De part et d’autre du Saint-Laurent, plusieurs personnes s’inquiètent du faible nombre de baleines observées dans le fleuve ces dernières semaines. Même s’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions, l’équipe de Baleines en direct est allée consulter observateurs de longue date et scientifiques afin d’éclaircir la situation.

En Gaspésie, une vingtaine de rorquals à bosse et quelques rorquals communs ont marqué le début de la saison, mais les observations se font rares depuis. S’il est plutôt normal de voir moins de baleines en juillet qu’en juin dans cette région, l’absence complète de baleines bleues et le petit nombre de rorquals communs sont un peu plus inhabituels. En Minganie, seulement quelques rorquals à bosse et rorquals communs ont été vus depuis le début de la saison. Les petits rorquals qui fréquentent les eaux du large semblent aussi moins nombreux.

Les grands rorquals restent moins longtemps

Cela fait plusieurs années que la Station de recherche des iles Mingan (MICS) remarque une diminution dans le nombre de grands rorquals fréquentant le Détroit de Jacques Cartier. À l’inverse, dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, le nombre de rorquals à bosse et de rorquals communs recensés chaque saison depuis 2018, et en particulier l’an passé, est exceptionnel. C’est peut-être en partie pourquoi le nombre de baleines observées cet été peut sembler faible. Selon Véronique Lesage, biologiste à Pêches et Océans Canada, le nombre d’individus dans l’estuaire cette année n’est pas particulièrement bas comparé au début des années 2010. Effectivement, le nombre de rorquals communs identifiés dans l’estuaire à ce jour, 7, est similaire aux totaux des saisons entre 2014 et 2017. Quant au nombre de rorquals à bosse identifiés cette année, 37, il surpasse déjà toutes les autres années sauf 2021.

Tim Perrero, responsable du recensement des grands rorquals au GREMM, s’entend toutefois pour dire que le comportement des baleines est différent : « leurs séjours dans le secteur sont extrêmement courts comparés à d’habitude, la plupart d’entre eux ne sont restés qu’une semaine ici, voire quelques jours à peine.»

C’est le cas de Tic Tac Toe, une baleine à bosse qui a effectué plusieurs courtes visites dans le secteur cette saison, plutôt que ses long séjours habituels. Pour les rorquals communs, certains individus considérés comme étant fidèles à l’estuaire n’ont pas encore été aperçus cette année. Ils mentionnent notamment Orion (Bp017), Caiman (Bp034), Piton (Bp942), et Kaskan (Bp918). Ces individus passent normalement le tiers à la moitié de la saison dans les environs et ils n’ont manqué à l’appel qu’une seule fois au cours des 10 dernières années. Pour Tim Perrero, « le temps passé dans le secteur est un paramètre important à prendre en compte, qui peut nous en apprendre beaucoup sur ce qui se passe dans l’écosystème. ». Cette information apporte une nuance importante à l’interprétation du nombre d’individus recensés. Il est toutefois important de se rappeler que la saison n’est pas terminée !

Et les chiffres ?

Voici un tableau représentant le nombre total de rorquals communs et de rorquals à bosse photo-identifiés entre la mi-juin et la mi-décembre dans le secteur du parc marin Saguenay–Saint-Laurent de 2014 à 2022. Les rorquals communs ont été photo-identifiés grâce à des images de leur flanc droit, et les rorquals à bosse grâce des images de la face ventrale de leur nageoire caudale. L’année 2021 contient seulement les données préliminaires, les observations des collaborateurs du GREMM sont toujours en cours de traitement alors que l’année 2022 comprend les individus identifiés par le GREMM et ses collaborateurs en date du 4 aout 2022.

Les données de Samuel Turgeon, écologiste à Parcs Canada, pointent dans la même direction : le suivi des activités d’observation de baleines dans le parc marin suggère que les baleines restent moins longtemps dans le secteur et explorent davantage. L’analyse des donnés AIS des bateaux de croisières démontrent que les croisiéristes arpentent le parc marin plus que les années précédentes et passent moins de temps aux endroits habituels pour observer les grands rorquals, comme à cap Granite et sur le canyon entre la pointe à la Cariole et l’ile Rouge, tandis que l’embouchure du Saguenay est plus fréquenté, supposément pour observer des petits rorquals en alimentation. Une étude de Parcs Canada sur le suivi des activités d’observations en mer entre 1994 et 2017 indique que la présence de baleines dans le parc marin varie davantage depuis 2012.

Qu’est-ce qui influence la présence de baleines dans le Saint-Laurent?

Les baleines visitent le Saint-Laurent principalement pour se nourrir. La première piste à explorer est donc un changement dans l’abondance et la distribution des proies. Dans le parc marin, l’équipe de Parcs Canada effectue des recensements hydroacoustiques pour détecter la présence de proies. Selon Samuel Turgeon, leurs données préliminaires semblent indiquer qu’il y a très peu de lançon, un poisson dont se nourrissent les baleines, dans le secteur jusqu’à maintenant, contrairement aux années précédentes pour lesquelles des données existent.

Quant au krill, la proie de choix des rorquals bleus, cela fait plusieurs années qu’il y en a peu. L’abondance du krill arctique, nourriture de prédilection du rorqual commun, serait notamment problématique. Selon une étude menée par Jory Cabrol et ses collègues, l’abondance du krill arctique est en diminution dans le Saint-Laurent, alors que celle du krill nordique augmente.

Les changements dans l’abondance des proies pourraient être dû à une variation cyclique normale, ou à des perturbations dans l’écosystème, comme le réchauffement de l’eau et la réduction du couvert de glace. La diminution de l’oxygène dissous dans l’eau pourrait aussi avoir un impact. C’est dans les profondeurs de l’estuaire maritime, entre Tadoussac et Pointe-des-Monts, que les premières données inquiétantes ont été enregistrés en 2003. Depuis, les concentrations en oxygène ont chuté jusqu’à descendre sous le seuil d’hypoxie sévère et la zone affectée s’étend désormais jusque dans le golfe. Plusieurs espèces de poissons sont affecté, de même que l’équilibre des communautés benthiques.

Même si la présence des baleines semble varier depuis quelques années, il est encore difficile de discerner les causes de ces changements. Des études de plus longue date incorporant plusieurs aspects de l’écosystème sont nécessaires pour mieux comprendre la situation. Il faut aussi se rappeler que le mois d’août vient tout juste de débuter et qu’il reste encore plusieurs semaines d’observations!

Actualité - 15/8/2022

Équipe du GREMM

Dirigée par Robert Michaud, directeur scientifique, l’équipe de recherche du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM) étudie en mer les bélugas du Saint-Laurent et les grands rorquals (rorqual à bosse, rorqual bleu et rorqual commun). Le Bleuvet et le BpJAM quittent chaque matin le port de Tadoussac pour récolter de précieuses informations sur la vie des baleines de l’estuaire du Saint-Laurent.

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