Dre Anaïs Remili, est chercheuse postdoctorale en sciences biologiques à la Simon Fraser University en Colombie-Britannique et communicatrice scientifique et a fondé le magazine Whale Scientists. Elle préside aussi le comité de communication pour la Marine Mammalogy Society et est directrice du Centre de Recherche et d’Éducation sur l’Écotoxicologie des Cétacés (CETOX).

Quelques faits saillants :

  • Anaïs restait tard à l’école et pour contrer l’ennui, elle allait faire des recherches sur google pour apprendre les noms scientifiques et lire tout ce qu’elle pouvait au sujet des baleines.
  • Elle était avec 1000 étudiants au début de sa licence en France… pour n’être que 60 dans le programme sa dernière année.
  • Elle a fait pousser des cellules de baleines au beau milieu du Kentucky.
  • Selon elle, une compétence indispensable pour travailler dans ce domaine c’est être sociable et avoir beaucoup d’empathie.
  • Elle a autant aimé vulgariser le sujet de savoir si les baleines pètent que d’expliquer sa recherche sur l’impact des contaminants industriels sur la santé des épaulards de la côte Est du Canada.

Quelle a été ta première interaction avec une baleine? 

C’était à Tenerife, nous avons vu un gros groupe de globicéphales très proche du bateau. Je suis une grande dingue de baleine depuis que j’ai trois ans. De voir la puissance du souffle et la grosseur de l’animal… C’étaient mes premières grosses sensations face aux baleines. J’ai grandi dans les Alpes françaises, et je n’ai eu aucune exposition ou sensibilisation aux océans. Quand j’étais petite, j’ai visionné Sauvez Willy et je suis tombée en amour de Keiko – ça a été le déclic et c’est devenu un projet de vie.

Raconte nous ton parcours

Je n’avais aucun manuel ou guide pour devenir chercheur sur les baleines. Toute l’information est en anglais, alors je me dis « ma cocotte, il va falloir apprendre »! Je suis partie un an aux États-Unis pour apprendre l’anglais, avant de me rendre compte que l’éducation universitaire là-bas était bien trop dispendieuse. On a l’éducation gratuite en France alors j’ai débuté une licence – comme le baccalauréat au Canada – à Lyon. Ce fut une hécatombe. C’était très dur et compliqué de rester motivée. J’étais sur un vieux campus qui s’écroulait, nous étions 500 personnes dans l’amphithéâtre, je devais même être assise dans les escaliers par manque de place. Nous n’avions pas de travaux pratiques et aucun cours sur la biologie marine. J’avais de mauvaises notes et j’ai même redoublé ma seconde année de licence. J’ai vraiment failli décrocher.

La motivation est revenue parce que je me suis dit : « il faut que je passe mon diplôme, ma vie c’est les baleines et si j’abandonne maintenant je m’en voudrais toute ma vie ».

J’avais zéro chance de décrocher un master (maîtrise) en France, car j’avais de mauvaises notes. En plus il n’y avait rien sur les mammifères marins ou la pollution, un domaine qui m’intéressait de plus en plus. J’ai candidaté à un master international européen et j’ai été prise! C’était la plus belle expérience possible : chaque semestre je changeais d’université et de pays. J’ai terminé mon master en Belgique et mon dernier semestre devait être consacré à ma thèse de master. Mon projet de recherche pour ma thèse de maitrise portait sur l’impact de l’écologie alimentaire sur les contaminants des rorquals à bosse en Antarctique.

Comment es-tu arrivée au Canada?

Par un énorme concours de circonstance et de chance! J’ai rencontré Jean-Pierre Desforges – lors d’une conférence au Danemark et j’adorais sa recherche – il faisait de l’extraction de cocktails de contaminants de tissus adipeux d’ours et d’orques (épaulards), qu’il recréait en laboratoire. En somme, il faisait pousser des cellules et balançait des contaminants dessus pour voir comment les cellules réagissaient. J’ai lu sa thèse je ne sais pas combien de fois. Je lui ai dit que je rêvais de faire ce qu’il faisait et s’il avait des contacts pour travailler là-dessus. Trois semaines plus tard, il me répond : Pr. McKinney cherche une doctorante à McGill pour étudier l’écologie alimentaire et les contaminants chez les orques d’Amérique du Nord. C’était la plus belle opportunité de toute ma vie. J’ai dit « je signe où? ».

