Les bélugas du Saint-Laurent sont en déclin

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    08 / 02 / 2016 Par GREMM - / /

    DOSSIER MIS À JOUR LE 8 FÉVRIER 2016 – En 2015, 14 carcasses de bélugas ont été trouvées sur les berges du Saint-Laurent. Quatre ont été confirmées comme étant des nouveau-nés et deux autres pourraient aussi être des nouveau-nés, trois étaient des femelles mortes en couche (signes de mise bas récente ou de complication) et l’une a été définie hermaphrodite. Qu’en disent les chercheurs qui travaillent auprès de cette population? Découvrez les derniers articles parus sur le sujet.

    Retour en arrière: en 2012, les mortalités anormalement élevées de bélugas nouveau-nés sonnent l’alarme. L’année suivante, les scientifiques qui travaillent sur le béluga redoublent d’effort pour pousser plus loin les analyses des données recueillies au cours des 30 dernières années. Leur constat est alarmant : les bélugas sont en déclin depuis le début des années 2000. Et les mortalités récentes pourraient aggraver cette tendance. En décembre 2014, le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) évalue la population de bélugas du Saint-Laurent comme étant « en voie de disparition ».

     

    Un constat alarmant

    En 2012, les mortalités anormalement élevées de bélugas nouveau-nés ont sonné l’alarme pour tous les chercheurs qui suivent la population du Saint-Laurent. Le phénomène a fait la une pendant plusieurs semaines, on spéculait sur les causes possibles et on s’inquiétait de ce que la situation laissait présager pour le rétablissement du béluga.

    En 2013, toutes les équipes scientifiques qui travaillent sur différents aspects de cette population ont redoublé d’effort pour mettre les données à jour et pousser plus loin les analyses. Certaines séries de données couvrent plus de 30 ans.

    Ces équipes s’étaient donné rendez-vous à l’automne 2013 pour faire le point. Au sortir de cette rencontre, le constat est alarmant : l’exercice n’a pas permis de mettre le doigt sur la cause des mortalités de 2012, mais il a révélé un problème plus profond : la population, qu’on considérait jusqu’à présent stable, est en déclin depuis le début des années 2000. Cette conclusion a fait l’objet d’un avis scientifique. En décembre 2014, le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) a évalué la population de bélugas du Saint-Laurent comme étant « en voie de disparition » .

    Pour en savoir plus: Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC): Béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent .

    Des pistes pour comprendre

    Les chercheurs notent que le début du déclin coïncide avec un ensemble de changements importants dans l’écosystème du Saint-Laurent. La hausse de la température de l’eau, la diminution du couvert de glace en hiver et des changements dans l’abondance et la distribution des proies constituent des conditions défavorables pour cette population déjà fragile. L’augmentation rapide d’une nouvelle famille de contaminants jusqu’au début des années 2000 et l’accroissement du trafic maritime et du dérangement dans l’estuaire moyen contribuent également à la dégradation de l’habitat du béluga.

    Un avenir incertain

    Le tableau est donc sombre pour le béluga du Saint-Laurent. L’augmentation des mortalités chez les nouveau-nés demeure inexpliquée, mais les chercheurs s’inquiètent de l’impact qu’elles auront sur la trajectoire de la population. Ces nouveau-nés « absents » seront bien sûr des juvéniles et des adultes « absents » dans les prochaines années, ce qui pourrait accélérer le déclin amorcé depuis une dizaine d’années. De plus, on peut s’attendre à ce que les changements climatiques s’accentuent et créent des conditions de moins en moins favorables pour le béluga du Saint-Laurent.

    Animal emblématique, le béluga a été le moteur d’une mobilisation très large pour assainir et protéger le Saint-Laurent au début des années 1980. Décontamination, réglementation plus stricte des rejets industriels, création du parc marin du Saguenay-Saint-Laurent, interdiction des activités d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures dans l’estuaire, beaucoup d’initiatives ont pour origine le signal d’alarme que nous lançait le béluga sur l’état du Saint-Laurent, sa richesse et sa fragilité. Aujourd’hui, le Saint-Laurent et le béluga font face à de nouvelles pressions. Comment envisager l’avenir du béluga du Saint-Laurent ? Peut-on encore sauver ces canaris des mers ? Voici ce qu’en pensent trois spécialistes du béluga du Saint-Laurent.

