Installée sur une tour au beau milieu de l’eau, dans la baie Sainte-Marguerite, Jaclyn Aubin a épié les bélugas pendant deux étés, en 2017 et 2018, ce qui lui a permis de démontrer l’existence de comportements allomaternels chez les bélugas du Saint-Laurent qui visitent le Saguenay. Les soins allomaternels, souvent comparés au gardiennage, correspondent à tous les soins prodigués à un petit par des femelles qui ne sont pas sa mère. Grâce à un drone, la biologiste a filmé les comportements des bélugas, à vol d’oiseau, une méthode qui, en plus de donner un excellent point de vue, a l’avantage d’être beaucoup moins bruyante qu’un bateau. Ainsi, en limitant le dérangement, elle a eu un accès privilégié aux comportements naturels des bélugas.

«Les nouveau-nés bélugas nagent maladroitement, un peu comme un bambin qui chancèle en marchant. Quand tu les observes avec un drone, c’est frappant: ils sont vulnérables à cet âge-là et ils ont besoin d’un adulte pour les aider à se déplacer et à respirer en surface», décrit Jaclyn Aubin. Dans le cadre de son projet de maitrise à l’Université Mémorial en collaboration avec le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM), elle s’est donc concentrée sur les comportements d’aide à la nage, un soin allomaternel moins difficile à détecter que l’allaitement, par exemple. Elle a observé que les jeunes bélugas se font accompagner par leur mère, mais aussi par d’autres femelles, qu’on appelle alors des allomères.

Comment aider un baleineau à nager?

Pour faciliter ses déplacements et économiser son énergie, un jeune béluga peut adopter la technique de la «nage en échelon». En se positionnant tout près du flanc d’une femelle, il profite du mouvement de l’eau induit par cette dernière. Cette position hydrodynamique est bénéfique pour le jeune, mais très couteuse pour l’adulte, qui doit fournir plus d’efforts pour avancer.

Un jeune béluga peut également se placer sous la queue d’une femelle, ce qu’on appelle la position du nourrisson. Cette deuxième technique de nage confère moins d’hydrodynamisme au jeune, mais est aussi moins énergivore pour son accompagnatrice.

Jaclyn Aubin s’est ensuite questionnée sur les raisons qui motivent des femelles bélugas à s’occuper de petits qui ne sont pas les leurs. Ces femelles sont-elles de jeunes adultes, qui voient le gardiennage comme une occasion d’apprendre à s’occuper de petits, avant d’être mères à leur tour? Est-il possible que les femelles bélugas s’occupent des nouveau-nés tout simplement parce qu’ils sont mignons et qu’ils attirent la sympathie? Voilà les deux hypothèses de Jaclyn, maintenant étudiante au doctorat à l’Université Windsor, toujours en collaboration avec le GREMM.

Se préparer à la maternité

S’occuper des bébés bélugas pourrait être un moyen pour les bélugas «adolescentes» d’apprendre à donner des soins aux baleineaux, en prévision de leur futur rôle de mère. Dans ce cas, les jeunes femelles qui ne sont pas encore en âge de se reproduire devraient être surreprésentées parmi les allomères. Elles se reconnaissent à leur taille légèrement réduite et à leur peau grisâtre. «Au contraire, les allomères qu’on a observées sont surtout des grosses femelles au dos bien blanc, qui ont donc surement atteint la maturité sexuelle», explique Jaclyn. Les jeunes femelles démontraient peu d’intérêt à s’occuper des bébés. Ce ne serait donc pas la nécessité d’apprendre à donner des soins qui expliquerait l’existence des soins allomaternels chez les bélugas du Saint-Laurent.

Trop mignons pour y résister

Les femelles bélugas pourraient s’occuper des bébés des autres tout simplement car elles les trouvent mignons! En fait, selon une hypothèse en biologie de l’évolution, les bébés des animaux auraient pu évoluer pour avoir des traits mignons, ou d’un autre point de vue, leurs parents auraient évolué pour éprouver de l’affection en voyant ces traits, ce qui les incite à en prendre soin.

