Tout comme les humains, les épaulards ne peuvent pas choisir leur famille, mais ils pourraient au moins décider avec lesquels de leurs petits cousins ils souhaitent s’amuser! C’est ce que suggère une récente étude publiée par les presses de la Royal Society, rédigée par un groupe de recherche sous la direction de l’anglais Michael N. Weiss. Les chercheurs ont montré que, bien que la société des épaulards résidents de la mer des Salish s’organise par unités familiales, les différents membres d’une famille n’interagissent pas tous de la même manière entre eux.  Les individus de même âge et de même sexe interagiraient davantage ensemble, et les juvéniles ainsi que les femelles entretiendraient plus de relations sociales. Pour arriver à ces résultats, les scientifiques ont observé les épaulards à partir de drones. Cette nouvelle perspective en hauteur a grandement favorisé la compréhension des associations et des interactions au sein de la population.

Une société guidée par les mères

Ce clan d’épaulards, nommés les «résidents du Sud», peuple les eaux côtières du nord-est du Pacifique, au large de l’état de Washington et de la Colombie-Britannique. Très étudiée, la population d’environ 80 individus fait l’objet d’un recensement annuel depuis 1976. Étant donné que tous ses individus sont connus et peuvent être identifiés grâce à des marques distinctives, la population était une candidate idéale pour l’étude des interactions sociales.

La société des résidents du Sud se divise en groupes sociaux matrilinéaires. Ces petits groupes se composent d’individus ayant en commun un ancêtre maternel récent, et constituent donc des sortes de lignées familiales. Les lignées ayant le plus de liens génétiques entre elles se rassemblent pour former des groupes sociaux plus larges, relativement stables et partageant le même dialecte vocal. Ainsi, dans la seule population des résidents du Sud, on retrouve trois dialectes différents et plusieurs lignées maternelles.

L’association est-elle signe d’interaction?

En raison de cette configuration par «familles», la majorité des associations au sein de la population sont dictées par la lignée, c’est-à-dire que les individus observés ensemble dans une zone donnée ont généralement des liens matrilinéaires. Une association a lieu lorsque deux individus nagent à proximité, tandis qu’une interaction est un comportement social qui a un impact, positif ou négatif, sur la qualité des liens entretenus par deux individus.

D’après l’équipe de Michael Moss, ce ne serait pas parce qu’un épaulard nage en association avec sa famille qu’il ne pourrait pas choisir les individus avec qui interagir et tisser ses liens sociaux les plus forts. Alors que la majorité des études précédentes tenaient pour acquis que les individus observés en association étaient aussi en interaction, les chercheurs de la présente étude ont décidé de distinguer les deux afin de vérifier si d’autres facteurs que la lignée – par exemple l’âge et le sexe – pourraient contribuer à la création et au maintien de relations sociales solides.

De là-haut, une fête

Les chercheurs ont d’abord documenté la remontée en surface synchronisée, caractérisée par la respiration simultanée de deux individus. Ce comportement est important parce qu’il peut favoriser la coopération ainsi que le maintien des relations sociales. Puis, ils ont repéré tous les contacts physiques entre individus (excepté les contacts agressifs et ceux liés aux soins maternels) parce qu’ils signalent souvent un lien fort entre deux individus et qu’ils contribueraient peut-être à la réconciliation après des interactions agressives. Ces deux interactions sociales indiquent généralement des relations pacifiques et peuvent donc aider à déterminer quels groupes d’individus sont les plus sociaux.

En analysant les occurrences de ces deux interactions chez tous les individus d’un même groupe social, les chercheurs sont arrivés à la conclusion que les épaulards ont surtout tendance à toucher ou à respirer en même temps que des individus de leur âge ou de leur sexe. Un peu comme dans une fête de famille, les enfants jouent ensemble, tandis que les parents restent entre eux pour discuter. Les chercheurs ont aussi remarqué que les interactions se concentraient dans deux groupes précis: les juvéniles et les femelles. Ce sont eux qui se situeraient au centre des réseaux sociaux et qui entretiendraient le plus de liens.

Comment l’équipe de recherche a-t-elle réussi à capturer ces furtifs moments d’interaction? Grâce à des drones, elle a suivi de haut la population d’épaulards, parvenant à collecter plusieurs heures d’enregistrement vidéo. C’est la première fois que cette population est étudiée à l’aide de drones. Les images apportent donc une perspective inédite sur leur vie sociale. Cependant, cette perspective demeure limitée aux interactions observées près de la surface de l’eau, les drones ne pouvant pas percer la noirceur des profondeurs.

Et les mâles?

D’après les chercheurs, les mâles épaulards entretiendraient moins de liens sociaux parce qu’ils sont beaucoup plus gros et doivent donc passer beaucoup plus de temps à chasser pour combler leur demande énergétique. De la même façon, les besoins alimentaires des juvéniles étant principalement comblés par les femelles qui prennent soin d’eux, ils auraient plus de temps à consacrer à la socialisation. Il reste maintenant à savoir comment les groupes d’épaulards maintiennent leur cohésion malgré les habitudes très différentes de leurs membres.

Chaque espèce est unique

On connait encore peu de choses sur les interactions et les contacts physiques des cétacés, mais il semble n’y avoir aucune règle générale. Les cachalots s’organisent en sociétés matriarcales complexes, les rorquals à bosses produisent des chants extraordinaires dont on ignore la fonction exacte, les marsouins collaborent lorsqu’ils chassent… Chez les bélugas du Saint-Laurent, on a documenté l’existence des soins allomaternels et de cris de contact. Et contrairement aux épaulards, ce sont les mâles, qui seraient les plus tactiles! «Ils dépendent des alliances pour se reproduire. C’est avantageux pour eux d’investir du temps dans le développement de leurs relations et de leurs habiletés», avance Robert Michaud, le directeur du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM). Selon lui, l’utilisation des drones s’apprête à révolutionner les connaissances que nous avons sur les baleines. «Ce n’est qu’une hypothèse, mais je crois que la majorité des interactions sociales des bélugas se déroulent près de la surface», dit-il. «Je pense qu’ils vont dans les profondeurs pour s’orienter, pour écouter, pour manger, mais pas pour socialiser.» Ainsi, en analysant bien les données obtenues du haut des airs, on dressera peut-être un portrait assez fidèle de la vie sociale des bélugas du Saint-Laurent, et aussi des épaulards du Pacifique.

Actualité - 1/9/2021

Frédérique Paré-Bastarache

Amoureuse du fleuve et de la nature, Frédérique a rejoint l’équipe de Baleines en direct en tant que stagiaire à l’été 2021. Elle vient tout juste de compléter un certificat en création littéraire et s’engagera à l’automne dans des études en littérature. Calme, elle utilise son sens de l’observation pour s’imprégner de ses différents habitats et pour en apprendre plus sur la faune et la flore du Québec. Elle fréquente les régions de Charlevoix et de la Haute-Côte-Nord depuis longtemps; à son avis, il s’agit du plus beau coin du monde, là où la montagne se déverse dans l’estuaire et où les souffles de baleines donnent les directions vers où aller demain.

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