 

Est-ce que tu changerais quelque chose de ton parcours ?

Je ne changerais absolument rien, même refaire mon année, car ça m’a appris à me dépasser et à toujours faire de mon mieux. Je n’aurais jamais appris cette leçon si je n’avais pas refait mon année. Ça m’a appris à ne pas oublier mes rêves, ce qui peut être facile dans un amphithéâtre rempli d’étudiants. Ça m’a appris à avoir de la rigueur et de la motivation et à garder le cap.

Si tu avais un conseil à te donner au début de ta carrière ?

C’est un conseil de ma mère qui me disait : « Tu n’as aucune chance? Envoie le message, contacte la personne – la pire réponse que tu peux avoir c’est un non, mais tu pourrais avoir un oui ou un peut-être » . Elle ne cessait de me répéter cette phrase tirée du film culte Les bronzés font du ski  : « Oublie que t’as aucune chance, fonce, on sait jamais sur un malentendu ça peut marcher ».

On a toujours très peur de rentrer en contact avec de grands chercheurs. Il faut y aller au culot. J’ai toujours fait ça dans ma carrière et c’est comme ça que j’ai trouvé toutes sortes d’opportunités. J’ai eu beaucoup de réponses négatives c’est sûr, mais un jour ça a fini par marché. Alors mon conseil : « Tentez et on va voir ce que ça donne! »

Comment es-tu entrée dans le monde de la communication scientifique?

Mon amie et moi avions eu l’idée dès 2016 pendant qu’on étudiait ensemble, car on voyait qu’il n’y avait aucun guide, et nous n’avions personne de nos familles qui travaillait dans le milieu. On ne savait pas comment faire concrètement pour étudier les mammifères marins. On voulait créer une ressource pour les gens qui veulent se lancer dans ce domaine et aussi pour partager notre passion, mais on souffrait du syndrome de l’imposteur. C’est en mai 2020, en pleine pandémie, qu’on s’est finalement lancées!

Comment partages-tu ton temps entre tes deux métiers : chercheuse post-doctorante et communicatrice scientifique ?

Le temps compte plus quand tu fais ce que tu aimes, mais je cours un peu comme une poule à qui on a coupé la tête. Je suis toujours en train de travailler sur un projet. Je suis tombée raide dingue de la communication scientifique. Quand on travaille dans ce domaine, notre financement vient principalement de la part du gouvernement ou de fonds publics. Alors quand on opère grâce à des fonds publics la moindre des choses c’est de communiquer au public qui a financé notre recherche. C’est ce qu’on doit au public.

Comment penses-tu que la communication scientifique contribue à la protection des mammifères marins ?

Du point de vue de la conservation, c’est hyper important. C’est aussi notre rôle à nous, scientifiques, d’expliquer notre recherche. Si on ne vulgarise pas notre recherche, elle n’aura aucun impact alors il faut absolument se lancer dans cet effort là. C’est un sacré exercice, car on nous apprend en tant que chercheur de toujours douter de nos résultats et à partir dans pleins de détails : mais c’est pas comme ça qu’on communique. Ce n’est pas tout le monde qui peut se lever le matin et lire une étude publiée dans un journal scientifique! Les gens veulent du concret et du digeste. C’est un effort qui n’est pas facile au début d’essayer d’enlever son chapeau de chercheur et de réfléchir différemment. En fait, il faut se mettre du point de vue du public.

Les preneurs de décisions local ou fédéral n’ont pas un état d’esprit pas académique. Quand on veut s’assurer qu’il y a un travail de conservation qui suit notre recherche, il faut s’assurer que ce soit accessible !

Le but de la recherche est de te faire comprendre par ceux qui ne sont pas dans ton domaine.

