L’opinion publique semble de plus en plus concernée par l’avenir des baleines qui sont devenues, au fil du temps, un symbole de protection de la faune sauvage. Ce phénomène va de pair avec la demande grandissante liée aux activités d’observation. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. La chasse était autrefois l’activité humaine principale en lien avec ces grands mammifères. Qu’en est-il désormais ?

Aujourd’hui, trois pays pratiquent encore la chasse commerciale aux grosses baleines. La Norvège et l’Islande continuent de chasser le rorqual commun et le petit rorqual en Atlantique Nord, et le Japon a récemment repris la chasse commerciale au large de ses côtes, voire parfois jusque dans l’océan Austral. À eux seuls, ces trois pays auraient chassé environ 40 000 individus depuis 1986.

Les plus petits cétacés, notamment les dauphins et les marsouins, sont également chassés par plusieurs pays. La chasse scientifique est autorisée par la réglementation internationale, mais fait l’objet d’un contrôle strict. Enfin, quelques communautés autochtones se voient octroyer des quotas leur permettant de chasser certaines espèces.

Actuellement, l’huile, le blubber et le cartilage de cétacé sont utilisés par l’industrie pharmaceutique, notamment comme compléments alimentaires. La viande est destinée à la consommation et servie comme « mets traditionnels », mais est aussi utilisée comme nourriture pour les animaux domestiques. Cependant, la demande dans les pays « traditionnellement » consommateurs de viande de baleine ne fait que diminuer, si bien que les industriels se retrouvent avec d’importants stocks d’invendus.

Les baleines, décimées par la chasse commerciale et industrielle

Les premières traces avérées de chasse aux baleines par les Occidentaux remontent au 9e siècle avec les chasseurs basques. À partir du 16e siècle, ces derniers ont commencé à traverser l’océan Atlantique pour se rendre jusque sur les côtes américaines. À l’époque, on chassait principalement les baleines franches, notamment la baleine noire de l’Atlantique Nord, espèce qui tire son nom anglais – North Atlantic Right Whale – de la triste expression « right whale to kill » faisant référence à sa flottabilité qui rend plus facile la récupération de la carcasse.

Après cette traque aux « vraies » baleines pendant plusieurs siècles, c’est le début de la chasse en quantités industrielles et principalement tournée vers les espèces de rorquals qui marque un tournant à la fin du 19e siècle. L’industrie baleinière se met notamment à vendre la graisse de baleine comme huile d’éclairage et comme lubrifiant pour les machines. Ces débouchés s’effondrent avec l’arrivée du pétrole et de ses dérivés sur le marché au 20e siècle, alors que la vente de viande de baleine continue à prospérer et la chasse d’épuiser les stocks.

Au début du 20e siècle, le déclin de certaines espèces suscite l’inquiétude et en 1931, 22 pays signent la première convention pour la réglementation de la chasse à la baleine. Cependant, plusieurs grandes nations baleinières comme le Japon ou l’Allemagne manquent à l’appel et 43,000 animaux sont tués la même année. Des études ont révélé que 2,9 millions de grands cétacés auraient été tués à travers le monde tout au long du siècle dernier.

Commission baleinière et moratoire international

Il faut attendre 1948 pour qu’une quinzaine de pays, principalement des nations baleinières, créent la Commission Baleinière Internationale (CBI) dans l’objectif de réguler les activités et de gérer les stocks via la distribution de quotas par espèce. L’organisme compte aujourd’hui 88 pays membres.

À partir de la fin des années 1970, des États qui n’avaient jamais pratiqué la chasse à la baleine et soucieux du destin de ces géants marins rejoignent la commission, ce qui permet d’accélérer et de multiplier les mesures de conservation, notamment grâce à la création d’un sanctuaire international dans l’océan Indien puis dans l’océan Austral en 1994. C’est en 1986 que la chasse aux baleines est officiellement bannie dans le monde avec l’entrée en vigueur d’un moratoire international.

Bien que les prérogatives de la CBI aient évolué pour aujourd’hui revêtir davantage un rôle de conservation des espèces, ce système présente néanmoins plusieurs limites. De manière générale, en droit international, le principe de souveraineté des États prime sur toutes les autres règles. Il n’existe donc pas de moyens coercitifs pour empêcher certains gouvernements d’outrepasser la réglementation en vigueur. Plus spécifiquement, au sein de la CBI, les États ont la possibilité de faire une objection dans les 90 jours pour chaque décision prise. C’est ce qu’il s’est passé pour la Norvège et l’Islande lors du moratoire sur la chasse commerciale, ce qui explique pourquoi ces États chassent encore aujourd’hui et ne sont pas soumis aux conditions de la CBI.

Chasser pour la science?

La chasse à des fins scientifiques est autorisée depuis le début par la Commission. Toutefois, suite à de nombreux abus et après une requête déposée par l’Australie devant la Cour Internationale de Justice (CIJ) contre le Japon, une résolution a été adoptée en 2016 pour mieux évaluer et encadrer la pratique.

En effet, certains pays utilisaient cette faille juridique pour poursuivre leurs activités de chasse et les prises se retrouvaient souvent sur les étals de marchés. C’est pour cette raison que le Japon est condamné en 2014 par la Cour de Justice Internationale et contraint de mettre un terme à son programme scientifique JARPA. Ce projet de recherche, censé étudier le comportement et le renouvellement des populations de petits rorquals en Antarctique afin de pouvoir reprendre une chasse « raisonnée » une fois les stocks renouvelés, permettait d’abattre 300 animaux par an. Les rorquals à bosse et rorquals communs avaient également été ajoutés aux cibles potentielles dans le cadre du programme JARPA II débuté en 2005.