    La parole aux chercheurs

    Stéphane Lair, vétérinaire en charge du programme de nécropsie des bélugas :
    LairStephane« Au cours des années 1970, les scientifiques ont révélé de graves problèmes liés aux contaminants chimiques comme les HAP et les BPC, ce qui a entrainé des changements règlementaires. On commence à voir les effets bénéfiques de ces mesures : certains de ces contaminants, présents en concentrations records chez les bélugas dans les années 1980, ont diminué. Les cancers, qui étaient la principale cause de mortalité chez les adultes dans les années 1980-1990, sont aussi à la baisse. Aucun béluga né après 1971 n’est mort du cancer. Mais, finalement, la population est frappée par d’autres problèmes, vraisemblablement en lien avec les changements climatiques. C’est très inquiétant. »

     

    Robert Michaud, directeur scientifique du GREMM et spécialiste du béluga du Saint-Laurent :
    BLV110809_1539 sans can « Nous suivons les bélugas du Saint-Laurent de près depuis plus de trente ans maintenant. Les données qui nous ont permis de sonner l’alarme au début des années 1980 et de comprendre l’évolution de cette population sont le fruit d’une extraordinaire collaboration entre plusieurs institutions gouvernementales, universitaires et privées. Ces données ont également servis à mettre en place des mesures de protection, comme le parc marin du Saguenay-Saint-Laurent. L’avenir des bélugas est étroitement lié à notre volonté et à notre capacité de suivre et comprendre les bouleversements auxquels ils sont et seront de plus en plus soumis. La protection du Saint-Laurent et de ses habitants nécessite un engagement à long terme. »

    Véronique Lesage, chercheure mammifères marins à l’Institut Maurice-Lamontagne de Pêches et Océans Canada, chapeaute cet exercice qui se conclura par la publication d’un avis scientifique :
    Vero« Même si la population du béluga du Saint-Laurent était considérée stable ou augmentait légèrement avant les années 2000, il faut se rappeler que son taux de croissance était bien en dessous de ce qui est normal pour une population de bélugas en santé. La population était donc déjà soumise à des pressions qui limitaient sa croissance, et ces pressions n’ont pas disparu aujourd’hui. Le déclin amorcé au début des années 2000 coïncide avec des changements importants dans leur écosystème, des changements qui créent des conditions environnementales défavorables. On n’a peut-être pas de contrôle direct ou immédiat sur ces conditions, mais on peut agir sur les stresseurs qui résultent de nos activités, comme le trafic maritime, le dérangement dans les aires sensibles pour les mères et les jeunes, la contamination, les atteintes aux habitats et la compétition avec les pêcheries. »

    Sur le sujet, Pêches et Océans Canada et le GREMM ont donné une dizaine d’entrevues dans les médias

     


    Pour en savoir plus: Un avis scientifique et des documents de recherche

    Suite à la réunion annuelle du Comité national d’examen par les pairs sur les mammifères marins, à St. Johns, Terre-Neuve—Labrador, du 7 au 11 octobre 2013, le Secrétariat canadien de consultation scientifique a publié et mis en ligne un Avis scientifique et plusieurs documents de recherche.

    Les analyses et conclusions qui suivent découlent des discussions lors de la réunion annuelle du Comité national d’examen par les pairs sur les mammifères marins, à St. Johns, Terre-Neuve—Labrador, du 7 au 11 octobre dernier, telles que recueillies et interprétées par l’équipe de Baleines en direct suite à des entrevues avec certains de ces scientifiques.

     