Lorsque je parle de ma recherche – la contamination des mammifères marins – je donne surtout des mauvaises nouvelles et pendant longtemps, je ne laissais pas de place pour l’espoir ou des solutions. Maintenant, je pense à partager des choses qu’on peut faire à la maison pour aider, à son échelle.

Par exemple, on peut faire attention à sa consommation de produits marins et consommer les produits les plus éthiques et durables possibles. Les espèces qui accumulent les polluants les accumulent dans leurs graisses. Si elles n’ont pas assez à manger, elles vont devoir utiliser leur graisse comme source d’énergie et mobiliser les contaminants qu’elles ont accumulés.

On peut aussi faire attention aux produits chimiques qu’on utilise à la maison : utiliser des produits qui ne sont pas trop néfastes pour l’environnement, éviter les herbicides et les pesticides, car ces produits vont finir dans les cours d’eau, et finir dans le Saint-Laurent et nos océans!

Surtout, il ne pas sous-estimer l’impact du consommateur informé sur l’industrie, et qui refuse d’être acteur et de contribuer à cette pollution. Plusieurs marques modifient et enlèvent ces polluants éternels de leurs produits face à la critique de ces consommateurs qui vont refuser d’acheter leurs produits.

Qu’est-ce que tu dirais pour inspirer notre audience à faire de la communication scientifique?

C’est hyper important d’avoir des communicateurs scientifiques. N’importe qui peut se lancer dedans, pas que les chercheurs. D’ailleurs, on n’a pas toujours le temps. Beaucoup de chercheurs sont contents de pouvoir faire résumer leurs recherches.

Il y a toute une nouvelle vague de jeunes chercheurs qui se lancent dans la communication scientifique et qui l’utilisent dans leur travaux! Beaucoup de femmes qui ont des parcours fascinants comme Francesca Soster, qui travaillait dans l’industrie du textile et qui étudie les grands dauphins. Ou encore Leanne Rosser, une pianiste qui étudie maintenant les dauphins à flancs blancs du Pacifique.

On apprend beaucoup, c’est toujours passionnant. La communication scientifique est d’autant plus importante aujourd’hui, à une époque où l’information est très accessible, mais pas toujours de bonne qualité ou qui provient de l’intelligence artificielle. Si on a une étincelle de curiosité scientifique, je vous dis « allez-y! »

Quels sont tes projets actuels ?

Mon projet principal actuellement est d’établir la plus grosse étude mondiale sur l’impact des contaminants sur les orques. J’ai récupéré des échantillons qui viennent de la côte ouest du Canada, de l’Arctique, de l’Atlantique nord (Norvège, Islande, Terre-Neuve) et aussi du sud de l’océan indien, de l’Antarctique et de la péninsule Antarctique. Ainsi, je vais pouvoir quantifier l’impact de ces contaminants sur les hormones (cortisol, stress, reproductive et métabolisme) pour montrer que les contaminants affectent la santé des épaulards, et qu’il faut faire quelque chose.

Quelques mots pour terminer :

C’est important de construire un réseau de personnes bienveillantes et empathiques, de toujours travailler à s’améliorer dans sa sympathie, car on est tous humains, nous ne sommes pas des robots. Les mammifères marins n’ont pas d’appartenance ni de frontières, pourquoi est-ce que les scientifiques auraient ces limitations là? Il faut aller construire des liens à l’international, car on travaille avec des équipes de partout dans le monde.

Actualité - 8/10/2026

Thalia Cohen Bacry

Thalia Cohen Bacry est rédactrice scientifique pour le GREMM après avoir été naturaliste en 2023. Diplômée de UBC, elle a complété une maîtrise en études internationales à l’Université Laval et poursuit un apprentissage dans plusieurs domaines, dont la géographie, les sciences politiques et le comportement animal. Fascinée depuis toujours par la protection de l’environnement, elle a grandi en Savoie, entourée des lacs et des montagnes, avant d’immigrer au Canada et de découvrir des espaces encore plus grands et plus sauvages. Intrépide, curieuse, et persévérante elle aime apprendre, observer, et analyser afin de sensibiliser à la sauvegarde de nos océans et ainsi contribuer à leur protection.

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