L’année 2019 n’a pas été particulièrement réjouissante pour la baleine noire de l’Atlantique Nord, une espèce en voie de disparition et en déclin depuis 2010. Elle est victime d’empêtrement dans des engins de pêche (cordages et casiers), de collisions avec des embarcations et de la détérioration de son environnement. Sa conservation pose de nouvelles contraintes sur l’industrie de la pêche au crabe des neiges et au homard ainsi que sur le trafic maritime. La baleine noire de l’Atlantique Nord est une espèce menacée et elle est protégée par les lois du Canada et des États-Unis. Comment l’humain peut-il apprendre à cohabiter aux côtés des mammifères marins sans nuire à leur survie?

Bilan de mortalité: mieux comprendre les changements

En 2017, douze carcasses de baleines noires ont été trouvées dans le golfe du Saint-Laurent, en territoire canadien, un nombre record. Depuis 2017, des mesures ont été appliquées pour atténuer l’impact de l’humain sur l’espèce. En 2019, sept naissances ont été recensées, mais 10 cas de mortalités ont aussi été confirmés (9 carcasses trouvées en eau canadienne et 1 aux États-Unis). La population ne compte plus qu’environ 400 individus.

Grâce à la photo-identification et aux efforts de surveillance, 160 baleines noires de l’Atlantique Nord ont été répertoriées dans le golfe du Saint-Laurent cette année, se retrouvant sur les territoires de pêche et secteurs de navigation en eau canadienne. Une partie de la population des baleines noires de l’Atlantique Nord passait traditionnellement ses étés dans la baie de Fundy et le golfe du Maine. Mais depuis 2017, ces lieux semblent moins fréquentés et une augmentation majeure des observations a été notée dans le golfe du Saint-Laurent.

«C’est probablement lié aux changements rapides des conditions le long de la côte atlantique, en particulier dans le golfe du Maine, qui se réchauffe plus rapidement que 99% du reste de la surface de l’océan mondial, en plus de la pression anthropique», explique Russ Charif, bioacousticien principal au Center for Conservation Bioacoustics, pour la revue Global Change Biology.

Ce nouveau chevauchement avec les zones de pêches et de navigation dans les eaux plus froides du golfe occasionne de nouveaux défis pour les pêcheries canadiennes. Le mot d’ordre: le Canada maritime doit revoir ses façons de faire afin de minimiser son impact sur les baleines noires de l’Atlantique Nord, sinon l’espèce pourrait se voir impactée davantage. Les scientifiques s’inquiètent et les rendez-vous se multiplient afin de trouver des solutions et sauver l’espèce de l’extinction. Qui plus est, la protection des baleines noires fait partie des éléments essentiels à la certification durable des produits de la mer, une certification nécessaire à l’exportation aux États-Unis et recherchée également par les consommateurs canadiens. La dizaine d’années d’expérience de cohabitation entre la baleine et l’industrie de la pêche aux États-Unis peut servir à inspirer les mesures en eau canadienne.

Comment l’industrie canadienne s’adapte-t-elle?

Il existe des zones plus à risque où les baleines se rassemblent et côtoient les zones fréquentées par les crabiers, les homardiers et le trafic maritime. Pour diminuer les risques d’empêtrements et de collisions conjointement, Pêches et Océans Canada impose des zones où la pêche est défendue et Transports Canada limite la vitesse de certains navires durant une période de l’année dans certaines zones. «En réponse aux décès de baleines noires de l’Atlantique Nord, l’équipe a augmenté ses efforts de surveillance ciblée; les vols sont passés de 5 à 10 par semaine au-dessus des eaux canadiennes à l’été 2019», fait remarquer Pêches et Océans Canada dans un échange courriel avec Baleines en direct.

