La recherche sur les mammifères marins est remplie d’obstacles. Les scientifiques doivent étudier des animaux massifs qui habitent dans un environnement gigantesque et qui passent la majorité de leur temps loin de la surface.

Les technologies développées pour la recherche sur ces espèces doivent prendre ces facteurs en compte afin de récolter des données utilisables et en assez grandes quantités. Depuis plusieurs années, l’utilisation de biopsies — prélèvements de peau et de gras — et de balises satellitaires — capteurs attachés aux animaux — permet d’analyser le monde des baleines comme jamais auparavant. Les nombreuses informations récoltées sur la santé, les déplacements et le comportement sont indispensables pour mieux comprendre et protéger ces géants.

L’utilisation de technologies invasives

Ces deux techniques sont dites invasives, car elles impliquent de transpercer l’épiderme — la couche superficielle de la peau — et le gras externe. Les biopsies retirent un petit échantillon de l’animal alors que les balises transpercent la peau et une partie du gras externe pour rester installées plus longtemps que si elles étaient simplement posées à l’aide de ventouses sur le dos de l’animal.

Pour comprendre l’intérêt de ces techniques, il faut remonter un peu dans le temps. Il y a de cela une trentaine d’années, on écrivait des articles scientifiques sur les techniques de recherche non destructives — qui ne tuent pas l’animal étudié — qu’on utilisait encore à l’époque. L’évolution de la science a accompagné l’évolution des mentalités.

En plus d’un gain éthique, comme on ne tuait plus l’animal étudié, on pouvait nouvellement noter les changements remarqués sur un même individu entre les années.

Quel est l’impact sur l’animal ?

C’est une question qui est extrêmement importante afin d’être certain que la recherche qui est faite ne crée pas plus de problèmes qu’elle souhaiterait régler !

Les biopsies

Les recherches récentes sur les biopsies démontrent que l’impact comportemental serait minime lors du prélèvement, de même que presque inexistant sur la reproduction et le retour sur les sites d’étude. Par exemple, les grands rorquals — à bosse, commun et bleu — ne démontrent aucune réaction comportementale de 40 à 90 % du temps. Même lorsqu’il y a des réactions, celles-ci restent principalement dans la catégorie des faibles réponses — mouvement de la nageoire caudale, légère accélération, etc.

Le seul cas répertorié de mortalité lors de processus de biopsie remonte à l’an 2000, et concerne un dauphin commun, dont la condition physique semblait particulièrement précaire, et qui est mort moins de 20 minutes après le prélèvement. Depuis plusieurs années, la vigilance des équipes s’est accrue pour éviter de cibler des individus qui montrent des signes d’une santé précaire.

Les balises satellitaires

Pour les balises, les effets comportementaux sont également généralement de courte durée. Dans le Saint-Laurent par exemple, des balises posées sur des baleines noires montrent une reprise de l’alimentation dans les minutes suivant la pose. Ailleurs, chez les rorquals à bosse, peu de réactions comportementales à la pose de balise ont été notées, mis à part l’accélération prévisible en présence de bateaux. De plus, les individus étudiés sont retournés aux mêmes sites 100 % du temps lors d’années subséquentes et ont continué de se reproduire. Les balises satellitaires utilisées sur les espèces du Saint-Laurent laissent généralement des marques visibles comme une décoloration de la peau ou une légère dépression pendant quelques mois, même si ces dernières demeurent généralement bénignes et superficielles. Dans certains cas par contre, la guérison peut être plus longue sans toutefois compromettre la survie de l’animal. Par exemple, les 27 baleines noires munies de balises satellitaires entre 2019 et 2022 ont toutes été revues vivantes l’année suivante. L’une d’elles, qui présentait une enflure notable au site d’implantation de la balise dans les jours suivant la pose, a été revue l’année suivante portant des marques de décoloration, qui persisteront vraisemblablement pour quelques années.

Une utilité indéniable

Certaines données chez la population vivante ne sont simplement pas accessibles avec les méthodes de recherche les plus courantes, comme la photo-identification et la photogrammétrie. On peut penser aux analyses hormonales ou migratoires par exemple.

Plusieurs hormones, comme la progestérone et la testostérone, sont lipophiles et facilement détectables dans les couches supérieures du gras externe des cétacés. L’étude des taux de progestérone est notamment utile pour mettre en lumière les gestations chez les femelles baleines. Une étude de 2025 fait d’ailleurs état de cette méthode, et du fait que les petits rorquals du Saint-Laurent sont majoritairement des femelles dont la plupart sont gestantes! L’examen du rapport de certains isotopes stables dans la peau permet quant à lui de surveiller à long terme le régime alimentaire des espèces, comme cela a été fait chez le béluga, le rorqual commun et plusieurs autres espèces. L’étude des acides gras — nutriments énergétiques hautement présents dans les lipides et le gras externe des baleines — permet chez des espèces comme le béluga de déterminer l’âge d’individus à une précision allant de 3 à 5 ans.

Les balises, pour leur part, donnent de l’information particulièrement intéressante quant aux mouvements migratoires des populations, ou à la récurrence ou la persistance des animaux à utiliser certains habitats, en enregistrant des données GPS — comme pour les rorquals bleus ou les rorquals communs. En comprenant mieux leurs déplacements, il est possible de développer des techniques de conservation ciblées aux endroits importants pour ces espèces à protéger. Dans le cas des cétacés, le défi est grand, car leur terrain de jeu peut s’étendre sur l’ensemble d’un bassin océanique!

Ajoutons les analyses d’ADN, de la structure sociale et de la dynamique des populations — les technologies intrusives font partie intégrante de notre capacité à comprendre ces espèces marines.

Les balises servent aussi à analyser les comportements de plongée, ce qui peut permettre par exemple d’estimer les risques de collision ou d’empêtrement dans les agrès de pêche, comme cela a été fait récemment chez les baleines noires de l’Atlantique Nord dans le golfe du Saint-Laurent.

De la nouveauté dans le monde de la recherche

Des méthodes non invasives existent aussi! Le prélèvement d’ADN ou de microbiote cutané par frottage de la peau ou prélèvement dans le souffle à l’aide de drones, la collecte des fèces des baleines flottant dans l’eau, l’analyse d’échantillons d’eaux comprenant l’ADN des espèces présentes, comme le projet d’ADN environnemental code Béluga, ou encore l’écoute passive des sons des baleines sont tous pertinents à leur manière, selon les objectifs des projets de recherche.

Actualité - 18/6/2026

Benjamin Gagné

Benjamin Gagne est à sa deuxième année avec le GREMM ayant rejoint l’équipe de rédaction lors de la saison d’été 2025. Passionné de communication environnementale et de sensibilisation sur les enjeux des changements climatiques, il utilise la communication écrite et graphique pour propager son amour des milieux naturels et la vie qu’ils contiennent. Ayant en poche son baccalauréat en études de l’environnement, il poussera ses connaissances plus loin cet automne à la maitrise en marketing.

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