Suite à sa condamnation, le pays mit sur pause ses activités de chasse pendant un an avant de les reprendre pour la saison 2015-2016. Finalement, il quitte la CBI en 2018 et reprend officiellement la chasse commerciale l’année suivante. Parmi les trois espèces chassées par les Japonais, on retrouve le rorqual boréal classé comme étant « en danger » sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Une pratique ancestrale

La chasse à la baleine fait encore aujourd’hui partie des pratiques de plusieurs communautés dans le monde. Elle est intimement liée à l’histoire et à la culture de certaines populations. Même si certains conflits persistent entre quelques scientifiques et chasseurs – notamment au Danemark –, cette chasse traditionnelle dite « de subsistance » est à différencier de la chasse commerciale mondialisée, responsable de la décimation de certaines espèces.

La chasse à la baleine est considérée comme une composante essentielle de certaines cultures nordiques, notamment au Nunavut. Chez les Inuits, cette pratique contribue à la sécurité alimentaire au sein d’un territoire où la nourriture se fait rare, mais permet aussi de pérenniser l’artisanat traditionnel. Cette activité revêt une importante dimension sociale, la baleine est considérée comme ayant une véritable valeur communautaire. La pratique de la chasse à la baleine est très ritualisée, l’animal est considéré comme sacré et est remercié avant et après sa mort.

De telles pratiques sont également observées plus au sud, dans certaines iles indonésiennes et sur les côtes continentales d’Asie du Sud-Est, mais aussi dans les Caraïbes.

Aujourd’hui, le Groenland, les États-Unis, la Russie et Saint-Vincent-et-Les-Grenadines reçoivent des quotas de pêche de subsistance de la part de la CBI. Le Canada s’étant retiré de la CBI en 1982, il octroie ses propres quotas aux communautés locales.

Néanmoins, quelques réserves ont été exprimées, notamment par des associations telles que Whale and Dolphin Conservation, sur le bien-fondé de ce type de chasse. Les critiques concernent principalement le manque de conditions à remplir par les communautés bénéficiant de cette exemption ainsi que l’autorisation de chasser des espèces en danger. Il a également été révélé que la viande de certains animaux chassés sous ce type d’exemption se retrouvait parfois vendue à des touristes, ce qui remet en cause le principe même de chasse de subsistance. La chasse traditionnelle pose aussi des questions relevant du bien-être animal puisque les baleines mettraient en moyenne plus de temps à mourir qu’avec des moyens industriels.

Et les petites baleines?

Historiquement au Québec, les Iroquois pratiquaient la chasse traditionnelle du béluga et du marsouin avant l’arrivée des Européens. Les Basques commencèrent à chasser le béluga au 17e siècle. Les années 1930 ont été marquées par la chasse intensive du béluga subventionnée par le gouvernement du Québec, car on pensait qu’ils nuisaient aux activités de pêcherie, mais elle cessa dans les années 1950. Aujourd’hui, la chasse à la baleine est interdite dans le parc marin et dans tout le Saint-Laurent.

Contrairement aux activités liées aux grosses baleines, la chasse aux petits cétacés tels que les marsouins ou les dauphins ne fait pas l’objet d’une réglementation internationale. Si la CBI n’a pas de mandat spécifique sur ces espèces, les tuer reste illégal dans un grand nombre de pays. Néanmoins, on estime qu’une cinquantaine d’espèces de dauphins, marsouins et petites baleines sont encore chassées dans plus de cinquante États.

Depuis quelques années, la CBI se penche également sur le sujet du by-catch, c’est-à-dire des prises accidentelles dans les filets de pêche. Il apparaît que la viande de ces cétacés « accidentellement pêchée » se retrouve souvent vendue sur le marché.

On estime qu’à peu près 100 000 dauphins, marsouins et petites baleines sont tués chaque année. Les lieux de chasse les plus connus sont la baie de Taiji au Japon et les Îles Féroé. Au Japon, les animaux sont souvent capturés vivants pour être ensuite revendus à des delphinariums. Aux Îles Féroé, la chasse aux globicéphales noirs et aux dauphins à flancs blancs est considérée comme une pratique traditionnelle. 1428 dauphins ont été tués uniquement durant la nuit du 12 septembre 2021.

Zoom sur les techniques utilisées

Pour les grosses baleines, les chasseurs ont généralement recours à des canons à harpons explosifs montés sur les bateaux qui pourchassent l’animal. Les baleines sont tirées avec des explosifs qui éclatent une fois entrés dans leur chair. Si l’animal ne meurt pas sur le coup, ce qui arrive régulièrement, un deuxième coup de canon est tiré ou bien il est achevé avec un fusil. Parfois, les chasseurs laissent la baleine agoniser jusqu’à ce qu’elle décède, ce qui peut prendre jusqu’à 25 minutes.

Les plus petites espèces sont souvent chassées selon une méthode appelée pêche dirigée. Utilisée en eaux peu profondes, cette technique consiste à projeter des sons sous-marins destinés à créer un mur de son servant à effrayer et désorienter les animaux. Ce mur permet de rapprocher les cétacés d’une baie ou d’une plage où ils peuvent être directement harponnés ou pêchés. Certains animaux vont être trainés vivants jusqu’au rivage à l’aide de crochets directement insérés dans leur chair.

Les baleines en questions - 3/11/2022

Lise Faure

Lise Faure a grandi près de la mer en Bretagne (France). Elle a été sensibilisée très tôt à l'importance de préserver les écosystèmes marins et a choisi d'étudier la science politique appliquée à l'environnement. Après avoir traversé l'océan Atlantique, elle s'engage auprès du GREMM et de Baleines en direct pour partager sa fascination pour les baleines du Saint-Laurent.

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