L’ESTUAIRE EST-IL EN MEILLEURE SANTÉ?

  • 14 / 09 / 2006 Par GREMM - /

    Lors d’une entrevue avec Émilien Pelletier, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écotoxicologie marine à l’ISMER (Institut des sciences de la mer de Rimouski), Baleines en direct lui a posé la question suivante : Est-ce que l’estuaire du Saint-Laurent est en meilleure santé qu’il y a 20 ans?

    É. P. : Les améliorations de l’état du Saint-Laurent ont été remarquables depuis une vingtaine d’années dans son tronçon fluvial. Cependant, ce n’est pas le cas de l’estuaire, dont l’état est plus qu’inquiétant.

    L’estuaire du Saint-Laurent et le fjord du Saguenay sont des habitats extrêmement riches et diversifiés. Les phénomènes océanographiques qui s’y déroulent, par exemple la remontée d’eaux profondes, favorisent tout le réseau alimentaire. De nombreuses espèces de plancton végétal et animal, d’invertébrés, de poissons, d’oiseaux et de mammifères marins dépendent de ce milieu. Pour préserver cette zone exceptionnelle, on a même créé le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent. Mais l’estuaire et le fjord seraient-ils plus fragiles qu’on le pensait en ce qui concerne la pollution ? Il semble que oui.

    L’estuaire du Saint-Laurent et le fjord du Saguenay ne sont pas des bassins de dilution des polluants, comme on l’a longtemps cru. À cause des conditions océanographiques qui y prévalent, par exemple l’effet de pulsation des marées et du changement brusque de la profondeur, ils sont plutôt des bassins de rétention et de décantation des eaux fluviales.

    Qu’en est-il des différentes substances toxiques dans l’estuaire du Saint-Laurent et le fjord du Saguenay ? De façon générale, les quantités de métaux lourds (mercure, cadmium, plomb, zinc, cuivre) ont diminué très significativement, dans le fjord surtout mais aussi dans l’estuaire. Les efforts de réglementation et le fait d’avoir retiré ces métaux de certains procédés de fabrication ont porté fruit. Pour le mercure, dont la contamination était particulièrement élevée dans le fjord, on note une nette diminution dans l’indicateur biologique qu’est la crevette; la concentration de mercure de la crevette respecte les normes de consommation humaine depuis peu dans le fjord. Les sources principales de mercure étaient des sources ponctuelles et elles ont été éliminées depuis le milieu des années 1970. L’apport de mercure toujours existant est atmosphérique provenant surtout de la combustion du charbon dans la zone des Grands Lacs et du Midwest américain. Les quantités de HAP ont diminué sensiblement dans les sédiments du fjord. Cependant, il n’existe pas de données récentes pour les organismes vivants. En effet, les HAP sont métabolisés par de nombreuses espèces incluant les mammifères et sont difficiles à détecter. Pour les BPC et les DDT, l’indicateur biologique est le béluga. Les concentrations de BPC et de DDT chez le béluga du Saint-Laurent ne semblent pas avoir diminué de façon significative depuis 20 ans. Même si on remarque une diminution dans les sédiments, cela n’a pas permis de réduire les quantités présentes dans les animaux. L’élimination de ces produits persistants prendra encore plus de temps que l’on pensait. En ce qui concerne les BPC, il y a encore des sources de contamination de l’eau du Saint-Laurent. Ces sources sont suffisantes à elles seules pour expliquer les quantités de BPC chez les bélugas, sans même mettre à contribution les quantités accumulées dans les sédiments.

    Récemment, les chercheurs se sont penchés sur d’autres produits inquiétants. Par exemple, je m’intéresse au tributylétain (TBT), un biocide puissant ajouté à la peinture des navires marchands et des bateaux de guerre pour réduire les salissures par les algues et organismes adhérants. Ce produit est hautement immunotoxique (plus encore que les BPC) pour l’ensemble des espèces aquatiques testées à ce jour, incluant les mammifères. C’est aussi un perturbateur endocrinien. Un autre cas : les diphényléthers polybromés (PBDE), des structures chimiques proches des BPC, utilisés comme produits ignifuges dans les tissus et les matériaux les plus divers. Ils sont présents dans les organismes de l’estuaire du Saint-Laurent, mais leur toxicité environnementale est pratiquement inconnue pour l’instant. La toxicité environnementale du toxaphène (un insecticide organochloré) a été bien démontrée pour quelques espèces marines; des travaux sont en cours sur des échantillons du Saint-Laurent.

    En plus de la pollution chimique, on s’inquiète de la réduction d’oxygène dans les eaux profondes de l’estuaire : l’oxygène dans ces eaux semble avoir diminué de 50 % en moins de 20 ans. L’eutrophisation de l’estuaire est-elle en marche ? Le phénomène d’eutrophisation est mieux connu dans les lacs et les rivières mais il existe dans de nombreuses baies et petits estuaires trop exposés à la contamination organique et principalement aux nutriments (azote, phosphore, …) provenant de l’agriculture, de l’élevage intensif et des égouts urbains. Il en résulte une prolifération de végétaux, d’algues et de déchets organiques qui stimulent les bactéries et en bout de ligne provoquent une asphyxie du milieu. Dans le cas de l’estuaire maritime, le développement excessif et rapide des microalgues pourrait entraîner des problèmes de carence en oxygène dans les eaux profondes dont le renouvellement est très lent. Une réduction trop importante de l’oxygène au fond de l’estuaire pourrait conduire directement à des modifications profondes de l’écosystème benthique : réduction de la biodiversité et passage vers des espèces plus tolérantes à la rareté de l’oxygène, fuite des poissons et des crustacés vers des sites mieux aérés parce qu’ils sont plus actifs que les vers ou les échinodermes et ont des besoins constants en eau bien oxygénée.

    On doit se poser des questions auxquelles il est urgent de chercher des réponses. Quels sont les impacts de l’agriculture et de l’élevage sur l’estuaire ? Comment réduire encore plus les apports toxiques actuels du Saint-Laurent et du Saguenay ? Comment stopper l’utilisation de peintures marines contenant des pesticides sans nuire au transport maritime qui est par ailleurs beaucoup moins polluant que le transport routier ? Comment parvenir à sensibiliser le public et les décideurs sur ces enjeux cruciaux pour l’avenir de notre estuaire ? Comment arriver à coordonner les efforts des ministères et organismes concernés ?

    Ce bilan de l’état de santé de l’estuaire indique que rien n’est gagné et qu’il faut multiplier les efforts de dépollution. La dilution n’est certainement pas la solution.