L’industrie de la pêche subit des effets avec une saison de récolte déjà courte et très règlementée. Pêches et Océans Canada appuie ses mesures sur les données fournies par les inventaires des années précédentes. Or, les baleines n’ont pas visité avec une même intensité les zones de l’année 2018 en raison de la variabilité de leur répartition. Les pêcheurs qui travaillent sur le terrain souhaiteraient que les fermetures s’effectuent toutes sur une base dynamique, à partir de la présence confirmée de baleines noires. En 2019, une zone de pêche très convoitée en 2018 a été fermée d’avril à novembre sans présence de baleines noires, tandis que d’autres zones devenaient fermées pour 15 jours seulement lorsqu’une baleine noire de l’Atlantique Nord y était repérée sur les lieux. «Le modèle de gestion n’est pas parfait encore, tout le monde s’adapte à cette nouvelle réalité», fait remarquer Lyne Morissette, biologisteet écologiste qui travaille avec les pêcheurs sur des mesures d’atténuation au Canada atlantique et dans le golfe.

Du côté de la limitation de vitesse à 10 nœuds, 19 amendes ont été données pour des infractions de vitesses. En tout, Transports Canada dénombre 5 279 navires surveillés qui ont circulé dans les zones de limitation de vitesse. L’industrie maritime semble donc globalement collaborer aux efforts de protection de la baleine noire de l’Atlantique Nord.

Des rendez-vous multiples, des solutions prometteuses!

Lors de la Table ronde canadienne sur les résultats des mesures de gestion de la pêche sur la protection des baleines, tenue à Moncton le 7 novembre dernier, l’industrie a fait savoir qu’elle souhaitait que les dates d’ouverture de la pêche au crabe des neiges soient modifiées avec une ouverture anticipée grâce à des brise-glaces. «Si un fournisseur qualifié est désigné, un contrat pour des services de déglaçage sera mis en place», souligne le ministère. Ceci permettrait d’optimiser au maximum la quantité d’activités de pêche qui peuvent avoir lieu avant l’arrivée des baleines noires de l’Atlantique Nord, dès 2020. «Tout le monde est prêt à partir 3 semaines avant l’ouverture de la pêche au printemps. Ça éviterait d’être sur le terrain en même temps qu’avec l’arrivée des baleines et le gouvernement pense que c’est une bonne option», dit Lyne Morissette.

Au consortium internationalenu à Portland, Maine, les 14 et 15 novembre 2019, les efforts de concertation avec plusieurs intervenants canadiens ont été salués par les acteurs internationaux, fait remarquer Lyne Morissette. «Le Ministère collabore étroitement avec la National Oceanographic and Atmospheric Administration (NOAA) des États-Unis, et il a mis sur pied un groupe de travail bilatéral Canada–États-Unis sur la baleine noire de l’Atlantique Nord», ajoute Pêches et Océans Canada.Les solutions sont multiples, viennent de plusieurs secteurs, et doivent toucher l’ensemble de l’aire de répartition de l’espèce.

Le dossier de la baleine noire de l’Atlantique Nord montre encore une fois la complexité de la coexistence avec le monde naturel sur une planète en changement. «Il y a quelque chose à apprendre de ce dossier-là; cette espèce nous aura au moins appris à coopérer et à travailler ensemble», pointe Lyne Morissette.

Pour en savoir plus

  • (2019) Phenological changes in North Atlantic right whale habitat use in Massachusetts Bay Russell A. Charif, Yu Shiu, Charles A. Muirhead, Christopher W. Clark, Susan E. Parks, Aaron N. Rice, Global Change Biology.
  • (2016) Pêches et Océans Canada. Plan d’action pour la baleine noire de l’Atlantique Nord (Eubalaena glacialis) au Canada : Interactions avec les pêches [Proposition]. Série de plans d'action de la Loi sur les espèces en péril. Pêches et Océans Canada, Ottawa. v + 43 p.
Actualité - 6/1/2020

Anne-Marie Asselin

Anne-Marie Asselin a rejoint l’équipe de Baleines en direct comme rédactrice à l’été 2019. Avec une maitrise en environnement, gestion des océans et zones côtières, et un baccalauréat en écologie marine, c’est un honneur pour elle de pouvoir apprendre et partager les récits des mammifères marins et de l’écosystème du Saint-Laurent. Aussi fondatrice et rédactrice en chef de l’Organisation Bleue, elle croit que la communication environnementale et la vulgarisation scientifique sont essentielles à la protection de nos océans et de notre fleuve.

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