Comment détermine-t-on l’âge des baleines?

  • Trois bélugas de différentes couleur à la surface : un blanc et deux gris de teinte différente.
    La couleur de la peau des bélugas est un bon indice de leur stade de vie, mais cette méthode a ses limites dans l'évaluation précise de l'âge. // In belugas, skin colour is a good indicator of an individual’s life stage, but this method has its limitations when it comes to accurately determining age. © GREMM
    01 / 02 / 2019 Par Jeanne Picher-Labrie - / /

    Estimer l’âge des mammifères marins est plus complexe qu’on pourrait le penser. Peu de techniques fiables existent pour connaitre l’âge des baleines, du moins chez les individus vivants. C’est pourtant une information essentielle au suivi des populations, notamment pour savoir combien d’individus sont en âge de se reproduire.

    Plusieurs méthodes sont employées pour évaluer l’âge d’une baleine après son décès. Cette information est utile à la recherche scientifique pour dresser un portrait de la mortalité chez les mammifères marins. Lors de nécropsies, l’âge de l’individu est estimé en comptant les couches de croissance dans les dents, dans les fanons ou même dans la cire d’oreille de la carcasse. On compte généralement une ou deux nouvelles couches de croissance pour chaque année, comme pour les anneaux de croissance des troncs d’arbres. S’il s’agit d’une femelle, ses ovaires peuvent aussi nous renseigner sur le nombre d’ovulations au cours de sa vie, ce qui permet de calculer son âge en se basant sur l’âge de la maturité sexuelle de l’espèce.

    L’âge des baleines vivantes : un secret bien gardé

    Les techniques utilisées sur les carcasses ne permettent évidemment pas d’estimer l’âge de baleines vivantes. En fait, les chercheurs ont accès à peu de méthodes non invasives et suffisamment précises.

    Sur le terrain ou en photo, les yeux habitués des spécialistes peuvent différencier les nouveau-nés des juvéniles ou des adultes grâce à des caractéristiques comme la taille relative et la couleur de la peau. Par exemple, le béluga change de couleur dans les premières années de sa vie : de couleur café au lait à sa naissance, il devient gris-bleu après un an, puis pâlit d’année en année jusqu’à l’âge adulte. Mais lorsqu’un béluga est adulte et complètement blanc, l’œil humain ne peut plus estimer son âge. Il pourrait tout aussi bien avoir 12 ans que 60 ans !

    On peut connaitre l’âge réel d’un individu grâce à la photo-identification, si celui-ci est connu et photographié depuis la naissance. Sinon, on peut déterminer l’âge minimal d’une baleine à partir de sa première photo. La photo-identification est une méthode qui fonctionne bien, mais elle demande beaucoup de ressources et doit s’effectuer en continu et à chaque saison si l’on souhaite photographier les individus dès leur naissance.

    Toutefois, les choses se compliquent lorsqu’on veut connaitre l’âge d’une baleine adulte qu’on observe pour la première fois. Heureusement, des avancées technologiques permettent de concevoir de nouvelles méthodes.

    Le vieillissement du gras

    L’âge d’une baleine pourrait être évalué à partir d’une biopsie, un prélèvement d’une petite quantité de tissu graisseux à l’aide d’une fléchette. Ce tissu graisseux contient une variété d’acides gras dont la composition est fortement influencée par l’alimentation. En analysant les ratios entre différents acides gras pour évaluer l’âge, des chercheurs ont obtenu des résultats prometteurs. Certains acides gras seraient associés à la vieillesse alors que d’autres seraient plutôt caractéristiques de la jeunesse. Cette méthode n’est cependant pas universelle : un modèle doit être conçu pour chaque population en raison de l’influence de l’alimentation sur la composition du tissu graisseux.

    Biopsie

    L’analyse des acides gras est réalisée sur une toute petite quantité de tissu graisseux et pourrait permettre d’estimer l’âge d’un individu. © GREMM

     

    Quand les drones remplacent les yeux

    La photogrammétrie consiste en l’utilisation d’un drone pour la prise de photos aériennes qui servent ensuite à prendre les mensurations des mammifères marins. Ces données sont utiles pour évaluer la santé de l’animal, mais elles peuvent aussi servir à estimer l’âge. Pour ce faire, les chercheurs doivent déterminer la courbe de croissance spécifique à une espèce en établissant une corrélation entre l’âge d’un individu et sa taille. Pour élaborer la courbe de croissance, ils doivent utiliser la photogrammétrie sur des individus dont l’âge est déjà connu grâce à la photo-identification ou à partir d’individus en aquarium. Ils peuvent aussi prendre les mensurations de carcasses et évaluer leur âge par les méthodes post-mortem, afin d’établir des mesures de comparaison pour l’espèce.

    Photo aérienne d'un groupe de 9 bélugas, dont 5 sont bien visibles à la surface.

    Les mammifères marins peuvent être mesurés sur des photos aériennes prises par drone, ce qui permet d’évaluer leur âge en se basant sur la courbe de croissance de l’espèce. © GREMM

    Une étude portant sur l’utilisation de la photogrammétrie pour déterminer l’âge des baleines grises a montré que leur croissance cesse seulement vers 40 ans alors que leur espérance de vie varie entre 50 et 70 ans. Ainsi, cette méthode est fonctionnelle pour une bonne partie de la vie des baleines, mais elle ne permet pas de distinguer les individus plus âgés. Elle a aussi l’avantage de ne pas être invasive et de permettre de suivre la santé des individus en parallèle. L’équipe de recherche du Bleuvet utilise d’ailleurs la photogrammétrie depuis 2018 pour évaluer la santé des bélugas du Saint-Laurent.

    Pour en savoir plus

    La longévité

    La photogrammétrie

    Sources

    Thar She Grows: A New Way to Tell a Gray Whale’s Age (Hakai Magazine, 01/18/2019)

    (2015) Marcoux, M., V. Lesage, G. W. Thiemann, S. J. Iverson and S. H. Ferguson. Age estimation of belugas, Delphinapterus leucas, using fatty acid composition: A promising method. (États-Unis). Marine Mammal Science 31(3): 944-962.


    Jeanne Picher-Labrie a rejoint l’équipe de Baleines en direct en 2019 en tant que stagiaire en rédaction. Étudiante au baccalauréat en biologie, elle est depuis toujours émerveillée par la nature. Elle en apprend chaque jour un peu plus sur les mammifères marins du Saint-Laurent et souhaite partager sa fascination grâce à la vulgarisation scientifique.