Tout commence la matinée du 10 juillet 2017, une journée pour le moins ordinaire. Une météo plutôt clémente, une visibilité à son maximum, et un Saint-Laurent semblable à un miroir. Bref, on avait des conditions parfaites pour trouver nos grosses baleines. Mais à la sortie du port, quelques goélands attirent l’œil expérimenté de notre capitaine. Ces derniers sont très actifs et picorent quelque chose de difficile à définir, semblable à un morceau de plastique ou de caoutchouc. À l’approche d’un premier oiseau, l’hypothèse du capitaine se confirme : c’est un «bout» de marsouin !

Au total, nous récoltons pas moins de trois morceaux, dont un qui attire un peu plus notre attention : l’on peut discerner une coupure nette et distincte dans le cuir de l’animal. De plus, toute la chair de l’animal était absente… étrange. Mais qui (ou quoi) peut bien être à l’origine de cette sinistre rencontre ? Ces quelques indices me laissent croire au résultat d’un acte de braconnage. Mais le capitaine nous amène sur une autre piste. Le suspect numéro 1, selon lui, serait : le phoque gris !

De retour à notre port d’attache, je me décide à mener ma petite enquête. D’assistant de recherche, me voilà rendu détective! Dans un premier temps, je contacte l’équipe du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, qui reçoit les carcasses afin de les faire analyser. Depuis plusieurs années, les garde-parcs s’interrogent sur l’origine de ces mutilations et aucune théorie n’est écartée, notamment celle du braconnage, car historiquement, les marsouins pris de façon accidentelle étaient consommés par les locaux. Peut-être que cette tradition se perpétue?

Revenons à l’hypothèse du capitaine. Il existe quelques études provenant de l’Europe sur la prédation du marsouin par le phoque gris. Des chercheurs de l’Université de Lièges, en Belgique, se sont interrogés sur l’auteur des mutilations qu’ils pouvaient observer sur les carcasses de marsouins échouées sur leurs plages. Après avoir identifié la mâchoire potentiellement à l’origine de ces actes, un relevé d’ADN dans les plaies est venu confirmer l’identité de l’agresseur : il s’agit bel et bien du phoque gris. Il existe donc une forme de prédation par ce dernier. Il faut dire qu’avec ses 350 kg tout mouillés, un gros phoque gris adulte peut facilement s’en prendre à un petit cétacé de 50 kg. Est-ce une prédation pour se nourrir ? Une confrontation liée à la compétition pour la même ressource alimentaire ? Une forme de jeu pour se tester entre mâle ?

J’ai donc pris contact avec la chercheuse Anik Boileau, du Centre d’éducation et de recherche de Sept-Îles (CERSI).  Anik s’est spécialisée sur le marsouin commun et, depuis quelques années, elle reçoit et analyse les carcasses de cette espèce lorsqu’ils sont rapportés au Réseau québécois d’Urgences pour les mammifères marins. Bien que des chercheurs l’ont documenté en Grande-Bretagne, il n’y a rien de confirmé dans le Saint-Laurent, mais pour la chercheuse, cette prédation pourrait exister ici aussi. Plusieurs mentions de professionnels de la mer disent avoir vu se dérouler une scène de prédation d’un phoque gris sur un marsouin commun de leurs propres yeux dans le Saint-Laurent. Mais aucune preuve photo ou vidéo n’a malheureusement été rapportée pour documenter la scène.

Outre le phoque gris, Anik Boileau mentionne un nouveau suspect, un proche cousin du marsouin… les dauphins. Il y aurait eu un cas d’attaque sur des marsouins communs de documenté. De même, la chercheuse possède présentement une carcasse qui montrerait des traces de morsures semblables à celle d’un dauphin à flancs blancs. Ces agressions entre espèces pourraient donc mettre de l’avant une éventuelle compétition interspécifique.

Bien sûr, d’autres suspects qui fréquentent nos eaux sont aussi sur le banc des accusés comme le grand requin blanc ou encore l’épaulard. Toutefois, dans l’estuaire du Saint-Laurent, il semble peu probable que ces deux prédateurs aient attaqué le marsouin que nous avons trouvé.  Notons aussi que la cause principale de mortalité trouvée sur les carcasses de marsouin serait les maladies infectieuses.

Il n’y a donc malheureusement pas de coupable désigné à cette heure, mais une enquête est en cours. Donc, si en vous promenant sur l’estran ou en mer, vous trouvez un morceau de chair semblable à celle d’un marsouin, veuillez appeler directement le Réseau québécois d’Urgences pour les mammifères marins au 1-877-7baleine. Par ce petit geste, vous pourrez contribuer à faire avancer la recherche et permettre de résoudre avec nous cette enquête.

Une affaire à suivre…

Carnet de terrain - 30/7/2017

Équipe du GREMM

Dirigée par Robert Michaud, directeur scientifique, l’équipe de recherche du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM) étudie en mer les bélugas du Saint-Laurent et les grands rorquals (rorqual à bosse, rorqual bleu et rorqual commun). Le Bleuvet et le BpJAM quittent chaque matin le port de Tadoussac pour récolter de précieuses informations sur la vie des baleines de l’estuaire du Saint-Laurent.

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