Un béluga mange une anguille et fait remonter une hypothèse scientifique

  • 10 / 11 / 2011 Par Christine Gilliet – Mots et Marées -

    Cette observation documentée au mois de septembre dernier est rare, mais précieuse pour la recherche des causes de la contamination chimique du mammifère marin emblématique du Saint-Laurent. L´anguille pourrait en être en grande partie responsable, selon les éléments de l´hypothèse émise dans les années 1990. Si les données ont changé aujourd´hui, elles demeurent importantes pour l´avenir du béluga.

    Les chercheurs du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM) à Tadoussac ont observé et photographié dans l´estuaire un béluga en train de chasser et de s´alimenter d´une anguille. Cette observation est particulièrement intéressante pour différents aspects de l´étude de ce mammifère marin.

    Tout d´abord, c´est seulement la troisième fois en 25 années d´observation que ces biologistes ont pu assister à une telle capture à la surface, les deux précédentes observations datant de 1991 et de 2005. Malgré la rareté de ces observations directes, les chercheurs ont toujours pensé que l´anguille pouvait figurer sur la liste des proies des bélugas, et plus précisément à l´automne, alors que les anguilles effectuent leur migration dans le Saint-Laurent.

    L´anguille, vecteur de contamination chimique des bélugas?

    Depuis des décennies, les bélugas subissent très fortement les diverses contaminations chimiques du Saint-Laurent qui pourraient être responsables de l´échec de l´accroissement de cette population. Ce constat a pu être mis en évidence dès le début des années 1980 avec le programme de récupération des carcasses et de nécropsies mis en place avec Pierre Béland, directeur scientifique à l´Institut national d´écotoxicologie du Saint-Laurent (INESL). La question est primordiale étant donné que la population des bélugas du Saint-Laurent estimée à 1 000 individus n´augmente pas depuis l´arrêt de la chasse intensive dans le milieu des années 1950.

    Pour répondre à la question des causes possibles de contamination des bélugas, les chercheurs ont pointé l´anguille parmi les hypothèses de travail dans leurs recherches. Dans les années 1970, les anguilles ont été identifiées comme un vecteur de contamination et notamment pour les bélugas. En effet, elles acquièrent leur maturité sexuelle dans les Grands Lacs contaminés et transitent par le Saint-Laurent avant de rejoindre leur aire de reproduction dans la mer des Sargasses en Atlantique.

    Suivons les calculs d´un chercheur de l´époque: si un béluga se nourrit exclusivement d´anguilles pendant une à deux semaines à l´automne, profitant de leur importante migration, cela pourrait expliquer la présence et les taux de plusieurs contaminants retrouvés dans le corps des bélugas, comme le mirex, les BPC et le DDT.

    Pour la suite du béluga

    Robert Michaud, directeur scientifique du GREMM, précise que le bilan des transferts de contaminants d´un organisme à un autre a une valeur dans l´instant, c´est-à-dire dans les années 1990 pour la présente hypothèse, mais qu´il n´est plus valide aujourd´hui. « L´intérêt du modèle, c´est de comprendre, et c´est important pour la suite des bélugas. Dans les nombreux éléments de l´hypothèse, il en manquait un: est-ce que les bélugas mangent des anguilles? Si on veut sauver le Saint-Laurent et ses espèces, on a besoin de données et de connaissances assez fines ».

    Les stocks d´anguilles ont diminué de manière dramatique au cours des dernières années, et l´espèce a été désignée en 2006 comme étant préoccupante par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC). Quant au béluga, il figure sur la Liste des espèces en péril (LEP) depuis 2005 et est classé sous le statut d´espèce menacée par le COSEPAC et fait l´objet d´un programme de rétablissement.

    Les observations des pêcheurs et des navigateurs, témoins de la présence de bélugas proches d´anguilles, intéressent vivement les chercheurs du GREMM qui peuvent être contactés par courriel (info@gremm.org). Elles viennent s´ajouter aux données des biologistes qui passent chaque été quelques centaines d´heures sur le terrain pour étudier les comportements et le mode de vie des bélugas.[CIHO FM Charlevoix]

    Pour en savoir plus:

     
    Sur le site de CIHO FM 96.3 : Cause toujours, l´émission du 17 octobre 2011