Un demi-siècle de recherche sur les rorquals à bosse

  • La femelle rorqual à bosse Tic Tac Toe est peut-être l’un des meilleurs ambassadeurs du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent. © GREMM
    23 / 03 / 2018 Par Béatrice Riché - / / / /

    Le rorqual à bosse des Caraïbes est une des populations de baleines les plus étudiées jusqu’à maintenant. Plus de 50 ans de recherche ont permis aux chercheurs d’acquérir maintes connaissances à son sujet et de créer un impressionnant catalogue de photo-identification. Grâce aux connaissances acquises, les gouvernements de différents pays ont pu mettre en place des mesures de protection, mais il reste encore plusieurs mystères à élucider afin de mieux conserver cette population, démontrent Amy Kennedy et Phillip Clapham, chercheurs à la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), dans un article publié récemment dans Marine Fisheries Review. Pour percer ces mystères, une collaboration continue et multinationale sera essentielle, ajoutent-ils.

    Des techniques de recherche en constante évolution

    Les rorquals à bosse des Caraïbes passent l’hiver dans les eaux chaudes de la mer des Caraïbes où ils se reproduisent. L’été, ils visitent les eaux plus froides — le Saint-Laurent entre autres — pour se nourrir. Dans les années 1960, des chercheurs commencent à étudier cette population dans les Caraïbes. Jusqu’au début des années 1980, les chercheurs utilisent principalement deux techniques pour étudier les baleines, soit le relevé visuel et le relevé acoustique, avec lesquelles ils tentent d’estimer l’abondance, la distribution, l’utilisation de l’habitat et les mouvements des rorquals à bosse. En lisant les carnets de bord des chasseurs de baleines, ils trouvent également de nombreuses informations sur la distribution et l’abondance historique de cette population.

    Une importante découverte survient à la fin des années 1970 : les rorquals à bosse peuvent être identifiés individuellement grâce aux marques qui forment un motif unique sur la surface ventrale de leur queue! Cette découverte va inspirer de nombreuses études à court et à long terme dans toute l’aire de répartition des rorquals à bosse.

    Les photographies des nageoires caudales des rorquals à bosse forment maintenant un impressionnant catalogue d’identification. Ce catalogue a permis d’établir les premiers liens entre les zones de reproduction et les zones d’alimentation. Dans le Saint-Laurent et ailleurs dans le monde, les chercheurs et les observateurs peuvent ainsi identifier et reconnaitre d’année en année les individus qui viennent à leur rencontre. Est-ce Blizzard, Irisept, Aramis, Tic Tac Toe, Gaspar, Siam ou encore un tout nouveau visiteur que nous observons là-bas? L’observation minutieuse de sa nageoire caudale nous le dira!

    À la fin des années 1980, les estimations d’abondance ne sont plus à jour et il devient évident que ces estimations souffrent de biais liés à l’utilisation de différentes méthodes. La solution: effectuer un relevé à l’échelle des bassins océaniques, utilisant des méthodes d’échantillonnage normalisées. Le catalogue d’identification contient déjà un nombre d’individus suffisant — plus de 3000! — pour permettre aux chercheurs d’utiliser une technique d’estimation d’abondance par marquage-recapture (utilisant la photo-identification et l’analyse génétique). En 1992 et 1993, des chercheurs de sept pays, des Antilles jusqu’à la Norvège, collaborent et démontrent qu’une étude d’une telle étendue géographique, bien que couteuse et complexe sur le plan logistique, peut produire un ensemble de données plus fiable et complet que de multiples études réalisées sur plusieurs années sur des étendues géographiques plus restreintes.

    Ces dernières années, la télémétrie satellite est devenue un outil puissant pour observer les mouvements des grandes baleines. Des balises satellites installées sur des rorquals à bosses ont permis aux chercheurs de suivre ces individus sur des milliers de kilomètres, de la mer des Caraïbes jusqu’à leurs aires d’alimentation dans l’Atlantique Nord-Est et Nord-Ouest. Ces études démontrent l’existence de corridors migratoires étonnamment précis et confirment que les rorquals à bosse, comme d’autres mammifères marins, peuvent naviguer sur de longues distances avec une précision remarquable.

     Encore des mystères à élucider

    Les analyses génétiques et une analyse récente des photographies de nageoires caudales prises au cours des 40 dernières années suggèrent que cette population de rorquals à bosse aurait, en plus de la mer des Caraïbes, d’autres lieux de reproduction, actuellement inconnus des chercheurs.

    L’analyse des carnets de bord des anciens chasseurs de baleines nous indique que, historiquement, de nombreux rorquals à bosse étaient présents en hiver près des Petites Antilles (dans la partie sud de la mer des Caraïbes), ce qui n’est pas le cas actuellement. Pourquoi, après l’interdiction de la chasse, les rorquals à bosse n’ont-ils pas repeuplé densément cette région?

    Dans le Saint-Laurent, les chercheurs de la Station de recherche des iles Mingan (Mingan Island Cetacean Study,  MICS), qui mènent un programme de photo-identification et de prises de biopsies chez les rorquals à bosse depuis 1980, ont observé depuis 2011 un nombre de nouveau-nés inférieur à la moyenne. L’intervalle entre les mises bas a augmenté et le taux de natalité a diminué. Pourquoi?

    De grands mystères subsistent. Bien que cette population ait été retirée de la liste étatsunienne des espèces en péril en 2016 et soit classée « non en péril » au Canada depuis 2003, elle fait face à plusieurs menaces importantes et croissantes, dont l’empêtrement dans les engins de pêche et le dérangement par les navires d’observation des baleines et l’exploration pétrolière et gazière. Pour combler les zones d’ombres dans les connaissances et protéger cette population qui traverse maintes frontières, la collaboration entre chercheurs et entre gestionnaires devra, elle aussi, traverser les frontières.

    Source :

    Kennedy, A.S. and Clapham, P.J.  2018. From Whaling to Tagging: The Evolution of North Atlantic Humpback Whale Research in the West Indies. Marine Fisheries Review, doi: 10.7755/MFR.79.2.2

    Pour en savoir plus :Sur Baleines en direct :
    Rorqual à bosse

    Neuf populations de rorquals à bosse retirées de la liste des espèces en danger


    Après plusieurs années à l’étranger, à travailler sur la conservation des ressources naturelles, les espèces en péril et les changements climatiques, Béatrice Riché est de retour sur les rives du Saint-Laurent, qu’elle arpente tous les jours. Rédactrice pour le GREMM depuis 2016, elle écrit des histoires de baleines, inspirée par tout ce qui se passe ici et ailleurs.