Partie 1/2 : Les bateaux sur la route des baleines
Les collisions sont un enjeu de taille dans le rétablissement et la protection des populations de cétacés à travers le monde. Dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, de nombreuses réglementations et mesures volontaires sont mises en place pour diminuer les risques de collisions, alors même que l’aire protégée se trouve sur une route maritime empruntée par les navires marchands, les croisières internationales, les plaisanciers, et les excursions commerciales. Quelles sont les données concernant les cas de collisions dans le Saint-Laurent?
Les cas de collisions dans le Saint-Laurent
L’année 2024 a vu le plus haut nombre de cas de collisions ou de blessures fraiches documenté dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent (PMSSL) et ses alentours depuis 1999. En 2024, six cas de mortalités et de blessures associées à des collisions ont été officiellement signalées à Parcs Canada. L’année 2025 n’a pour sa part recensé aucun cas officiel dans le parc marin.
Parcs Canada recense le nombre de cas annuels avec, notamment, les données compilées par le Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins (RQUMM). Le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM) effectue quant à lui un suivi des marques anthropiques chez les grands rorquals, dont les marques liées aux collisions. Un peu plus au nord, à Sept-Îles, le CERSI analyse les marques cutanées, dont les marques liées à l’activité humaine. L’une de leur étude a dévoilé que 50 % des rorquals communs observés, et 48 % des rorquals à bosse, possédaient des marques d’origine anthropique, dont des marques liées à des collisions. L’état de chair – le niveau de gras – des animaux avec ce type de marque était moins bon, ce qui pourrait impacter leur espérance de vie.
Dans le PMSSL, Parc Canada partage que, sur 61 cas de collisions ou de blessures fraiches en lien avec une collision avec des mammifères marins qui ont été recensés depuis 1992, 35 ont résulté en un animal blessé, 10 sont morts et on ignore ce qu’il s’est passé dans 16 des cas.
Dans le Saint-Laurent, sur 473 nécropsies effectuées par l’équipe du Dr. Stéphane Lair dans les dernières décennies sur des carcasses récupérées dans l’estuaire et le golfe, seulement neuf ont été associées avec certitude à des collisions, principalement chez le phoque gris – trois cas – et le marsouin commun – deux cas. En ce qui concerne le béluga, environ 5% des morts seraient associées à une collision. Bien que ces chiffres puissent sembler négligeables, il faut prendre en compte la mortalité cachée.
La mortalité cachée
Les carcasses récupérées ne représentent pas la totalité des animaux qui meurent des suites de blessures; bien au contraire, le nombre de carcasses qui coulent ou dérivent et ne sont jamais retrouvées est probablement supérieur aux chiffres officiels. Par exemple, on estime que seulement 36 % des carcasses de baleines noires de l’Atlantique Nord ont été retrouvées entre 1992 et 2017. Pourtant une carcasse de cette espèce côtière est reconnue pour flotter plus longtemps à la surface que celle d’un rorqual – elle devrait donc être plus facile à localiser. Le nombre de collisions qui surviennent réellement dans le parc marin, et dans le Saint-Laurent, est certainement sous-estimé.
Déterminer les causes de mortalité ou de blessure
De plus, les spécialistes ont parfois des difficultés à attribuer avec certitude la cause d’une collision aux marques observées chez les mammifères marins. Un animal peut aussi sembler en bonne santé à la suite d’une collision, mais succomber plus tard de blessures internes. Plusieurs cas de collision passent donc inaperçus, car tous les cas ne sont pas nécessairement rapportés.
La méthode de nécropsie pratiquée sur une carcasse ne permet pas forcément de statuer hors de tout doute si l’animal présentant des traces d’une collision était mort avant cet événement, ou si c’est cette collision qui a entrainé la mort.
Biais des données
Pour compliquer l’analyse déjà ardue de ces données récoltées, celles-ci présentent aussi certains biais. À la lecture des données, c’est dans le parc marin que l’on observe le plus grand nombre de collisions rapportées, notamment en raison de la plus forte concentration de cétacés dans l’estuaire et de l’intensité de l’activité de navigation. Toutefois, la forte utilisation de l’aire marine protégée n’est pas le seul élément à prendre en considération dans l’analyse. Il existe également une obligation de rapporter les collisions en vertu du Règlement sur les activités en mer dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, ce qui peut contribuer à expliquer le plus grand nombre de cas rapportés dans ce secteur de l’estuaire.
De plus, les collisions avec des bateaux de plus petite taille, comme les bateaux d’excursions qui opèrent généralement de jour, sont plus perceptibles et peuvent être non mortelles, ce qui permet de documenter davantage ces incidents. En comparaison, les collisions qui ont lieu avec les grands navires peuvent être imperceptibles à l’équipage, ou seulement repérées des centaines de kilomètres plus tard à l’arrivée au port.
Coût pour l’humain
Une étude de 2003 menée par la NOAA révèle qu’en plus du tort causé à l’animal, pour les cas de collisions dans lesquels il y a eu des dommages causés aux navires, 100% concernaient des bateaux qui naviguaient à une vitesse supérieure à 10 nœuds. Les collisions provoquent des bris à la coque, aux hélices, gouvernails et bras de direction, ce qui peut produire des retards de livraison et porter atteinte à la sécurité à bord du navire. De plus, les collisions nuisent à l’image de l’industrie maritime.
Enjeu de taille
Les collisions dans l’estuaire du Saint-Laurent sont un enjeu préoccupant, car elles concernent aussi des espèces inscrites sur la loi sur les espèces en péril, et limitent le rétablissement de populations déjà fragiles. Dans un monde où la taille des bateaux et leur distance naviguée augmentent, il est essentiel de connaitre les comportements des espèces qui sont vulnérables aux collisions, d’identifier les habitats et les routes qu’elles fréquentent, et surtout, de mettre en place des mesures durables et efficaces pour les protéger de cette menace.
Si vous êtes témoin d’une collision, contactez un garde de parc : 1-866-508-9888
Pour en savoir plus:
- Parc marin du Saguenay—Saint-Laurent. Incidents de collisions rapportées avec les mammifères marins dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent de 1992 à 2024