Le nouveau domaine des pêches sans cordes se développe grâce à la recherche et au développement de nouvelles initiatives depuis les dernières années. Ces nouveaux équipements sécuritaires pour les baleines promettent de protéger et de rétablir des espèces animales. La baleine noire de l’Atlantique Nord profitera particulièrement de ce changement, alors que l’espèce ne compte que 340 individus.

À compter de la saison de pêche 2023, Pêches et Océans Canada rend obligatoire l’utilisation d’engins de pêche sans cordes ou équipés de cordes et de liens à faible résistance à la rupture. Cette exigence vise uniquement les pêches à engins fixes non surveillées dans les eaux canadiennes de l’Atlantique et du Québec. Les engins de pêche traditionnels représentent des dangers d’empêtrement pour les mammifères marins; les cordes peuvent s’emmêler autour de leur corps alors qu’ils nagent ou s’alimentent.

Les accrocs des grandes baleines

Les baleines noires de l’Atlantique Nord sont prises dans les industries canadienne et américaine de la pêche. Ces cétacés fréquentent nouvellement le golfe du Saint-Laurent depuis 2015. Cette zone du fleuve débute de Pointe-des-Monts et s’ouvre sur l’océan Atlantique, par les détroits de Cabot et de Belle Isle. L’espèce délaisse ainsi la baie de Fundy et la plate-forme Néo-Écossaise, où se trouvent les zones protégées des bassins de Grand Manan et de Roseway. Les dangers d’empêtrements  et de collisions avec les navires sont substantiels dans le golfe du Saint-Laurent. Une étude publiée en 2012 a conclu que 83 % des baleines noires de l’Atlantique Nord documentées ont subi au moins un empêtrement dans leur vie; ce sont 59 % d’entre elles qui ont subi plus d’un empêtrement! Les veaux et les juvéniles sont plus enclins à s’empêtrer que les adultes.

D’autres espèces de grandes baleines sont aussi susceptibles de subir des empêtrements. Les cas de Capitaine crochet, un rorqual commun, et de Tryphon, un cachalot, sont bien connus du public. Ces deux individus ont succombé à leur empêtrement dans des câbles de casiers à crabes. Plus récemment, au Cap-Breton, un cachalot est mort de faim après avoir ingéré 330 livres d’engins de pêche. Les empêtrements dans des engins de pêche affectent aussi les tortues, les pinnipèdes et les oiseaux marins.

Les cas d’empêtrements sont en partie causés par les engins fixes, soit les cages pour attraper des crustacés et des poissons. Ces engins peuvent se compter par milliers! Les baleines doivent manœuvrer dans un habitat encombré par ces équipements qui se prennent dans leur gueule ou s’entourent autour de leur corps et de leurs nageoires. La prise accidentelle dans des cordes ou des cages a un coût énergétique important pour les mammifères marins touchés. Elle nuit à la nage, l’alimentation, la reproduction, et peut aussi mener à une amputation, à des lacérations, et à une baisse de la fécondité. La mort par noyade ou épuisement est parfois le dénouement de ces situations! Le nouveau domaine des équipements de pêche alternatifs s’inscrit donc dans une optique de conciliation entre des activités de pêche et la protection des espèces marines.

Des engins de pêche traditionnels fautifs

Les engins de pêche traditionnels sont la cause de nombre d’empêtrements. Le Réseau d’observation de mammifères marins rapporte que «sur la côte est canadienne, les engins de pêche fixes tels que les casiers, les filets maillants ou encore la palangre de fond sont les agrès de pêche les plus souvent en cause dans ce type d’événements.» Dans les maritimes et au Québec, la pêche aux crabes des neiges, aux crabes communs et aux homards emploie des casiers reliés par des cordes à des bouées qui flottent en surface. Ces bouées permettent aux pêcheurs de retrouver leur équipement. Le diamètre des cordes reliant le casier à la bouée définit sa résistance à la rupture dans le cas d’un empêtrement. Un grand diamètre fait en sorte que la corde se rompt difficilement en cas d’empêtrement, alors qu’un petit diamètre peut causer des lacérations de la peau des animaux prisonniers.

Les engins de pêche fantômes sont un autre volet du problème d’empêtrements. Ces derniers regroupent des équipements comme des cordes, des lignes de pêche, des pièges et des filets qui ont été abandonnés, perdus ou jetés (EPAPJ). Il y en aurait entre 600 000 et 800 000 tonnes qui rejoignent les océans chaque année. Les engins de pêche fantômes représentent environ 10 % des déchets retrouvés dans tous les océans. Les EPAPJ peuvent prendre jusqu’à 600 ans à se désagréger dans un milieu marin! Ces déchets contribuent en outre à la présence de microplastique dans l’eau et à la perturbation des fonds marins.

Les équipements de pêche au Canada sont généralement marqués, permettant ainsi de différencier la région, le type et la zone de pêche d’où ils sont issus, explique le Campobello Whale Rescue Team. Au Canada, il est obligatoire de marquer les engins de pêche non surveillés ainsi que de signaler les équipements perdus et les interactions entre des engins de pêche et des mammifères marins.

