmant, il est difficile d’imposer des solutions drastiques au problème des mortalités engendrées par la pêche. En effet, il est impensable pour le Mexique d’exiger que des pêcheurs qui luttent pour leur survie et celle de leur famille s’interdisent de pêcher, la pêche étant l’unique moteur socio-économique de cette région désertique. Trois pays sont impliqués dans la conservation du marsouin: le Mexique, les États-Unis et le Canada. Les mesures de conservation mises en place, la zone du sanctuaire excluant la pêche avec ses compensations financières jugées insuffisantes par les pêcheurs, les tentatives de nouvelles méthodes de pêche, l’octroi des permis et les pratiques illégales: pour le moment, rien ne semble assurer un avenir au vaquita.
Sa survie est liée à celle des communautés locales et à la diversification économique de leur région. Une vision et des actions communes à tous les acteurs, nouvelles et créatives, doivent s’articuler autour de ce double enjeu.

Les grandes baleines ne sont pas à l’abri

En général, les petits cétacés côtiers, comme le vaquita, sont plus sensibles aux prises accidentelles, soit parce que les poissons capturés par les pêcheurs les attirent soit parce qu’ils n’identifient pas le danger que représentent les engins de pêche. Même les grandes baleines ne sont pas à l’abri des prises accidentelles, comme en témoigne la baleine noire de l’Atlantique Nord. Cette espèce a été presque exterminée par la chasse à la fin des années 1800. Aujourd’hui, loin d’avoir remonté la pente malgré plusieurs décennies de protection, la baleine noire est en danger de disparition. En 2017, on en comptait 450, et les prises accidentelles dans les engins de pêche constituent la seconde cause de mortalités. Même qu’il est estimé que 83% des baleines noires seront empêtrées au moins une fois dans leur vie. Maintes mesures ont été mises en place (modification du matériel, matériels éducatifs pour les pêcheurs, etc.) pour tenter de diminuer les risques de collisions et de prises accidentelles, mais à ce jour, les mortalités continuent. Et en plus d’être dangereux, voire mortels, ces empêtrements coûtent très cher aux pêcheurs qui doivent remplacer les cordes et les casiers perdus ou abimés.

Dans le Saint-Laurent

Dans le Saint-Laurent, on connait mal l’ampleur du problème. Autour de Terre-Neuve, quand la pêche à la morue était à son apogée, les prises accidentelles de rorquals à bosse étaient un problème important. La situation a mené Jon Lien à monter une équipe spécialisée qui, en collaboration avec les pêcheurs, libère les baleines prises au piège depuis 1978. On connait peu l’impact réel des prises accidentelles sur les autres espèces qui fréquentent le Saint-Laurent, mais chaque année, on signale des petits rorquals, des rorquals à bosse et même des rorquals bleus empêtrés dans des filets ou des cordages. Une étude en cours de la Station de recherche des iles Mingan devrait aider à mieux comprendre l’ampleur du problème.

L’histoire de Tryphon

En juin 2009, le cachalot le plus connu du Saint-Laurent, Tryphon, a été repéré piégé dans des câbles de casier à crabe au large de Sept-Îles. Malgré qu’une partie des cordages ait été enlevée et le suivi rapproché d’équipes d’intervention, il a été retrouvé mort à la dérive dans l’estuaire quelques jours plus tard, le corps toujours pris dans les cordes.


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L’histoire de Capitaine Crochet

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Capitaine Crochet, rorqual commun bien connu dans la région de Tadoussac, s’est empêtré dans un engin de pêche au crabe au printemps 2013. Cette femelle revenait tous les ans depuis 1994, dès le printemps, et avait même amené quelques baleineaux au fil des ans. L’incident avait mobilisé de nombreux experts pour tenter de la libérer, avait suscité beaucoup d’émotions chez ceux qui la connaissaient de longue date et avait soulevé l’intérêt des médias. Malgré tous ces efforts, l’animal n’avait pu être libéré, avait quitté le parc marin au bout d’une semaine et n’a jamais été revu depuis. On suppose qu’il est décédé en raison de la gravité de son empêtrement.

Des solutions… ?

Bien sûr, l’idéal serait de prévenir les prises accidentelles. Mais ce n’est pas si facile… Par exemple, dans le golfe du Maine, les marsouins communs meurent par milliers tous les ans dans les engins de pêche, et aucune des solutions testées pour l’instant n’a permis de réduire ces mortalités de façon importante. Pour éloigner les marsouins, des genres d’épouvantails sonores (pinges) sont placés sur les filets. Les résultats de cette technique sont ambigus, car elle semble fonctionner dans certains cas et reste inefficace dans d’autres. Même constat pour le zonage et les périodes de pêche visant à réduire les conflits entre les activités de pêche et les marsouins communs. Le problème est d’autant plus inquiétant qu’on a là un des meilleurs contextes pour régler le problème: la loi étatsunienne est stricte en ce qui concerne la protection des mammifères marins et des équipes regroupant des scientifiques, des pêcheurs et autres intervenants concernés travaillent concrètement pour réduire les prises accidentelles depuis plusieurs années. Il faut donc en conclure que le problème est complexe, et espérer que la créativité et la persévérance dans le cas des marsouins du golfe du Maine serviront aussi les autres cas de prises accidentelles dans le monde.

