Un texte d’Alexandre Bernier-Graveline et de Mathieu Marzelière

Pour l’équipe de recherche du GREMM, l’hiver rime généralement avec compilation, traitement et analyse des images et des données collectées lors des mois intenses sur l’eau en compagnie des baleines. Souvent dans l’ombre des beaux jours en bateau, ce travail de bureau ou, comme on aime bien l’appeler, de laboratoire, est essentiel pour mettre en lumière les résultats des travaux de recherche.

Depuis 2018, notre équipe sur le terrain s’est équipée d’un nouvel outil de travail pour filmer les bélugas: le drone. Ce dernier contribue à étudier leur comportement, mais aussi à reconnaitre individuellement ces derniers, mais vus du ciel. En couplant cette nouvelle approche à notre programme de photo-identification classique, qui utilise les flancs des bélugas, les photos aériennes permettront d’ajouter de nouvelles pages à l’album de famille des bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent.

Cette nouvelle technologie nous permet concrètement d’obtenir en une seule image le portrait complet des bélugas et ainsi reconnaitre chaque animal autant du flanc gauche que du flanc droit. Par exemple, Yogi (voir photo en entête), une femelle connue depuis 1986, était reconnaissable principalement par la grande marque présente sur son flanc gauche qui rappelle la patte d’un ours, forme à laquelle elle doit son petit nom. Maintenant, grâce aux photographies aériennes, l’album de famille des bélugas n’aura jamais été aussi complet. C’est encore plus facile de la reconnaitre!

Cette toute nouvelle perspective sur l’univers des bélugas nous permet aussi de les mesurer au moment exact où ces derniers percent la surface de l’eau. Quand on travaille avec une espèce en péril, nous ne pouvons capturer un béluga pour le mesurer pour des questions évidentes de faisabilité et d’éthique. Nous ne pouvions donc que mesurer des spécimens échoués. Pourtant, les mensurations d’un animal, comme sa longueur, sa largeur et sa circonférence sont riches en information. Elles pourraient à terme nous aider à déterminer le sexe des animaux, le statut reproductif des femelles tout comme l’état des réserves en énergie des bélugas cachées sous leur rondeur. Il est largement accepté qu’une fois à l’âge adulte, le poids d’un animal varie principalement lors de certains moments comme en période de maladie, de gestation ou de sous-alimentation importante.

Pour faire ces analyses, qu’on appelle analyse photogrammétrique, il est d’abord essentiel de passer à la loupe l’ensemble des vidéos et photos collectées par drone. À chaque fois qu’un béluga est observé à la surface de l’eau tout en étant bien visible, une image est prise. Chaque animal se verra ensuite accorder un petit nom faisant référence à son apparence, puis un numéro qui lui sera donné à chaque fois qu’il est revu. Sur la photo ci-bas, c’est DL9051.

Une fois l’ensemble des images rassemblées, il est possible de se lancer dans la prise de mesures. En sachant l’altitude du drone, puis la taille de chacun des petits pixels qui composent la photo, il est possible de mesurer précisément les bélugas. On débute par mesurer la longueur totale de l’animal, soit du melon jusqu’à l’encoche de sa nageoire caudale, puis on poursuit avec 20 mesures de la largeur de l’animal, d’une extrémité à l’autre. Ainsi, on obtiendra une idée très claire de la forme et de la taille de l’animal de la tête au bout de sa queue.

Pour nous assurer de la précision des mesures et éviter des erreurs, nous prenons le soin de mesurer un objet de dimensions connues, ici par exemple, un carton noir et blanc adapté à ce besoin. Si nos mesures faites à partir des photos correspondent bel et bien aux mesures réelles de cet objet alors nous pouvons considérer que nos mesures sur les bélugas sont toutes aussi précises.

Les premiers résultats de ces travaux sont prometteurs, mais il faudra attendre encore plusieurs mois et l’analyse de beaucoup plus de photos et de vidéos pour en apprendre davantage sur les bélugas à travers cette toute nouvelle fenêtre sur leur vie. Ces efforts font partie d’un projet ambitieux ayant pour objectif de développer un carnet de santé et ainsi identifier les facteurs influençant la santé et la condition physique des bélugas. Notamment, le GREMM en collaboration avec l’Université du Québec à Montréal utilise cette nouvelle approche en parallèle de campagnes de biopsies afin de mieux comprendre les variables liées à la condition physique des bélugas. Notre équipe espère à terme mettre le doigt sur des mesures et des solutions pouvant contribuer à protéger la population et son habitat.

Carnet de terrain - 25/2/2021

Alexandre Bernier-Graveline

Alexandre Bernier-Graveline s’est joint à l’équipe du GREMM en 2015 comme naturaliste. Il est aujourd’hui diplômé d'un baccalauréat en sciences biologiques et écologiques et plus récemment d'une maîtrise en biologie durant laquelle il étudiait les bélugas de l'estuaire du fleuve Saint-Laurent. De l'Université du Québec à Montréal, en collaboration avec le GREMM, Pêches et Océans Canada et la Faculté de médecine vétérinaire, son projet de recherche s'intéressait aux contaminants et lipides mesurés dans le lard des carcasses de bélugas au cours des 20 dernières années et leurs relations avec la condition physique des bélugas. Il s'est joint plus formellement à notre équipe de recherche en janvier 2020. Il est actuellement responsable du projet de recherche photogrammétrie. Ce projet consiste à mesurer les bélugas à partir de photographies prises par drone afin d'évaluer leur réserve en énergie et leur état de santé, mais aussi de déterminer le sexe des animaux et le statut reproducteur des femelles.

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