De nombreuses baleines ont des parties du corps sombres, et les autres, claires. C’est le cas de plusieurs espèces qui fréquentent le fleuve Saint-Laurent, comme le petit rorqual, le rorqual à bosse et le rorqual commun. L’épaulard, ce visiteur rarissime, fait aussi partie du lot. Pourquoi certaines baleines ont-elles cette particularité?

Les taches des petits rorquals à l’origine de plusieurs hypothèses

La coloration des petits rorquals recèle une part de mystère. Tous les individus qui appartiennent à la population de l’Atlantique Nord ont des taches blanches circonscrites sur les nageoires pectorales. Se serait-il produit un croisement entre les populations de plusieurs régions, dont une aurait transmis le gène des taches blanches à l’ensemble des individus de l’Atlantique Nord? Il existe une sous-espèce qui a les nageoires presque toutes blanches, le rorqual nain, et une espèce cousine, le petit rorqual austral, qui a les nageoires complètement noires. Serait-ce une adaptation à leur milieu de vie?

Selon une autre hypothèse, les taches sur les nageoires pectorales des petits rorquals pourraient servir de leurres pour capturer les poissons, un peu comme ceux qui sont utilisés pour la pêche sportive. D’après une étude, le blanc sur plusieurs parties du corps de leurs corps pourrait être impliqué dans la capture de poissons, de krill et de calmars. Les taches blanches pourraient aussi être utilisées pour la communication entre individus d’une même espèce. De fait, elles sont associées à une vie grégaire, à la nage rapide et à un comportement visible à la surface. En revanche, cette communication n’a pas été observée avec d’autres espèces. Selon la même étude, les marques distinctives pourraient être associées à des espèces de faible poids corporel, ce qui soutient l’hypothèse selon laquelle il s’agit d’un leurre pour éviter les prédateurs.

La nageoire caudale des baleines à bosse présente des variations

La pigmentation de la nageoire caudale dépend de la génétique et parfois d’évènements qui laissent des cicatrices blanches, comme les balanes, les attaques d’épaulards et les empêtrements. Des variations ont été observées à travers le monde : certaines populations de rorquals à bosse ont une plus grande proportion de queues majoritairement blanches ou noires. On remarque le même phénomène chez les humains, car la couleur de leurs yeux et de leurs cheveux est variable.

Pour ce qui est des rorquals à bosse vivant dans l’Atlantique, les individus qu’on retrouve dans le golfe du Maine ont plus souvent la queue noire que ceux se rendant dans des aires d’alimentation différentes, tel le fleuve Saint-Laurent. Les chercheurs sont toutefois d’avis que les rorquals à bosse du nord-ouest de l’Atlantique se reproduisent avec ceux du Maine et forment donc une unique population. Le fait que la proportion de motifs bicolores ne soit pas la même dans tous les sites d’alimentation semble contredire cette hypothèse, mais il n’en est rien. La coloration de la queue des baleines à bosse est surtout héritée de la mère, qui transmet à son veau ses connaissances sur les sites d’alimentation qu’elle fréquente.

Enfin, les chercheurs ont remarqué que la couleur de la nageoire caudale peut dépendre du sexe. En effet, la queue des femelles est habituellement plus sombre que celle des mâles. Ainsi, une différence significative a été observée entre les individus passant près de Virgin Bank en Polynésie française et ceux se trouvant près de la République dominicaine. Chez la population de Virgin Bank, on retrouve une plus grande proportion de nageoires caudales majoritairement blanches. De même, les individus fréquentant le golfe du Maine ont souvent la queue majoritairement blanche.

