Le jour point à peine sur les dunes de Tadoussac, ce vendredi 28 mai, lorsque Laetitia, membre de l’équipe de l’Observatoire d’oiseaux de Tadoussac, les aperçoit. Dans la lumière dorée du matin, ce n’est pas un, mais deux rorquals à bosse qui nagent au large, au cœur du parc marin. L’un d’eux s’élance même dans les airs, dans un breach magistral. Est-ce le coup d’envoi de la saison des grosses baleines ?

À peine une heure plus tard, un grand souffle s’élève, toujours au large de Tadoussac. Une colonne droite, visible une douzaine de secondes. Est-ce un rorqual commun, peut-être celui aperçu la semaine dernière depuis le cap de Bon-Désir ? Difficile à dire de si loin. Certains souffles sont particulièrement reconnaissables, comme celui de la baleine noire, en forme de « V », ou celui du cachalot, orienté vers l’avant et vers la gauche. Dans le Saint-Laurent, un souffle haut et droit sera généralement attribué à un rorqual bleu ou à un rorqual commun, alors que les rorquals à bosse ont plutôt un souffle rond. Mais sur l’eau, tout n’est pas aussi facile, et un simple coup de vent peut facilement induire l’observateur en erreur.

De l’autre côté du fleuve, une observatrice gaspésienne s’enthousiasme après des semaines à espérer un grand souffle : «Enfin, des observations!, écrit-elle. Une baleine à bosse entre Manche-d’Épée et Gros-Morne et puis un petit rorqual en alimentation, qui a sauté à demi hors de l’eau». Un peu plus loin, le 30 mai, au large de Grande-Vallée, un rorqual commun nage à 800 pieds de la côte, en direction de l’Est. L’observateur note jusqu’à 37 secondes entre deux souffles. Après quelques respirations en surface, cet immense cétacé  peut rester jusqu’à 25 minutes en plongée. Dans la baie de Gaspé, ce sont également deux baleines à bosse qui font la joie des premières croisières d’observation des baleines.

Petits souffles et drôles de dos

Mais il n’y a pas que les grosses baleines dans le Saint-Laurent! Les baleines de petite taille n’ont généralement pas de souffle visible. Cela ne signifie pas qu’elles ne respirent pas, mais simplement que la quantité d’air expulsée est moins importante et disparait donc plus rapidement dans l’air ambiant. Heureusement, il reste leur dos pour les apercevoir et les identifier.

Devant Saint-Irénée, de petites grappes de dos blancs passent régulièrement dans le fleuve pour le bonheur des riverains. À Cap de Bon-Désir, c’est un festival de petits rorquals; cette espèce y est signalée presque chaque jour. Aux Bergeronnes, samedi le 29, on note le passage d’un petit rorqual et de deux bélugas en direction de Tadoussac. Sur la rive sud, à Cacouna, une observatrice note la présence d’un petit rorqual et de nombreux bélugas.

Le 31 mai, un groupe de globicéphales noirs nage dans le fleuve, entre Saint-Anne-de-Portneuf et Sept-Îles. Cette espèce discrète, rarement observée, en est déjà à sa troisième mention en quelques semaines dans cette zone du Saint-Laurent, une fréquence d’observation assez inhabituelle.

Au large de Sept-Îles, le navigateur Jacques Gélineau désespère de voir des grosses baleines. Il se console avec la présence de quelques phoques, d’une dizaine de petits rorquals et d’une bonne centaine de marsouins. Le marsouin commun est le plus petit cétacé du Saint-Laurent. Son souffle est invisible, mais peut être sonore.  Son mouvement de dos, rapide et frôlant la surface, est très caractéristique; on nomme cette nage «marsouinage».

Ce n’est pas un souffle, mais une étrange silhouette, qui interpelle les riverains des Escoumins le 28 puis le 30 mai : un dos blanc à deux bosses, façon chameau. Néo! Ce béluga au dos difforme est connu du GREMM depuis 2005, et il est souvent observé nageant seul.

Les homardiers retiennent leur souffle

Il y a les espèces que l’on souhaite voir et celles que l’on redoute. Dans le Golfe du Saint-Laurent, les baleines noires de l’Atlantique Nord arrivent progressivement. Cette espèce en voie de disparition est particulièrement vulnérable aux empêtrements dans les engins de pêche, alors pour les protéger, de nombreuses mesures ont été mises en place par le gouvernement canadien. L’une de ces mesures est la fermeture des zones de pêche où des baleines noires ont été repérées. Mi-mai, l’observation de deux baleines noires avait ainsi entrainé la fermeture pour 15 jours de certains secteurs de pêche au homard situés au nord-est des Îles-de-la-Madeleine. Un coup dur pour les homardiers qui débutaient à peine leur saison. Ces secteurs ont pu rouvrir cette semaine.

Au cours de la dernière semaine, les équipes de surveillance de Pêches et Océans Canada ont comptabilisé une vingtaine de détections de baleines noires entre les Îles-de-la-Madeleine et la péninsule gaspésienne. Le nombre total d’individus dans le Golfe est incertain, mais parmi elles, on signale la présence de l’un des 17 veaux nés cet année. L’une d’elles s’aventurera-t-elle jusque dans l’estuaire comme Wolf, l’année précédente ? L’été nous le dira.

Observations de la semaine - 3/6/2021

Laure Marandet

Laure Marandet est rédactrice pour le GREMM depuis l'hiver 2020. Persuadée que la conservation des espèces passe par une meilleure connaissance du grand public, elle pratique avec passion la vulgarisation scientifique depuis plus de 15 ans. Ses armes: une double formation de biologiste et de journaliste, une insatiable curiosité, un amour d'enfant pour le monde animal, et la patience nécessaire pour ciseler des textes à la fois clairs et précis.

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