Les sons remplissent naturellement les milieux aquatiques à toute heure de la journée — pluie, vagues, vent, poissons qui nagent, courants qui déplacent des roches. Au loin, on peut entendre un rorqual à bosse chanter, tout près, une écrevisse qui se nourrit… C’est un véritable orchestre naturel ; une symphonie à laquelle la faune s’est habituée au fil de l’évolution.

La présence humaine produit aussi du bruit dans l’eau, mais de manière disproportionnée et peu contrôlée. Grâce à de récentes données, l’ampleur des impacts anthropiques sur le paysage acoustique du Saint-Laurent a pu être évaluée.

Un pandémonium grandissant

La présence humaine amène des bruits qui dépassent le paysage acoustique naturel du milieu marin : forage et pompage, dynamitage et construction, installation de câbles sous-marins, entretien d’infrastructure. L’impact sonore ponctuel qui provient de ces actions a une très grande amplitude, mais ne dure qu’un temps. Les navires produisent eux aussi du bruit, à la différence près que celui-ci a un impact continu. La cavitation de l’hélice et la salle des moteurs sont les deux sources principales de bruit et elles peuvent être assourdissantes.

Depuis 2020, la Station de Recherche en Acoustique Marine (MARS) se dédie à l’étude de l’acoustique du Saint-Laurent en mesurant le bruit diffusé par les navires et en proposant des méthodes pertinentes pour sa réduction. Dans son article le plus récent, l’équipe présente des résultats qui remodèlent notre perception du paysage acoustique du fleuve.

À l’aide d’hydrophones posés sur les fonds marins, l’équipe du MARS enregistre des sons et les sépare ensuite en différentes bandes fréquentielles représentées par des tiers d’octave. De cette manière, les fréquences importantes pour certaines espèces de l’estuaire du Saint-Laurent sont isolées : 50 Hz pour les rorquals bleus et communs, 300 Hz pour les rorquals à bosse et 6300 Hz pour les bélugas. On retrouve ainsi des portraits variés pour chaque espèce.

Résultat : les grosses baleines du Saint-Laurent peinent à s’entendre dans les eaux du fleuve. Normalement, un rorqual bleu pourrait communiquer avec un autre individu présent à quelques kilomètres, mais dans le vacarme causé par différentes sources anthropiques de basses fréquences, des bruits plus forts — à de plus hauts décibels — masquent presque toujours ses chants.

Un auditoire bien — ou trop — à l’écoute

Les impacts du bruit anthropique sur les cétacés peuvent être divisés en cinq grandes catégories, qui dépendent de l’amplitude du son. Parfois, l’impact se mesure clairement, mais il est souvent complexe de mettre en évidence une relation de cause à effet entre un phénomène bruyant et des impacts potentiels observés chez les mammifères marins.

1 – Dérangement

Les plus bénins des impacts acoustiques mesurés chez les espèces aquatiques ne sont toutefois pas à négliger. Changements dans le temps de plongée, déplacement d’un groupe hors de son secteur habituel, arrêt du comportement de chasse, arrêt de la fréquentation d’un site ; avec de la répétition, la population pourrait voir des changements majeurs dans sa dépense énergétique et sa capacité à se reproduire.

2 – Masquage acoustique

Lorsqu’un son est à la même fréquence que celle utilisée pour la communication d’une espèce de mammifère marin et que son intensité — le « volume » — est trop grande, un phénomène de masquage acoustique se produit. Les sons et chants des mammifères marins ne sont ainsi plus entendus par leurs congénères.

3 – Stress chronique

Une exposition répétée au bruit peut entrainer l’apparition de stress chronique, comme chez l’humain. Lors de périodes de calme dans la navigation, comme lors de la pandémie de COVID-19, les scientifiques ont remarqué une diminution des hormones de stress chez les baleines. Un individu stressé peut développer plus facilement des maladies, voire des changements hormonaux ou de la sous-alimentation.

4 – Dommages aux tissus auditifs

Lorsque les décibels sont particulièrement élevés, comme lors de levés sismiques — ondes qui servent à détecter des minéraux et hydrocarbures —, de travaux maritimes ou de dynamitage sous-marin, les oreilles et les canaux auditifs d’animaux marins peuvent être directement endommagés. Ceci peut mener à une perte partielle ou totale de l’audition ou de la capacité d’écholocalisation des odontocètes.

5 – Mortalité

Enfin, certains événements ponctuels peuvent mener à la mort d’individus. Un exemple près de nous vient du nouveau squelette exposé depuis 2025 au CIMM. Listuguj, une baleine à bec commune, serait morte à la suite de tests de sonars au large de la Nouvelle-Écosse, qui l’auraient désorientée et mené à son échouage, selon l’hypothèse la plus probable énoncée dans le rapport de nécropsie. Accidents de décompression, confusion, isolement d’un groupe, séparation d’une mère et d’un veau — la liste des possibilités de mortalité liée à l’acoustique marine se fait longue.

Un rappel plus silencieux

Comment pouvons-nous mieux cohabiter avec les mammifères marins? C’est une question qui se pose chez de nombreux groupes de recherche, dont Innovation Maritime, un OBNL affilié à l’Université du Québec à Trois-Rivières. En entrevue avec nous, un membre de l’équipe, Julien St-Jacques, nous a présenté deux types de mesures concrètes actuellement développées dans le Saint-Laurent pour réduire le bruit : les mesures opérationnelles et les mesures à base de matériaux.

Les mesures opérationnelles s’appliquent plus facilement, comme elles visent uniquement les comportements de navigation. Elles ont donc un coût et un temps d’implantation bien plus faibles. Chez Innovation Maritime, le projet URN — Underwater radiated noise — en est un bon exemple. Il vise à faire une estimation du bruit externe du bateau en temps réel afin de permettre aux capitaines d’adapter la conduite, surtout en zones écologiquement sensibles.

Les mesures à base de matériaux, comme les projets Métaman I et II de l’équipe d’Innovation Maritime, influencent le son émis par les navires sans avoir à changer les pratiques de navigation. À l’aide de métamatériaux — matériaux qui par leur géométrie permettent d’atténuer des fréquences précises —, l’équipe peut cibler les fréquences néfastes pour la faune et réduire l’amplitude des ondes qui quittent la coque. Ce sont de réelles « éponges à bruit ».

Dans les faits, un mélange entre ces deux mesures ainsi que de bonnes pratiques comme la réduction de la vitesse de navigation réduit considérablement l’impact acoustique de la présence humaine sur les mammifères marins.

C’est en comprenant mieux cette grande symphonie aquatique qu’il sera possible de tamiser les bruits néfastes pour la biodiversité du Saint-Laurent. Spectatrices et musiciennes à leur tour, les baleines profiteront grandement de cette accalmie.

Actualité - 5/8/2026

Benjamin Gagné

Benjamin Gagne est à sa deuxième année avec le GREMM ayant rejoint l’équipe de rédaction lors de la saison d’été 2025. Passionné de communication environnementale et de sensibilisation sur les enjeux des changements climatiques, il utilise la communication écrite et graphique pour propager son amour des milieux naturels et la vie qu’ils contiennent. Ayant en poche son baccalauréat en études de l’environnement, il poussera ses connaissances plus loin cet automne à la maitrise en marketing.

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