Il est illégal d’abandonner volontairement des engins de pêche dans l’eau. Ce genre d’action délibérée touche surtout les pêcheurs illégaux qui doivent dissimuler leur matériel. Il est en effet coûteux pour les pêcheurs en règle d’égarer leurs équipements en mer. La perte de rendement et de matériel n’est pas dans leur intérêt!

Le gouvernement fédéral a imposé des mesures de protection en présence de baleines noires de l’Atlantique Nord pendant la saison de la pêche au Canada. Des limites de vitesse sont ordonnées à certaines embarcations et des zones de pêche ferment conditionnellement à la présence du cétacé menacé d’extinction. Des sanctions pécuniaires sont prévues pour le non-respect de ces mesures obligatoires.

Des pêcheurs qui innovent

Les solutions viennent souvent des pêcheurs! De nombreuses initiatives visant à réduire la gravité ainsi que la durée des empêtrements sont en cours partout au Canada. Le remodelage des bouées avec de longues cordes accrochées à des casiers générera moins de cordes verticales encombrant l’habitat des mammifères marins.

L’entreprise gaspésienne Ocean-Cam, dont le président-directeur est issu du domaine de la pêche, a créé la bouée JakO. En misant sur la simplicité et l’efficacité, cette bouée destinée aux engins fixes est entourée d’un cordage flottant à 2 m au-dessus du casier déposé au fond de l’eau. Lorsque le pêcheur souhaite récupérer ses casiers, la bouée est déployée et remonte linéairement à la surface. Ce mécanisme est déclenché par un signal électronique acoustique capté sous la coque du bateau de pêche par un hydrophone. Ces signaux sonores sont recueillis par un logiciel simple d’utilisation. La bouée est au banc d’essais et elle est développée en consultation avec des pêcheurs. La bouée JakO permettrait de continuer la pêche, même en présence de baleines noires! Cette innovation assure aussi un meilleur taux de récupération des engins, limitant l’ajout d’EPAPJ dans les eaux canadiennes. Sa commercialisation est prévue en 2023.

Le développement d’un système virtuel qui prend la position GPS des endroits où sont largués les engins permet aux pêcheurs de retrouver ces équipements alternatifs. Il informe les autres pêcheurs de la même région que du matériel est présent, afin d’éviter les agrégations d’engins.

Des entreprises développent aussi des maillons à faible résistance et des cordages à diamètre précis -l’idéal étant de 16 mm ou 5/8 de pouce-. Une force inférieure à 1700 lb suffit à rompre ces équipements, ce qui permet aux baleines de se libérer plus facilement lorsqu’elles sont empêtrées. Il demeure néanmoins que la meilleure méthode permettant d’éliminer les empêtrements est d’exclure les cordes des océans!

Prêt à déployer

Un fonds d’adoption des équipements pour la protection des baleines a été créé par le gouvernement canadien afin de financer l’achat, la mise à l’essai et l’amélioration des engins de pêche. Ce fonds de 20 millions de dollars vise à encourager la mise en marché et l’offre à l’échelle nationale de ces nouveaux équipements par des fabricants canadiens.

Le Programme de prêt d’engins InnovPêche, un organisme à but non lucratif soutenu par la Fédération canadienne de la faune, offre un service de prêt aux pêcheurs afin qu’ils testent des cages avec cordes sur demande, des cordes et des fixations faibles ainsi que d’autres accessoires.

Hormis les initiatives de développement d’engins de pêche alternatifs, d’autres actions sont mises en place afin de soutenir cette activité économique tout en protégeant les espèces naviguant dans leur habitat. Les périodes de pêche sont ajustées en fonction de la présence des mammifères marins. Une baleine noire repérée visuellement ou acoustiquement entraine la fermeture temporaire ou saisonnière de certaines zones où la pêche avec des engins fixes non surveillés existe. Ces mises au point dépendent toutefois de la profondeur de l’eau: la pêche peut demeurer permise ou déplacée vers la côte. La détection acoustique et visuelle nécessite l’ajout d’hydrophones et l’accroissement de la surveillance aérienne à grande échelle.

Le partage d’information et la collaboration entre organismes assurent la mise en place d’initiatives comme la carte interactive Baleine-en-vue qui permet de rapporter et de voir les observations de baleines noires de l’Atlantique Nord dans les eaux canadiennes. La récupération des engins de pêche fantômes constitue en outre une part importante dans les efforts de diminution des empêtrements de mammifères marins.

Actualité - 16/12/2022

Chloé Laprise

Chloé Laprise a rejoint l’équipe de rédaction de Baleines en direct à l’automne 2022. Étudiante au baccalauréat en études de l’environnement à l’Université de Sherbrooke, elle a le souci de faire connaître les beautés de la nature et d’encourager sa protection à tous ceux qui s’y intéressent.

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