Quel est le danger pour les baleines?

Malgré ce qu’en disait Jacques Cousteau, les océans sont loin d’être le «monde du silence». Le vent, les déplacements des plaques tectoniques et les appels des baleines composent une trame sonore complexe. Mais depuis cinquante ans, les activités humaines ont complètement transformé cette trame sonore. On parle même de pollution sonore, et les biologistes s’inquiètent de ses effets sur les mammifères marins. Pourquoi? D’une part, les océans sont devenus très bruyants, et le niveau de bruit ne cesse d’augmenter. D’autre part, les mammifères marins dépendent des sons pour se diriger, s’alimenter, se reproduire et socialiser. Avec la chasse, la perte d’habitats et la contamination chimique, le bruit est aujourd’hui reconnu comme l’une des menaces les plus dangereuses pour la survie des mammifères marins.

Des océans bruyants…

Le transport maritime, les industries minière et pétrolière, les activités militaires, la thermométrie acoustique et les pêcheries contribuent tous à l’augmentation implacable du niveau sonore dans les océans. Et encore, tous ces sons pourraient voyager jusqu’à 70% plus loin d’ici 2050 avec l’augmentation de l’acidité des océans liée au gaz à effet de serre.

Avec la mondialisation, la flotte marchande a fortement augmenté et l’on prévoit qu’elle doublera à nouveau d’ici 2025. Tous ces navires (pétroliers, remorqueurs, cargos, brise-glace, etc.) remplissent les moindres recoins des océans d’un constant grondement dans une bande de fréquences autour de 500 Hz.

Les activités de forage sont aussi une importante source de bruit de basses fréquences. Par exemple, l’exploration pétrolière nécessite l’utilisation d’une série de fusils à air comprimé remorquée par un bateau, causant des dizaines de milliers d’explosions. En fait, de l’exploration à la production jusqu’au démantèlement des installations à la fin de la vie d’un site, toutes les étapes de l’exploitation du sous-sol des océans ajoutent au niveau de bruit.

 

L’armée américaine et l’OTAN font eux aussi grimper le volume dans les océans. Afin de détecter les sous-marins devenus très silencieux, ils ont développé des systèmes de sonars à basses fréquences (Low Frequency Active sonar systems ou LFA). Ces systèmes ne se contentent pas d’être à l’écoute, ils produisent de puissants faisceaux sonores (230 décibels à la source) se propageant à des centaines de kilomètres à la ronde.

Les sons de basses fréquences voyagent très loin, et cette caractéristique en fait un outil de recherche intéressant. Puisque la vitesse du son dépend de la température, on peut évaluer la température moyenne de l’eau en mesurant le temps que prend un son pour parcourir une distance connue. Dans le cadre du programme baptisé ATOC (Acoustic Thermometry of Ocean Climate), des chercheurs américains ont disposé dans le Pacifique deux émetteurs (l’un en Californie et l’autre dans l’archipel d’Hawaï) et une douzaine de récepteurs afin d’étudier les changements climatiques. Pendant dix ans, ces émetteurs ont produit des sons de 195 décibels à intervalles réguliers. Le même groupe de chercheurs envisage de disposer de tels émetteurs dans tous les océans.

Les pêcheries ont aussi ajouté à la pollution sonore en tentant de régler le problème des prises accidentelles de mammifères marins dans les engins de pêche. Les pêcheurs installent des sortes d’épouvantails sonores afin d’éloigner les baleines et les pinnipèdes. L’effet de ces sons est relativement localisé comparativement à celui des sources de bruit discutées plus haut. Cependant, ces balises sonores visent à produire un effet sur les mammifères marins et pourraient avoir des impacts importants sur l’utilisation d’habitats critiques par des espèces côtières, comme le marsouin commun.
Enfin, la construction d’infrastructures en mer, comme des ports, des plates-formes pétrolières ou gazières, des stations marémotrices ou éoliennes, fait aussi grimper le volume dans les océans.

…un danger pour les baleines?