Mais, bien que les bébés bélugas soient mignons (aux yeux des humains du moins), ça ne semble pas expliquer l’existence des soins allomaternels dans le Saint-Laurent, selon les données récoltées à la baie Sainte-Marguerite. «On a observé autant d’associations entre les allomères et des nouveau-nés, des bleuvets et des plus gros juvéniles», explique-t-elle. Or, les juvéniles, âgés de 2 à 5 ans ont perdu plusieurs traits infantiles et ils devraient donc recevoir moins d’attention, selon cette hypothèse. De plus, dans la grande majorité des observations, ce sont les jeunes bélugas qui entrent en contact avec les allomères, comme s’ils leur demandaient de l’aide, et non l’inverse!

Prendre soin de sa famille

«J’ai été hyper surprise de ce qu’on a observé dans le Saguenay», s’exclame Jaclyn Aubin. C’est que ses deux hypothèses — qu’elle avait retenues en s’inspirant d’autres études réalisées sur des bélugas sauvages en Russie ainsi que sur des bélugas en captivité — ont finalement été invalidées par les données qu’elle a récoltées. Ce n’est donc ni l’allure attendrissante des bébés bélugas ni la nécessité de se préparer à la maternité qui expliquent l’existence de l’allomaternité chez les bélugas du Saint-Laurent. Alors, pourquoi les femelles bélugas du Saint-Laurent s’occupent-elles des petits qui ne sont pas les leurs?

L’étude conclut que ce sont probablement les liens familiaux au sein des groupes de bélugas qui poussent les femelles à s’occuper des bébés des autres. En donnant des soins à un individu apparenté, une nièce par exemple, une femelle béluga favorise, indirectement, la transmission de ses gènes aux générations futures. De plus, en aidant ses congénères, une femelle béluga pourrait espérer recevoir de l’aide en retour lorsqu’elle en aura besoin. Peut-être qu’il y a une culture d’entraide chez les bélugas?

«L’étude de Jaclyn jette un peu de lumière sur la fonction des communautés de femelles chez les bélugas, qui pourraient avoir évolué pour favoriser la coopération entre des individus apparentés», souligne Robert Michaud, directeur scientifique du GREMM. D’ailleurs, les bélugas font partie des rares espèces à vivre la ménopause, c’est-à-dire que les femelles survivent malgré qu’elles ne puissent plus se reproduire. La ménopause pourrait avoir évolué pour que les grands-mères aident les mères à prendre soin de leurs baleineaux. Selon Robert Michaud, les bélugas sont donc une espèce candidate idéale pour explorer la vie sociale des animaux et étudier l’évolution de la vie en société.

Est-ce que les bélugas donnent un coup de main seulement aux individus de leur famille rapprochée? Est-ce qu’ils rendent la pareille lorsqu’ils reçoivent de l’aide? Quel est le rôle des grands-mères? Les données récoltées ne permettent pas encore de répondre à ces questions. «Les bélugas, et surtout les femelles, qui possèdent peu de marques distinctives, sont assez difficiles à photo-identifier», explique Robert Michaud. «Et maintenant qu’on sait que les veaux passent du temps avec leur mère, mais aussi avec d’autres femelles, le défi d’étudier les liens familiaux est encore plus grand», poursuit-il.

«Tant qu’on ne va pas sur le terrain pour récolter des données scientifiques, c’est vraiment difficile d’essayer de comprendre ce qui se passe dans la vie des bélugas», conclut Jaclyn Aubin.

Pour revivre les expériences de Jaclyn Aubin dans la baie Sainte-Marguerite, relisez ses carnets de terrain :

Des crèches de bélugas dans le Saint-Laurent?… par Jaclyn Aubin

Avec les bélugas: semaine du 24 juillet 2017      

De retour à la tour: une deuxième saison à Baie-Sainte-Marguerite

Actualité - 28/6/2021

Jeanne Picher-Labrie

Jeanne Picher-Labrie a rejoint l’équipe du GREMM en 2019 comme rédactrice à Baleines en direct et naturaliste au Centre d’interprétation des mammifères marins. Baccalauréat en biologie et formation en journalisme scientifique en poche, elle est de retour en 2021 pour raconter de nouvelles histoires de baleines. En se plongeant dans les études scientifiques, elle tente d’en apprendre toujours plus sur la mystérieuse vie des cétacés.

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