Cela pourrait sonner comme une drôle de question! Après tout, la couleur bleue de Balaenoptera musculus ne constitue-t-elle pas, outre sa taille gigantesque, le trait caractéristique de ces géantes de la mer? Pas exactement. En réalité, les rorquals bleus ne sont pas vraiment bleus : ils possèdent plutôt une peau gris clair mouchetée! Dans ce cas, pourquoi les appeler comme ça?

Une couleur illusoire

En fait, le rorqual bleu est bleu pour la même raison que l’océan est bleu! En effet, l’eau agit tel un filtre pour la lumière : lorsque les rayons lumineux y entrent, les couleurs des parties rouge, jaune et verte du spectre lumineux, qui ont une longueur d’onde plus courte, sont absorbées très rapidement et ne pénètrent pas très loin dans la colonne d’eau. Les couleurs de la partie bleue du spectre lumineux, cependant, possèdent une plus grande longueur d’onde et descendent ainsi beaucoup plus profondément. Ainsi, lorsqu’un individu appartenant à l’espèce B. musculus se trouve sous l’eau, sa peau claire reflète la principale lumière qui l’atteint, soit la lumière bleue. Sa coloration est donc plutôt un trompe-l’œil, causé par les interactions entre l’eau et la lumière!

D’ailleurs, les rorquals bleus n’ont pas toujours été associés à la couleur bleue. Pendant un temps, ils ont même été associés à la couleur jaune! Au 19e siècle, l’auteur américain Herman Melville surnommait ainsi ces mastodontes les «ventres de soufre» (sulphur bottoms), terme aussi répandu chez les baleiniers américains de cette époque. En effet, il est possible que des colonies de diatomées, qui sont des algues phytoplanctoniques, se développent sur le ventre des rorquals bleus, le teintant d’une couleur jaunâtre s’apparentant à celle du soufre, d’où cette dénomination désormais désuète.

La rareté du bleu dans la nature

Le bleu est une couleur très difficile à trouver dans la nature, car il n’existe pas de composé naturel pour colorer les êtres vivants en bleu. Pourtant, il existe des plantes et des animaux arborant de vives teintes de bleu. Mais il s’agit de ce que l’on appelle une « couleur structurelle » : elle provient de l’interaction de la lumière avec les micro- et les nanostructures retrouvées sur la peau, la fourrure ou les plumes d’un organisme. Par exemple, les plumes du paon contiennent des crêtes microscopiques qui interfèrent avec la lumière, ce qui a pour effet d’annuler certaines longueurs d’onde et d’en amplifier d’autres, d’où leur couleur bleue irisée. Pour ce qui est du rorqual bleu, cependant, il ne s’agit pas d’une couleur structurelle : c’est bien l’action de la lumière sur l’eau qui donne une teinte bleutée.

Un avantage évolutif?

Non seulement les rorquals bleus apparaissent bleus lorsqu’on les observe depuis la surface, mais sous l’eau, cette constatation est tout aussi flagrante. Ils se fondent dans le brouillard cobalt de l’océan et sont assez difficiles à repérer de loin. Il est donc pertinent de se demander si le rorqual bleu tire un avantage lié à cette coloration. S’agirait-il d’un camouflage pour chasser ou échapper à ses ennemis? Pas nécessairement. «Le monde aquatique est surtout un univers sonore. L’ouïe joue souvent un rôle plus important que la vue dans ce contexte», explique Richard Sears, président du MICS. «Par exemple, si un rorqual bleu est ciblé par des épaulards, qui sont l’un de ses rares prédateurs, ils l’ont entendu bien avant de pouvoir mettre les yeux dessus. Se fondre visuellement dans son environnement est donc inutile pour le rorqual bleu, puisqu’il a déjà été repéré autrement», poursuit-il.

Et cela va dans les deux sens. Si la coloration des rorquals bleus leur procurait un avantage lorsqu’ils sont eux-mêmes en quête de nourriture, alors leur coloration aurait un lien avec leur succès lorsqu’ils chassent. Dans un tel cas, la sélection naturelle favoriserait un certain degré de coloration. Or, ce n’est pas ce que l’on observe. «La pigmentation est très variée entre les individus chez les rorquals bleus, donc il y a des chances qu’il n’y ait pas de lien avec leur survie», conclut Richard Sears.

Enfin, il se peut que ce trait n’ait pas de fonction adaptative ou évolutive. «Ça pourrait tout simplement être un caractère qui est resté chez cette espèce parce qu’il est lié à un autre gène qui lui aurait été soumis à une pression de sélection. On appelle ce phénomène « auto-stop sélectif » (selective hitch-hiking), explique Robert Michaud, directeur scientifique du GREMM.

Mais même si on ne sait pas pourquoi les rorquals bleus ont cette teinte caractéristique, et qu’il ne s’agit peut-être pas d’un avantage pour eux, l’avantage pour nous, c’est de pouvoir les différencier facilement des autres baleines!

Les baleines en questions - 11/4/2022

Elisabeth Guillet Beaulieu

Elisabeth Guillet-Beaulieu a rejoint le GREMM en tant que rédactrice scientifique au début de l'automne 2021. Depuis toujours, elle est animée par un amour inépuisable de la biologie marine et des milieux aquatiques, amour qui se manifeste aujourd'hui dans la poursuite d'une carrière scientifique. Détentrice d'un baccalauréat en sciences biologiques, cette enthousiaste de l'environnement et de la conservation des milieux naturels a rejoint l'équipe de Baleines en direct dans l'espoir de partager sa passion contagieuse des mammifères marins tout en achevant sa maîtrise en environnement et développement durable.

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