Imaginez que votre salle à manger, votre chambre à coucher et la garderie de votre enfant soient en permanence traversées par des véhicules à grande vitesse. Terrifiant? Dangereux? C’est pourtant le quotidien de nombreux cétacés, dont les zones de reproduction, d’alimentation ou de repos sont parfois situées… sur les couloirs de navigation des bateaux. Et une rencontre avec un bateau à grande vitesse peut être fatale pour une baleine, sinon la blesser suffisamment pour diminuer sa capacité à s’alimenter ou à se reproduire. Les collisions sont même une cause majeure de décès chez certaines espèces menacées, comme la baleine noire de l’Atlantique Nord.

Mais comment faire pour limiter les risques de collision, alors que les experts estiment que le trafic marin est amené à augmenter de 240% à plus de 1000% dans les 30 prochaines années? Les baleines ayant besoin de remonter à la surface régulièrement pour respirer, elles évoluent en permanence entre la surface et les profondeurs. Difficiles à suivre et à repérer, elles surprennent même les pilotes les plus attentionnés et expérimentés. Afin de limiter les collisions, de nombreuses initiatives voient le jour partout dans le monde pour repérer les mouvements des baleines et ainsi avertir les bateaux de leur présence. Intelligence artificielle, réseau d’hydrophones, quadrillage systématique ou système collaboratif: voici 5 initiatives qui donnent de l’espoir pour une meilleure cohabitation entre baleines et bateaux.

(1) Whale Safe veut rendre la côte californienne plus sure

Dans le canal de Santa Barbara, rorquals bleus et cargos ne font pas bon ménage. Cet étroit couloir maritime long de 112km qui sépare la côte californienne et les iles de la Manche Nord est la principale voie de passage pour des milliers de cargos qui fréquentent le port de Los Angeles. Une véritable autoroute.

C’est également une zone d’alimentation très prisée des rorquals bleus et des rorquals communs. À tel point qu’une restriction volontaire de vitesse à 10 nœuds a été mise en place. Elle reste cependant peu respectée et entre 2017 et 2018, 27 collisions mortelles ont été recensées dans les eaux californiennes.

Face à ce constat, la Benioff Ocean Initiative, un organisme de recherche lié à l’université de Californie de Santa Barbara, a dirigé le développement d’un système de détection des baleines baptisé Whale Safe. Lancé en septembre 2020, ce dispositif a pour objectif de fournir des données sur la présence de baleines quasiment en temps réel, afin d’inciter les capitaines à ralentir lorsque cela est vraiment nécessaire.

L’originalité du dispositif est qu’il compile les données venues de trois sources différentes. Il y a d’abord une bouée acoustique capable de détecter les sons émis par des baleines bleues, baleines à bosse et rorquals communs. Il y a ensuite un logiciel, capable de déterminer la probabilité de présence des baleines en fonction de données comme la période de l’année, la température de la surface de l’eau ou la force des courants océaniques (cette partie a été mise au point par l’Université de Santa Cruz, l’Université de Washington et le Centre scientifique des pêches du sud-ouest de la NOAA). Enfin, les observations de baleines recueillies par des observateurs aguerris sur des applications mobiles comme WhaleAlert et Spotter Pro ajoutent une couche de données.

Le « plus » du logiciel : il note chaque cargo présent dans le canal en fonction de son respect de la limitation volontaire de vitesse. Un outil qui donne un moyen de comparaison et de pression au grand public.

Fonctionnement de Whale Safe

1. Les instruments de surveillance acoustique identifient les vocalisations des rorquals bleus, des rorquals à bosse et des rorquals communs
2. Les observateurs enregistrent les observations de baleines à bord des bateaux d’observation des baleines et de tourisme à l’aide d’une application mobile
3. Les données océanographiques sont utilisées pour prévoir où les baleines bleues sont susceptibles de se trouver chaque jour
4. Les trois flux de données en temps quasi réel sur les baleines sont compilés et validés
5. Les informations sur les baleines sont diffusées à l’industrie, aux gestionnaires et au public

(2) Surveillance acoustique en Méditerranée

C’est un objectif similaire que poursuit le Fonds mondial pour la nature (WWF) au sein du sanctuaire Pelagos. Ce vaste espace maritime protégé situé en Méditerranée et fréquenté notamment par les rorquals communs reste une zone dangereuse pour les cétacés, car le trafic maritime y est important. Depuis 2007, un logiciel de coopération et de transmission d’informations, baptisé REPCET a été mis en place. Lorsqu’une baleine est observée, l’information est aussitôt transmise aux capitaines de navires de la zone. Malheureusement, à l’heure actuelle, ce système n’est obligatoire que pour une poignée de navires (les navires d’État, de charges et de passagers, battant pavillon français, longs de 24 mètres et plus et transitant au moins dix fois par an dans les sanctuaires marins) et se base sur l’observation humaine.

Le WWF s’est donc associé à la compagnie Quiet Oceans pour développer un réseau de bouées intelligentes munies d’hydrophones, qui indiqueraient en temps réel la position des cétacés aux navires présents dans la zone. La plus grosse difficulté du projet n’est pas technique, mais humaine : il faudra convaincre les navires transitant en Méditerranée d’installer ce système.

(3) L'intelligence artificielle au secours des épaulards

Et si on apprenait à des ordinateurs à reconnaitre les sons émis par les baleines pour avertir au plus vite les navires présents dans le secteur? Actuellement, on compte sur l’oreille humaine d’un chercheur aguerri pour distinguer les chants et cris de cétacés au milieu du brouhaha des océans, mais cette étape ralentit le processus de détection et d’alerte. C’est dans cette optique que Pêches et Océans Canada s’est associé avec Google Alphabet Inc., la branche de la compagnie étatsunienne consacrée à l’intelligence artificielle. Le premier projet test se déroule au large de Vancouver, dans la mer des Salish.