Les effets de la pollution sonore sur les baleines dépendent entre autres de la distance de la source de bruit. Si le son est puissant et les animaux tout près, il pourra entraîner des dommages permanents aux oreilles, des blessures internes et même la mort. Des sons moins puissants peuvent tout de même entraîner des surdités temporaires, comme l’ont démontré des études en captivité sur des phoques, des dauphins et des bélugas. De précédentes études sur les échouages de baleines lors d’exercices militaires ont même établi qu’elles présentaient des lésions internes, notamment au niveau des oreilles internes et des régions cervicales. Les Nations Unies, la National Oceanic Atmospheric Administration (NOAA) aux États-Unis et la Commission baleinière internationale (CBI) ont d’ailleurs suggéré que l’usage de sonars actifs militaires et les échouages de cétacés pouvaient être liés.

Une étude, publiée en février 2012 et réalisée à partir des fèces des baleines noires de la baie de Fundy, a démontré que plus la pollution sonore est importante, plus le taux d’hormone dite du stress est élevé. C’est à l’occasion des événements du 11 septembre 2001 que les chercheurs ont pu établir ce lien. En effet, lors de cette journée, le trafic a considérablement diminué et le volume des émissions sonores émises sous la surface a chuté de moitié. Une baisse d’hormone, telle que celle de 2001, saisonnière ou ponctuelle, n’avait jamais été observée chez ces baleines au cours d’études précédentes.

De plus, exposées à des stress multiples, les baleines pourraient également souffrir d’accidents de décompression liée à la plongée. En effet, ce type de son intense pourrait avoir un impact direct sur la formation de bulles d’azote ou bien sur le comportement des baleines qui modifieraient le profil de leurs plongées (temps et profondeur), ce qui provoquerait une saturation excessive des tissus et une importante formation de bulles de gaz. Ces résultats, issus d’un séminaire regroupant une vingtaine d’experts internationaux en physiologie liée à la plongée, aussi bien chez les humains que les mammifères marins, sont publiés sur le site Internet de Proceedings of the Royal Society B.

En plus des effets physiologiques, les sons d’origine humaine peuvent avoir des effets sur le comportement des cétacés. Des études ont montré que des sons relativement puissants peuvent inciter les baleines à dévier de leur trajectoire ou réduire leur période d’alimentation. L’exposition chronique pourrait même forcer des populations de mammifères marins à abandonner des habitats. Certaines espèces de cétacés cessent de vocaliser, pendant quelques heures voire quelques jours, quand ils sont exposés à des sons de basses fréquences. De plus, même à des milliers de kilomètres de toute source de bruit, les baleines pourraient souffrir de l’augmentation du bruit de fond dans les océans, qui masquerait certains sons importants. Cet effet pourrait faire la différence entre détecter une proie ou non, échapper à un prédateur ou non, retrouver les membres de son groupe ou non. On craint d’autant plus les impacts de cette forme de pollution que les bandes de fréquences utilisées par les baleines sont justement celles où les niveaux sonores ont le plus augmenté dans les océans. Dans certaines zones marines, la distance à laquelle les rorquals bleus communiquent aurait même été réduite de 90% en raison de l’augmentation du bruit.

Malheureusement, il existe peu de données pour évaluer les véritables conséquences posées par la pollution sonore sur la trajectoire des populations et des individus. Les études publiées traitent surtout des effets à court terme, et elles soulèvent beaucoup de questions. Que signifient réellement ces réactions pour la biologie des animaux? Quand il n’y a pas de réactions apparentes, les animaux sont-ils pour autant hors de danger? Et qu’en est-il du reste de l’écosystème? Les baleines pourraient-elles souffrir de la pollution sonore via son impact sur leurs sources de nourriture? Les biologistes n’ont pas encore de réponses à ces questions complexes. À l’automne 2011, le programme l’Expérience internationale de l’océan tranquille (IQOE) a été mis en place. S’échelonnant sur dix ans, ce programme vise à acquérir des connaissances scientifiques sur la pollution sonore marine et ses impacts sur les organismes, et à coordonner les recherches à une échelle internationale. Il s’agit de combler les lacunes dans ce domaine encore méconnu et d’envisager des mesures pour limiter l’impact de ces nuisances sonores.

Réglementer la pollution sonore… un défi de taille

Bien que la problématique soit connue depuis les années 1970, les initiatives pour la réduire sont relativement récentes. Des rapports publiés en 2008 par la Fondation Européenne de la Science et par la National Marine Fisheries Service (NMFS) ont tous préconisé l’établissement de normes pour contrer cette pollution sonore. Une coalition de groupes environnementaux, chapeautée par le Natural Resources Defense Council (NRDC) annonçait en 2008 avoir conclu un accord avec la Navy américaine, après des années de batailles juridiques. La Navy, reconnaissant l’impact de ses sonars sur les cétacés, s’engage à financer des recherches, à préparer des études d’impacts et à rendre publiques ses informations sur les sonars.