Une question d’adaptation

La nageoire caudale n’est pas la seule partie du corps des baleines à bosse dont la couleur varie selon l’individu ou les populations. Le dessous de leurs nageoires pectorales est blanc, et le dessus peut l’être également. On suppose qu’il s’agit du principe d’ombre inversée, appelé aussi « la loi de Thayer ». C’est une adaptation connue en biologie. On la retrouve non seulement chez les poissons (par exemple, les maquereaux et les requins) et les baleines, mais aussi chez les reptiles, les mammifères (comme les écureuils), les oiseaux (par exemple, les pingouins), etc. Leur ventre est plus clair que leur dos, pour le camouflage. En effet, un animal de couleur uniforme qui est éclairé d’en haut semble plus clair sur le dessus que sur le dessous. L’ombre inversée compense ce phénomène et fait en sorte que cet animal, vu de côté, n’ait pas de relief.

Cette adaptation aide les baleines à éviter les prédateurs, car la plupart des espèces sont des proies. Le petit rorqual, par exemple, est chassé par l’épaulard. Le fait qu’il soit clair en dessous et foncé dessus l’aiderait à passer inaperçu. D’ailleurs, l’étude «The functional significance of colouration in cetaceans» montre que le mécanisme de l’ombre inversée est utilisé par les espèces de baleines plus petites. L’adaptation de l’ombre inversée est aussi utile pour la chasse. Ainsi, la nageoire caudale du rorqual commun est blanche en dessous, et il en est de même pour ses nageoires.

Un avantage de plus pour le rorqual commun

Le rorqual commun a une particularité supplémentaire. Sa mâchoire gauche est foncée, et la droite, claire. En effet, la plupart des baleines sont droitières. Lorsqu’un rorqual commun se penche sur le côté pour s’alimenter, les proies se trouvant au-dessus de lui associent son côté sombre au fond de l’eau et ne s’inquiètent pas. Selon le même principe, les proies se trouvant au-dessous prennent son côté blanc pour la surface. À ce sujet, l’étude The functional significance of colouration in cetaceans a illustré que les espèces présentant une asymétrie sur leurs mandibules inférieures étaient, de façon significative, plus susceptibles d’être des prédateurs de poissons ou de calmars.

Les nageoires pectorales des rorquals à bosse, des leurres

Les rorquals à bosse peuvent utiliser leurs nageoires pectorales blanches pour effrayer les poissons. Ils se placent de telle sorte que leurs pectorales reflètent la lumière. Les proies se «réfugient» donc dans un endroit sombre, soit leur gueule! Ainsi, selon une étude, une baleine aurait seulement utilisé cette technique quand la lumière atteignant la surface était suffisante. Auparavant, une expérience avait montré que des poissons d’élevage fuyaient lorsqu’ils voyaient de fausses nageoires de rorquals à bosse.

Le camouflage particulier des épaulards : idéal pour la chasse

Les épaulards sont noir et blanc afin de confondre leurs proies. En effet, leurs motifs cassent leur silhouette. Un autre élément fait en sorte que ce camouflage est efficace. En effet, le soleil crée des reflets sur l’eau, surtout l’hiver, en présence de glaces dérivantes. Il en crée des semblables sur les taches blanches des orques, ce qui les aide à se fondre à leur environnement en cette saison. Par ailleurs, les taches claires des épaulards pourraient les aider à s’orienter, à se coordonner et à chasser quand l’eau est sombre ou trouble. De fait, chaque individu a une tache distincte en forme de larme devant l’œil (sa forme et sa taille varient d’ailleurs selon les populations). Enfin, ces larmes constituent des diversions par excellence. Les proies des épaulards, comme les phoques ou les requins, cherchent à atteindre leurs yeux pour leur causer de la douleur et les obliger à les relâcher. Or, les yeux des épaulards se situent derrière ces taches : les chasseurs n’ont rien à craindre!

Bref, plusieurs espèces de baleines fréquentant les eaux du Saint-Laurent sont bicolores en raison de la génétique ou de l’adaptation.

Les baleines en questions - 5/4/2023

Valérie Thériault Deschênes

Valérie Thériault-Deschênes is a writer and naturalist for GREMM. She is passionate about stories, photography and nature. She holds a bachelor's degree in literary studies and is currently completing a certificate in professional editing. Her love of whales was born while she was a guide-interpreter on Île Verte: she had the privilege of observing them from the lighthouse lantern.

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