Les rorquals à bosse mangent avec leurs mains

  • Nageoire pectorale de rorqual à bosse © GREMM
    Pourquoi les rorquals à bosse ont-ils de si grandes nageoires, qui peuvent atteindre une longueur équivalente au tiers de la longueur de l'animal? © GREMM © GREMM
    19 / 11 / 2019 Par Jeanne Picher-Labrie - / / /

    Avec leur taille démesurée et leur bordure dentelée, les nageoires pectorales de rorquals à bosse se distinguent grandement de celles des autres espèces. Elles amélioreraient la manœuvrabilité, favoriseraient la thermorégulation et serviraient pour combattre et donner de grands coups sonores dans l’eau.

    Une autre hypothèse sur l’utilité de ces grands appendices (proposée pour la première fois en 1930!) vient d’être confirmée dans une étude de Madison M. Kosma et de son équipe, publiée dans Royal Society Open Science: les rorquals à bosse utiliseraient parfois leurs nageoires pour rassembler et diriger les proies vers leur bouche grande ouverte. Couplé à des filets de bulles, ce comportement appelé «rassemblement pectoral» permettrait de mieux concentrer les proies, augmentant ainsi la grosseur des bouchées.

    Comment démontrer une technique d’alimentation?

    Soupçonnée à plusieurs reprises par des observateurs et des scientifiques, cette technique d’alimentation a finalement été prouvée à l’aide d’un drone et d’une caméra attachée à l’extrémité d’une perche. Ces outils ont permis de bien observer le mouvement des nageoires et des proies. Un logiciel 3D a ensuite permis d’analyser les manœuvres effectuées par les rorquals à bosse.

    Les images ont été captées sur la côte est du golfe d’Alaska, dans une zone de relâchement de jeunes saumons d’élevage. Les infrastructures de cette industrie – des plateformes métalliques entourant les enclos de poissons – ont permis aux chercheurs d’étudier les rorquals à bosse de la rive, limitant ainsi le dérangement.

    Comme manger avec des mains?

    Entre 2016 et 2018, les chercheurs ont observé le rassemblement pectoral chez deux rorquals à bosse différents, qui ont répété le comportement à de nombreuses reprises.

    Dans tous les cas, cette technique était précédée d’un filet de bulles, un autre comportement associé à l’alimentation : les baleines soufflent des bulles par leur évent tout en formant des cercles, créant ainsi un enclos circulaire qui permet d’emprisonner les poissons.

    Le filet de bulles permet au rorqual à bosse d’emprisonner ses proies. © Duke Marine Robotics And Remote Sensing Lab (Flickr)

    Mais ce «mur de bulles» n’est pas infaillible. En effet, les premières bulles soufflées ont le temps de s’estomper avant que la baleine termine sa rotation, créant ainsi une brèche par laquelle les poissons peuvent s’échapper. De plus, certaines espèces de poissons, même si elles sont prisonnières, n’ont pas tendance à se regrouper en un banc dense. C’est le cas des jeunes saumons, visés par plus de 90 % des rassemblements pectoraux, qui restent diffus à l’intérieur du filet de bulles. L’utilisation des nageoires permettrait donc de maximiser le regroupement des proies.

    Les autres étapes de la technique sont bien différentes d’un individu à l’autre : la baleine «A» effectue des engouffrements horizontaux alors que la baleine «B» effectue des engouffrements verticaux, ce qui influence aussi le positionnement des nageoires.

    Utiliser ses nageoires comme une barrière

    En A, la baleine crée un filet de bulles. En B, elle le renforce par le mouvement de sa nageoire gauche. Finalement, en C, elle engouffre les proies préalablement rassemblées. © Kosma, M. M., A. J. Werth, A. R. Szabo et J. M. Straley.

    Chez la baleine «A», l’utilisation des pectorales serait un moyen de renforcer les filets de bulles. En effet, en effectuant un mouvement de vagues avec sa nageoire, le long de la section affaiblie du filet de bulles, la baleine crée ainsi une seconde barrière pour empêcher l’évasion des poissons. Lors de 50 % des rassemblements pectoraux, la baleine tournait aussi sa tête en direction de la nageoire utilisée, ce qui faciliterait l’engouffrement des proies.

    Utiliser ses nageoires comme un leurre

    Chez la baleine «B», les nageoires sont à la fois une barrière et une ruse, qui force les proies à entrer dans sa bouche grande ouverte. © Kosma, M. M., A. J. Werth, A. R. Szabo et J. M. Straley.

    Chez la baleine «B», qui effectue des engouffrements verticaux, les nageoires sont plutôt positionnées de chaque côté de la bouche, ce qui lui permettrait de pousser les proies vers cette dernière. De plus, les chercheurs pensent que la coloration blanche de la face ventrale des nageoires pectorales, qui reflète la lumière, incite les poissons à se réfugier dans la pénombre de la bouche de la baleine. D’ailleurs, la baleine B aurait utilisé le rassemblement pectoral vertical seulement lorsque les eaux étaient bien éclairées. Ce phénomène de fuite à la vue de la lumière avait déjà été démontré chez des poissons d’élevage exposés à des nageoires artificielles de rorquals à bosse.

    En 2018, d’autres chercheurs ont décrit une technique d’alimentation qui impliquerait aussi les nageoires pectorales : la technique du piégeage. À la manière de plantes carnivores, les rorquals à bosse se tiennent passivement à la surface de l’eau, la bouche grande ouverte, et utilisent leurs nageoires pour diriger les proies. Afin de fuir la prédation des oiseaux marins, les poissons se réfugieraient alors dans la bouche des rorquals à bosse utilisant cette stratégie.

    Mais selon l’étude de Madison M. Kosma, les vidéos documentant la technique du piégeage ne montraient pas de manière évidente que les nageoires étaient bel et bien utilisées pour pousser les poissons vers la bouche et non comme moyen de stabilisation. C’est pourquoi cette étude serait donc la première à vraiment le prouver.

    En savoir plus

    (2019) Kosma, M. M., A. J. Werth, A. R. Szabo et J. M. Straley. Pectoral herding: an innovative tactic for humpback whale foraging. (Royaume-Uni). Royal Society Open Science 6(10): 1-13.

    Fiche signalétique du rorqual à bosse (Baleines en direct)

    L’alimentation (Baleines en direct)


    Jeanne Picher-Labrie a rejoint l’équipe de Baleines en direct en 2019 et est maintenant naturaliste au Centre d’interprétation des mammifères marins à Tadoussac. Étudiante au baccalauréat en biologie, elle est depuis toujours émerveillée par la nature. Elle en apprend chaque jour un peu plus sur les mammifères marins du Saint-Laurent et souhaite partager sa fascination grâce à la vulgarisation scientifique.