Chose certaine, le suivi à long terme de l’impact de la pollution sonore sur la vie des océans en général et sur les mammifères marins en particulier est essentiel. Il faudra aussi favoriser la coopération internationale pour trouver des solutions aux problèmes soulevés et des façons pratiques d’appliquer des normes visant à réduire les niveaux de bruit. Ce sont des défis de taille quand on considère la vaste gamme d’activités entraînant la pollution sonore des océans. En fait, cette forme de pollution n’est qu’un aspect d’un problème plus large, d’ailleurs l’une des préoccupations du programme environnemental des Nations Unies : notre utilisation grandissante des océans.

Et dans le Saint-Laurent ?

Le trafic maritime combiné à la topographie y crée des lieux extrêmement bruyants, parmi les plus bruyants en Amérique du Nord, par exemple à l’embouchure du Saguenay. La construction d’infrastructures en milieu marin ou la prospection gazière sont des projets qui soulèvent de grandes inquiétudes pour l’intégrité du Saint-Laurent, entre autres, en ce qui a trait à la pollution sonore. Le stress chronique a des effets sur la physiologie, en particulier sur le système immunitaire. Daniel Martineau, vétérinaire à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, suit les pathologies des bélugas du Saint-Laurent depuis 1982. Il souligne que le stress pourrait agir en synergie avec les contaminants et entrainer des effets encore plus importants pour affaiblir le système immunitaire, en particulier chez les jeunes animaux. Et si le bruit constant que nous leur imposons réduisait les chances des bélugas de faire face à l’ensemble des menaces qui pèsent sur cette fragile population?

Les baleines mangent des quantités énormes de poissons et d’invertébrés chaque jour. À lui seul, le rorqual commun engloutit quotidiennement jusqu’à 2000 kilogrammes de petits poissons! Mais qu’arrive-t-il si les proies des baleines sont de moins en moins nombreuses?

Des baleines qui ont faim

Il y a quelques années, les baleines noires de l’Atlantique Nord venaient se nourrir de copépodes, de minuscules crustacés, chaque été dans la baie de Fundy. Toutefois, ceux-ci ont disparu. Les baleines ont donc déserté la baie et poussent l’exploration pour de la nourriture plus loin.

Elles se rendent jusque dans le golfe du Saint-Laurent. Bien que la quantité de copépodes présents dans les eaux du Saint-Laurent ait elle aussi baissé, elle reste suffisante pour répondre aux besoins énergétiques des baleines noires.

Du côté pacifique, les baleines grises sont elles aussi confrontées à un épisode de garde-manger vide. Cette disette a des effets catastrophiques sur la migration : si elles ne font pas suffisamment le plein d’énergie avant le départ en s’empiffrant d’amphipodes vivants dans les fonds marins, les baleines grises risquent de ne pas se rendre à destination. En 2019, on observe un nombre anormalement élevé de mortalités de baleine grise dues à la malnutrition.

Les menaces des proies

Les proies des baleines, que ce soit des poissons ou des invertébrés, font face à plusieurs menaces dont l’effondrement des pêches dû à la surpêche, la perturbation et la dégradation de leur habitat, la diminution des ressources alimentaires et les effets des changements climatiques, comme le réchauffement de l’eau ou la perte d’oxygène, qu’on appelle l’hypoxie.

Voici trois espèces de poissons « fourrage » qui sont des encas prisés des baleines du Saint-Laurent :

  • Le hareng de l’Atlantique (Clupea harengus harengus) est l’une des espèces les plus abondantes au monde! Il y a deux populations de ce petit poisson dans le Saint-Laurent: celle des reproducteurs d’automne et celle des reproducteurs de printemps. Le stock des reproducteurs d’automne se maintient à un niveau modéré. Toutefois, celui des reproducteurs de printemps est en chute depuis 1997 et demeure à un faible niveau depuis.
  • Les stocks de capelans (Mallotus villosus) dans le Saint-Laurent se sont effondrés dans les années 90. Des 6 millions tonnes de capelans estimés à l’époque, il n’en reste plus qu’une tonne. Alors que leur nombre chute, on observe aussi une diminution de la taille du capelan. Heureusement, le capelan commence à reprendre sa taille normale depuis quelques années.
  • En 2012, on note un épisode de mortalités marqué chez le lançon d’Amérique (Ammodytes americanus) dans le Saint-Laurent. Des centaines d’entre eux meurent suite à un réchauffement des eaux de surface. Sans lançons, les oiseaux marins et les baleines perdent une de leurs proies. Aucune pêche n’est dirigée vers ce petit poisson d’eau froide dans le Saint-Laurent et on en connait bien peu sur sa biologie.

Dernière mise à jour : juillet 2019

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