Dans cette zone maritime intérieure qui borde Seattle et Vancouver, faite de chapelets d’iles et de détroits, les épaulards résidents du sud partagent l’espace avec de très nombreux navires (cargos, plaisance, traversiers). En voie d’extinction, cet écotype d’orque dont il ne reste plus que 74 représentants est très vulnérable au passage des bateaux. Les chercheurs ont donc placé une vingtaine d’hydrophones fixes à des endroits stratégiques. Les sons enregistrés ont été soumis à un logiciel d’intelligence artificielle équipé d’un système d’apprentissage: après analyse de 1 800h d’enregistrement, le système commence à repérer lui-même les cris et clics émis par les épaulards. Pour le moment, les identifications sont encore vérifiées manuellement par des opérateurs humains, mais à terme, la fiabilité du système pourrait permettre des alertes automatiques.

Des chercheurs de l’Université Simon Fraser utilisent également les données recueillies pour mieux comprendre et prédire les déplacements des épaulards. L’objectif cette fois est d’anticiper la présence des cétacés avec quelques heures d’avance, pour donner le temps aux bateaux de modifier leur route et éviter les secteurs critiques.

(4) Survols aériens et planeurs aquatiques dans le Saint-Laurent

Pour protéger les baleines noires de l’Atlantique Nord qui sont de plus en plus nombreuses à s’aventurer dans le golfe du Saint-Laurent, Transports Canada a mis les bouchées doubles pour limiter la vitesse des bateaux.

De larges zones font l’objet de mesures dites statiques, où la vitesse est limitée à 10 nœuds pendant toute la saison estivale. Le détroit de Cabot, lui, fait l’objet d’une restriction volontaire de vitesse, c’est-à-dire que les navires sont invités à ralentir à une vitesse de 10 nœuds, sans que cela soit contraignant. Enfin, cinq zones, situées au centre du chenal de navigation et au nord de l’ile d’Anticosti font l’objet de mesures «dynamiques». En clair: si des baleines noires sont repérées, la vitesse est temporairement limitée pour les navires y circulant.

Comment repérer une baleine? Ici, les méthodes de détections se combinent et se complètent : observations depuis un bateau, survols aériens au-dessus du golfe, hydrophones fixes postés en des lieux stratégiques, mais aussi deux planeurs acoustiques. Ces véhicules sous-marins autonomes de 1,5m sillonnent le Saint-Laurent, remontant régulièrement à la surface pour transmettre leurs informations aux équipes chargées de compiler les données et d’émettre les alertes.

Mises en place en urgence suite aux évènements de mortalité exceptionnelle qui ont secoué les étés 2017 et 2019, au cours desquelles une vingtaine de carcasses de baleines noires a été retrouvée dans les eaux canadiennes, ces mesures — ajoutées aux restrictions sur les zones de pêche — semblent porter leurs fruits, puisqu’à date, aucun décès de baleine noire n’a été signalé dans les eaux canadiennes en 2020.

(5) Éviter les OFNI sur le Vendée Globe

Lors des courses de voiliers, on entend parfois parler de collision avec un OFNI — un objet flottant non identifié. Or, s’il s’agit parfois de débris de bois ou de métal, on a aussi souvent affaire à des cétacés. Toujours plus rapides et performants, les voiliers de course glissent silencieusement sur l’eau à des vitesses très élevées. Leur large coque en aluminium est un véritable danger mortel pour les baleines qui les croisent au milieu de l’océan.

Soucieux d’éviter ce genre de rencontre, 18 des 33 bateaux au départ du Vendée Globe 2020 étaient équipés d’un système de détection actuellement en rodage. Ce système, baptisé Oscar, surveille l’horizon depuis le sommet du mât; à l’aide d’une série de capteurs, il peut détecter un cétacé présent en surface jusqu’à 600m de distance. Ses concepteurs espèrent améliorer progressivement ses performances, par l’acquisition de données.

Quelques skippers ont également choisi de tester un système d’évitement «actif». Installé à l’avant de la coque, le Whale Shield envoie des «ping» en ultrasons censés avertir et faire fuir les cétacés. Développé par la société Future Océans, ce système pose encore question: ces ultrasons vont-ils attirer, déranger ou repousser les baleines? Dans bien des cas, les systèmes de ping n’ont eu que des résultants mitigés dans des zones de pêche. Affaire à suivre: cette année, cinq bateaux de la Vendée Globe sont équipés d’un Whale Shield.

La volonté manifeste d’un nombre croissant de skippers d’adresser la problématique est encourageante. Malheureusement, ces initiatives devront encore être améliorées: lors de cette édition 2020, au moins une collision avec une baleine a déjà été rapportée, et plusieurs avaries pourraient être dues à des rencontres brutales avec des cétacé.

Actualité - 5/1/2021

Laure Marandet

Laure Marandet est rédactrice pour le GREMM depuis l'hiver 2020. Persuadée que la conservation des espèces passe par une meilleure connaissance du grand public, elle pratique avec passion la vulgarisation scientifique depuis plus de 15 ans. Ses armes: une double formation de biologiste et de journaliste, une insatiable curiosité, un amour d'enfant pour le monde animal, et la patience nécessaire pour ciseler des textes à la fois clairs et précis.

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