Des chercheurs ont assisté à un évènement rare dans la baie de Mossel, sur la pointe sud du continent africain: deux grands requins blancs attaquant mortellement un rorqual à bosse. Une occasion unique pour ces scientifiques sud-africains de documenter cette interaction entre deux géants marins.

Du fait de leur taille et de leur milieu de vie, qui compliquent les études et les observations, le grand requin blanc et le rorqual à bosse sont des espèces encore mystérieuses sur bien des points. Quelles sont les interactions habituelles entre baleines et requins ? Ces derniers font-ils partie des prédateurs que les rorquals rencontrent dans le milieu marin ? Il est difficile de répondre de manière catégorique à ces questions.

Certaines interactions de prédation sont bien documentées. Les épaulards, par exemple, attaquent fréquemment, en groupe, de petits cétacés ainsi que de jeunes rorquals, et on rapporte même plusieurs observations d’attaques sur des cachalots ou même sur un rorqual bleu adulte.

Mais en ce qui concerne les requins, en l’absence d’observations, les conclusions se basent plutôt sur des preuves secondaires : contenu stomacal des requins, traces de morsure sur les cétacés, etc. Il est ainsi admis que les carcasses de baleines font partie intégrante du menu de nombreux grands squales de l’océan Atlantique, qui trouvent là une source de nourriture riche en graisse. Mais on considère que les grands requins blancs se limitent à des opportunités de charognards, ou de la prédation sur de petits ou de jeunes cétacés. Aussi l’attaque d’un rorqual à bosse adulte dont l’équipe du Ocean Research Institute a été témoin est-elle considérée comme un évènement rare et riche en enseignements.

Les faits se déroulent en février 2017, au large des côtes sud-africaines. Un rorqual à bosse d’environ 7 m est repéré. Isolé de ses congénères et emmêlé dans du cordage de pêche, il semble être dans l’incapacité de plonger. Son corps est aussi couvert de balanes et de poux de mer. Néanmoins, son souffle reste puissant et régulier. Approchent alors tour à tour deux grands requins blancs de plus de 3,5 m, le premier étant finalement chassé par le second, plus gros. En 90 minutes, la baleine sera mordue à quatre reprises, saignant abondamment, avant de couler ; sa carcasse sera repérée quelques jours plus tard. Des photos de la baleine et de l’attaque sont disponibles dans l’article scientifique et n’ont pu être reproduites ici.

Si la morsure est l’arme favorite du grand requin blanc pour tuer ses proies, elle a ici été utilisée d’une manière peu conventionnelle. «Dans le cas décrit ici, les deux requins blancs ont agi séparément et leurs morsures étaient peu nombreuses et de courte durée, aucune partie de la baleine n’ayant été retirée pendant la morsure», écrivent Sasha Dines et Enrico Gennari, les auteurs de la publication scientifique. En clair, les requins n’ont pas mangé la chair du rorqual en le mordant.

[Les deux requins] ont travaillé pour assurer une grave perte de sang, ciblant des zones importantes telles que la base de la queue et l’aisselle, pour affaiblir la baleine, l’empêchant de s’échapper […] et entrainant finalement [sa] noyade. » Cette tactique, appelée «bite and spit» (littéralement «mords et crache») n’avait été décrite que lors d’action de prédation sur des phoques et des otaries. Cette stratégie permet au grand requin blanc de s’attaquer à de larges proies tout en minimisant les dépenses énergétiques et les risques. Jamais observée jusqu’ici sur des proies de cette taille, elle semble payante.

Les chercheurs sud-africains soulignent que ce type de prédation reste exceptionnel, et probablement dû à l’état critique du rorqual à bosse, empêtré dans un filet de pêche.

Actualité - 1/4/2020

Laure Marandet

Laure Marandet est rédactrice pour le GREMM depuis l'hiver 2020. Persuadée que la conservation des espèces passe par une meilleure connaissance du grand public, elle pratique avec passion la vulgarisation scientifique depuis plus de 15 ans. Ses armes: une double formation de biologiste et de journaliste, une insatiable curiosité, un amour d'enfant pour le monde animal, et la patience nécessaire pour ciseler des textes à la fois clairs et précis.

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