Écrit par Emily Fortin
C’est à l’âge de trois ans que je visitais Tadoussac pour la première fois. Puisque je ne peux pas prétendre me rappeler du village ou du long voyage depuis Sherbrooke, je peux certainement attribuer une partie de ma passion pour le milieu marin aux géants que j’ai croisés lors de mon passage.
À la quête de l’eau salée
Au fil des ans, j’ai eu la chance de voyager à travers le monde pour étudier les animaux marins et accroître mes compétences en tant que chercheuse. Autant que je dois mes connaissances sur la vie marine aux dauphins de Sardaigne, aux baleines noires du Maine et aux tortues du Mexique, autant que mon cœur a toujours été dans les eaux du Saint-Laurent.
À l’université, au moment où j’avais la chance de faire des travaux à libre sujet, je choisissais toujours d’en apprendre sur les eaux canadiennes. Un écrit sur une espèce qu’on retrouve dans les eaux polaires? Parfait, on s’y met sur le béluga. Un projet sur un enjeu des pêcheurs américains avec la baleine noire? Pas de problème, j’ai hâte de voir ce que nos pêcheurs au Nouveau-Brunswick en pensent. Une présentation sur un mammifère marin touché par la pollution? Bon, le choix est large, mais saviez-vous que la majorité des ours polaires se trouvent dans l’Arctique canadien? Je n’ai jamais manqué de passion, mais le jour où j’ai dû mettre ces principes de conservation en pratique, le rêve d’enfant s’est mis à ressembler de plus en plus à un bon défi.
Le silence prend le large
On arrive à l’été 2026. Je me dirige vers Tadoussac pour une collecte de données dans le cadre de ma maîtrise à l’Université du Québec en Outaouais. L’embouchure du Saguenay, un endroit bien fréquenté par les bélugas et les petits rorquals, est soumise depuis quelques mois déjà à des travaux de construction sur les quais des traversiers à Tadoussac et Baie-Sainte-Catherine. Le bruit anthropique n’est rien de nouveau dans cette région. Entre le bruit des traversiers, des croisières aux baleines et des plaisanciers, il existe peu de périodes où le passage vers le fjord du Saguenay est tranquille. La particularité cet été, c’est qu’en 24h, les périodes de répit acoustique sont pratiquement inexistantes. Alors qu’il fut un temps où les seuls bruits anthropiques après le coucher du soleil provenaient d’un seul traversier qui opérait une fois par heure, celui-ci est maintenant jumelé avec des travaux de nuit effectués par des plongeurs. Avec l’ajout des opérations côtières le jour, on finit par augmenter les niveaux de bruit à toute heure de la journée.
Les articles sur les effets du bruit anthropique sur les baleines sont plutôt unanimes : c’est dérangeant pour les baleines. Il y a néanmoins une particularité à cet endroit : puisque la distance entre les quais n’est qu’environ deux kilomètres, les cétacés doivent traverser une espèce de labyrinthe d’évitement dans l’embouchure, ce qui complique cette tâche d’esquive. Les baleines n’ont pas le choix d’être proches des chantiers si elles veulent utiliser le fjord, qui contient plusieurs aires d’alimentation et de socialisation importantes pour le béluga, dont Baie-Sainte-Marguerite. Entre les rares moments où le paysage sonore s’apaise et l’espace limité pour s’éloigner des zones bruyantes, il est difficile de voir comment les bélugas et les petits rorquals réagiront.
Jumelles, casquette, patience
C’est là qu’intervient mon travail d’observation. Je consacre mon été à une prise de données depuis le haut de la passerelle au-dessus du quai du traversier à Tadoussac. C’est à l’aide d’une station totale, un outil permet de cibler un point et d’en obtenir les coordonnées géographiques précises, que je mesure la distance entre les baleines et les quais de traversiers. Condamnée à devenir matinale, je profite de chaque heure de lumière possible pour observer l’embouchure du Saguenay et voir de quelle manière les baleines l’utilisent. Je prends des données telles que le temps passé dans l’aire d’étude (soit entre les quais des traversiers et Pointe-Noire), la composition des groupes (la présence et le nombre de bélugas gris), leur direction, l’heure de leur passage (pour coordonner avec l’effet des marées) et leurs comportements de surface pour comprendre s’ils utilisent cet espace pour s’alimenter, se reposer, socialiser ou seulement pour se déplacer. Je note également la présence de bateaux. Grâce à l’équipe du GREMM, je vais entendre et mieux comprendre le niveau de bruit produit par le chantier de construction suite au déploiement d’hydrophones.
La bonne nouvelle, c’est que les baleines y sont toujours. Sans rien pouvoir conclure à ce moment, c’est clair que l’embouchure du Saguenay est néanmoins utilisée par les bélugas et les petits rorquals malgré la situation acoustique en vigueur. Les initiatives de conservation sont toutefois nombreuses et nécessaires pour protéger ces espèces et les habitats dont elles dépendent. L’expansion du parc marin représente d’ailleurs un pas important dans cette direction. Je me compte extrêmement chanceuse de faire partie des initiatives pour faire évoluer les protections au même rythme que les pressions auxquelles ces milieux font face.
Sur ce, je vous invite à lever les yeux lors de votre prochaine traversée à Tadoussac. Si vous voyez une présumée arpenteuse, installée en haut de la passerelle, visage collé aux jumelles, n’hésitez pas à lui faire des petits « coucou ». Et sachez que si je ne réponds pas, c’est probablement un bon signe…qu’il y a un béluga pas loin!