Écrit par Maud Thermes, Irène Abi-Zeid, Nathalie Niquil, Franck Taillandier et Arnaud Sentis

Emblème majestueux de la région du Saguenay–Saint-Laurent, le béluga (Delphinapterus leucas) fascine et attire chaque été des milliers de visiteurs. Pourtant, la survie de cette population est aujourd’hui menacée. En 2014, le COSEPAC (Comité sur la situation des espèces en péril au Canada) l’a classé « en voie de disparition ». Parmi les causes de ce déclin, les activités humaines occupent une place centrale.

C’est dans ce contexte complexe qu’est né le projet conjoint de recherche-action exposé ici, impliquant l’Université Laval, l’Université de Caen et l’Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement (France). Les résultats présentés dans cet article sont issus de cette recherche doctorale (thèse disponible en ligne), financée par l’Institut France Québec Maritime.

Un contexte de cohabitation complexe

L’idée a émergé lors du Symposium Béluga, tenu à Montréal en 2023, où plusieurs échanges entre scientifiques et acteurs du milieu ont mis en lumière les enjeux liés à la plaisance. En effet, la fréquentation croissante des embarcations peut entraîner diverses perturbations pour cette espèce.

Les bélugas dépendent de l’écholocalisation pour s’orienter, chasser et communiquer dans les eaux souvent turbides du fleuve. Le bruit des navires perturbe cette capacité sensorielle essentielle. Toutefois, le bruit n’est pas l’unique problème. La simple présence des embarcations, même silencieuses, peut aussi modifier le comportement des mammifères marins.

Cette pression est particulièrement critique durant la période de mise bas. Le béluga est une espèce à reproduction lente : les femelles n’élèvent qu’un seul veau tous les trois ans environ. La perte d’une seule mère ou d’un veau peut donc avoir des conséquences démographiques importantes sur cette population isolée. Or, durant la saison estivale, cette période sensible coïncide avec une forte fréquentation des embarcations de plaisance, ce qui accroît les risques de perturbation.

Pour limiter les perturbations causées par la présence et le bruit des embarcations, des mesures de réduction de vitesse et de respect des distances d’approche ont été mises en place. Toutefois, leur application demeure difficile. Les infractions sont fréquentes, et l’existence de règles ne garantit pas leur respect.

Face aux limites des approches traditionnelles de gestion, le projet présenté ici explore une autre voie : appliquer un processus participatif sociotechnique impliquant directement les acteurs de la plaisance dans l’élaboration de solutions favorisant le respect des règles de navigation et la cohabitation avec les bélugas.

Une approche participative pour naviguer cette cohabitation

Quatre ateliers facilités semi-dirigés de deux heures ont réuni des parties prenantes variées : scientifiques, gestionnaires, directeurs de marinas, responsables de ports et plaisanciers du mois de mars 2024 au mois de juillet 2025.

L’analyse des échanges a permis d’atteindre un consensus clair : la plaisance impacte indéniablement les bélugas, et le défi principal réside dans le non-respect des règles. Les participants ont souligné que ces manquements découlent rarement de mauvaises intentions. Ils seraient plutôt liés à une méconnaissance des règles et de leurs fondements écologiques, aux difficultés de surveillance sur un vaste territoire ainsi qu’à certains conflits d’usage.

Plusieurs solutions ont ensuite été co-construites lors des ateliers participatifs pour proposer des scénarios de cohabitation. Ceux-ci relèvent de deux grandes familles d’intervention : renforcer la sensibilisation des plaisanciers ou encadrer davantage la navigation. Parmi les pistes discutées figurent l’ajout d’informations sur les cartes marines, des quiz de sensibilisation, un permis de navigation ou encore la création d’un « réseau ambassadeurs ».

Une approche d’aide multicritère à la décision mettant en œuvre un logiciel développé à l’Université Laval, Québec, (MCDA_ULaval) a permis de combiner les évaluations des scénarios sur les critères par les participants, en intégrant les préférences et les expériences des acteurs impliqués.

Un réseau pour s’impliquer en communauté

Les résultats de cette évaluation montrent que le scénario du « réseau ambassadeurs » arrive en tête. Cette approche propose de former des plaisanciers volontaires afin qu’ils servent de relais d’information et de sensibilisation auprès de leurs pairs, mais aussi auprès des touristes moins familiers avec les règles de navigation. En misant davantage sur la communication et la mobilisation du milieu que sur la seule surveillance, cette solution pourrait favoriser une meilleure acceptabilité sociale des mesures de protection tout en favorisant le respect des réglementations.

Ce projet de recherche-action démontre l’importance d’impliquer les acteurs locaux dans la prise de décision environnementale. En donnant la parole à ceux qui partagent l’espace avec les bélugas, il met en lumière une voie prometteuse pour réduire la pression humaine et améliorer les perspectives de survie de cette population en voie de disparition. La cohabitation ne s’impose pas ; elle se construit dans le dialogue.

Infographie illustrant les principales étapes du projet de recherche-action.

Actualité - 30/6/2026

Collaboration Spéciale

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