Chaque été, depuis 2003, l’équipe de Parcs Canada scrute le paysage marin de la baie Sainte-Marguerite pour dénombrer les bélugas et comprendre leurs comportements. Ce projet vise à mieux connaitre l’habitat du béluga et ses particularités, à détailler le comportement des animaux et des bateaux et à comprendre leurs interactions afin d’évaluer si les mesures de conservation en place sont adéquates pour la protection du béluga et de son habitat. Je participe à ces efforts de recherche depuis 2016.  Au fil des années, j’ai appris énormément sur ces baleines et la baie est devenue sans aucun doute mon lieu favori du parc marin.

Le 2 septembre, je commence ma journée en pédalant les trois kilomètres qui séparent le Centre de service de la Halte du béluga dans le parc national du Fjord-du-Saguenay. Le sentier est féérique et je le connais maintenant par cœur ! Une fois la dernière grande côte gravie, je me questionne sur si les bélugas sont au rendez-vous.

Je ne suis pas seule, ma collègue Nadia m’accompagne pour apprendre le protocole. Nous atteignons le belvédère en même temps qu’arrivent les bélugas et surprise : ils dorment ! Chose curieuse, chez les cétacés, il est possible de dormir et de se déplacer simultanément. L’eau du fjord est calme et les animaux se déplacent très lentement, presque sans déployer d’efforts, comme s’ils glissaient à la surface de l’eau. On entend leur souffle. Ils sont nombreux, près d’une centaine d’individus, et dispersés. Les voir ainsi, dans un état de sommeil, m’indique que les animaux se sont déplacés dans le fjord sans trop avoir été dérangés. D’ailleurs, le fjord me parait plus tranquille cette année. Peu importe la raison, les bélugas profitent de la tranquillité du fjord, incluant le secteur de la baie Sainte-Marguerite où se trouve une zone interdite à la navigation l’été, la toute première au Canada.

Des visiteurs sont présents au belvédère et profitent du moment. Nous sortons notre équipement : trépied, jumelles, caméra et carnet de notes. Le nombre d’individus présents, les secteurs fréquentés, et la composition du troupeau (nombre d’adultes, de juvéniles et de nouveau-nés) sont notés. J’inscris aussi ce que font les animaux : s’ils restent à la surface de l’eau, s’ils se déplacent rapidement ou lentement, etc.  Chaque bateau qui se déplace dans cette portion du fjord du Saguenay est également comptabilisé.

Aujourd’hui, les bélugas ne suivent pas le patron régulièrement observé. En général, à leur arrivée dans la baie, ils entrent dans la zone interdite à la navigation et se concentrent dans la portion centrale de la zone. Les groupes comprenant des nouveau-nés se rassemblent plutôt au milieu de la baie et les groupes d’adultes, en périphérie. Aujourd’hui, ils continuent leur repos, éparpillés d’une rive à l’autre du fjord.

Après une heure d’observation, les animaux ne sont plus au repos, ils socialisent ! Ils s‘agitent en surface. Des juvéniles âgés de quelques années nagent rapidement tournés sur le côté, d’autres individus crachent de l’eau. Nous voyons des moments d’apprentissage entre les mères et les jeunes où la mère vient espionner à la surface de l’eau et le jeune l’imite.

Le vidéo documente différentes activités, dans ce cas-ci, un moment de socialisation. © Cristiane C. Albuquerque – Parcs Canada

Plusieurs comportements demeurent mystérieux à nos yeux, mais les recherches réalisées à la baie Sainte-Marguerite permettent de mieux comprendre le béluga et ses besoins vitaux et de trouver des solutions pour une cohabitation durable avec l’humain. Depuis l’instauration de la fermeture de la Baie-Sainte-Marguerite, le nombre d’embarcations dans la baie est passé de 40% (avant 2018) à 6% (2020).

Notre suivi terrestre est possible grâce au partage du belvédère entre les visiteurs, l’équipe de la Sépaq et notre équipe scientifique.  À tour de rôle, les naturalistes de la Sépaq, Alexandra et Andrée-Laurence, bonifient la visite en expliquant au public ce que nous faisons. Sensibiliser le public est essentiel pour susciter leur adhésion à la conservation des milieux marins. Récemment, un visiteur me faisait part de ce qu’il avait le plus apprécié de son moment d’observation des bélugas : les avoir entendu respirer dans la quiétude des lieux. « On les sent vivants, réels et proches. J’ai également entendu leurs vocalises, mais entendre leurs souffles est une expérience unique ».  Ces courts échanges viennent toujours renforcer l’importance de nos suivis.

En terminant, je vous invite à venir visiter « mon bureau », le plus beau du parc marin !

Cristiane C. Albuquerque Martins

Scientifique des écosystèmes II

Chargée du projet de Conservation et Restauration Mieux cohabiter avec le béluga

Cristiane C. de Albuquerque Martins est tombée en amour avec les baleines dans les années 1980, quand une baleine à bosse s’est échouée vivante sur une plage de son pays natal, le Brésil. Bien décidée à contribuer à la sauvegarde des baleines, elle décide d’étudier l’océanographie. En 2007, elle se rend au Canada pour effectuer un doctorat sur le trafic maritime et les mouvements des baleines dans le Saint-Laurent. Elle s’établit à Tadoussac en 2012 et collabore avec le GREMM, le ROMM et Parcs Canada avant d’intégrer, en 2017, les équipes de Parcs Canada.

Carnet de terrain - 6/10/2022

Collaboration Spéciale

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