    Tendances dans la population

    • Un programme de récupération et d’analyse des carcasses de bélugas existe depuis 1982. Le nombre de carcasses retrouvées chaque année est demeuré stable, autour de 15 carcasses par année. Le nombre de nouveau-nés retrouvés morts a varié de 0 à 3 jusqu’à 2007, et a été exceptionnellement élevée en 2008 (8), 2010 (8) et 2012 (16). L’âge moyen de femelles retrouvées mortes est à la baisse depuis les années 2000 et, depuis 2010, on a rapporté plus de femelles mourant de complications liées à la naissance de leur jeune.
    • Entre 1988 et 2009, huit inventaires aériens photographiques ont été réalisés pour dénombrer les bélugas. L’estimé de 2009 est le plus bas de la série, mais aucune tendance n’a pu être confirmée car le nombre de recensements est trop faible et les variations trop importantes. Une deuxième série d’inventaires aériens, visuels ceux-là, a été réalisée entre 2001 et 2009. Le décompte de 2009 est également le plus bas de la série, mais encore une fois aucune tendance ne peut être confirmée avec cet outil car la période couverte est trop courte et la précision trop faible.
    • Ces inventaires aériens détectent toutefois une baisse dans la proportion de jeunes dans la population (0 à 1 an) : elle passe de 15,1-17,8% dans les années 1990 à 3,2-8,4% dans les années 2000.
    • Un modèle mathématique a été construit sur la base des données des inventaires aériens et du programme de récupération des carcasses. Le modèle suggère que la population aurait été stable ou en légère croissance jusqu’au début des années 2000, et qu’elle décline depuis. Le modèle estime la taille de la population en 2012 à 889 bélugas.
    • Le modèle suggère aussi que la population de bélugas connaît une période d’instabilité depuis le début des années 2000 avec entre autres un déclin de la proportion des juvéniles et des nouveau-nés dans la population et de fortes variations dans les mortalités de nouveau-nés.
    • Les conclusions de cet exercice de modélisation rejoignent les observations du programme de recensement annuel des bélugas par photo-identification (1989-2012). Cet ensemble de données indépendantes mesure en effet les mêmes tendances que le modèle dans l’évolution de la proportion des jeunes et la production de nouveau-nés.

     

    À la recherche d’explications

    • L’analyse des ratios d’isotopes stables mesurés dans les carcasses entre 1988 et 2012 montre qu’il y a un changement dans la source de carbone (et donc probablement dans l’alimentation) des bélugas depuis 2003.
    • Une analyse incluant 28 indices environnementaux suivis entre 1990 et 2012 montre que le système a connu des changements importants ces dernières années, avec une baisse de la biomasse de certains poissons, des conditions de glace sous la normale en hiver et des températures d’eau supérieures à la normale.
    • Les bélugas sont parmi les mammifères marins les plus contaminés au monde. Certains contaminants sont en baisse depuis une dizaine d’années (ex. BPC, DDT), alors que les composés polybromés (PBDE) ont augmenté de façon exponentielle au cours des années 1990. Les PBDE pourraient affecter la survie des jeunes ou la capacité des femelles à en prendre soin.
    • Le trafic maritime associé au tourisme et à la plaisance atteint un pic en juillet-août, au moment de la saison des naissances pour le béluga. Ce trafic a augmenté entre 2003 et 2012 dans certains secteurs, y compris dans des secteurs occupés par les femelles et les jeunes.

     

    Retour sur les mortalités de nouveau-nés

    • En 2008, les mortalités de nouveau-nés (8) sont associées à un « bloom » de l’algue toxique Alexandrium tamarense dans l’estuaire. Beaucoup d’autres animaux marins avaient connu des mortalités inhabituelles cet été-là et les examens chimiques et pathologiques avaient conclu que la saxitoxine avait joué un rôle, seule ou en conjonction avec d’autres facteurs défavorables.
    • En 2010 et 2012, des facteurs inconnus ont réduit les chances de survie des jeunes. Cette période coïncide avec une période de changements encore plus marqués en ce qui concerne la diminution du couvert de glace en hiver et l’augmentation de la température de l’eau.

     

    Conclusions

    • Le modèle suggère que la population de bélugas du Saint-Laurent est en déclin depuis le début des années 2000. Ce déclin coïncide avec une période de conditions environnementales défavorables, des niveaux élevés de contaminants polybromés (PBDE), une exposition accrue au bruit et au trafic maritime et un « bloom » d’algue toxique.
    • L’écosystème de la population du Saint-Laurent connaît de grands changements qui s’accentueront et risquent d’affecter le béluga. Si on ne peut faire grand chose à court terme pour contrer ces changements dans l’écosystème, nos efforts peuvent porter sur la réduction des impacts de nos activités, comme le dérangement dans les aires sensibles, la contamination chimique, la perte d’habitat ou la compétition avec les pêcheries.

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