Serait-il possible de doter plus de baleines d’émetteurs de localisation pour prévenir les collisions?

  • Les employés sur les vraquiers d’Algoma Central Corporation vont maintenant récolter des données d’observation de baleines durant leur trajet sur la voie maritime du Saint-Laurent. © Renaud Pintiaux
    14 / 05 / 2018 Par Marie-Ève Muller -

    Si les navires parvenaient à savoir où exactement sont les baleines, réduirait-on ainsi les collisions? Cette question, vous êtes plusieurs à nous l’avoir posée. L’état des technologies nous oblige à répondre que non, pour le moment, il n’est pas possible de suivre les baleines par émetteurs pour que les capitaines puissent savoir exactement où sont les baleines individuellement, et ce, en tout temps. Petit tour d’horizon des enjeux liés au suivi par balise (tag en anglais), qu’on appelle la télémétrie.

    D’abord, la pose d’émetteur sur une baleine n’est pas un exercice aisé. On peut faire tenir l’émetteur grâce à des ventouses ou encore grâce à des dards qui s’enfonceront dans le tissu cartilagineux situé sur la dorsale ou à la base de la dorsale, selon l’espèce de baleine visée. Puisque les ventouses ne tiennent que pour de courtes durées, cette technique ne serait pas appropriée pour suivre la position des baleines sur de longues distances.

    Un béluga avec une balise télémétrique © GREMM

    Pour ce qui est des balises ancrées dans le tissu cartilagineux, la pose demande de s’approcher très près de l’animal, et d’envoyer la balise avec force et précision pour qu’elle tienne malgré les plongées, la pression changeante de l’eau selon la profondeur, les contacts, etc. Pour augmenter les probabilités de succès, le bateau d’où se fera la pose doit se trouver très près de l’animal, ce qui peut lui occasionner un stress important. De plus, les trous causés par les dards peuvent s’infecter et causer des problèmes de santé, et même la mort, comme ce fut le cas pour l’épaulard L95. Ces éléments soulèvent donc une question éthique quant à la valeur des données récoltées versus les risques possibles, surtout sur des espèces ou des populations en voie de disparition, comme les bélugas du Saint-Laurent ou les baleines noires de l’Atlantique Nord. Pour plusieurs projets, néanmoins, ces balises amènent des informations capitales, comme pour le suivi des mouvements migratoires des rorquals bleus.

    Selon le type de balises, l’espèce de cétacé visée et la qualité de la pose, la durée de tenue de la balise variera de quelques heures à 70 jours, avec quelques cas d’exception de durée de plusieurs mois. L’exercice ne semble donc pas possible pour un suivi à long terme avec la technologie actuelle.

    La télémétrie radio (VHF) étant utilisée pour des suivis de courte durée pour savoir, par exemple, le comportement de plongée d’une baleine lorsqu’elle s’alimente, la télémétrie satellite serait privilégiée. Les balises satellites émettent une position seulement lorsque l’animal fait surface. Il peut donc y avoir des dizaines de kilomètres entre deux positions, ce qui ne permet pas de savoir où est l’animal à tout moment. La qualité des données de positions variera aussi selon que l’animal fasse complètement surface ou encore selon la localisation des satellites au moment où la balise sort de l’eau. Dans tous les cas, la position de l’animal n’est pas connue en continu.

    Finalement, le cout de chaque balise oscille autour des milliers de dollars. Un programme de pose de balises à large échelle serait donc très onéreux.

    La détection acoustique des baleines par des sous-marins autonomes téléguidés (gliders), les survols aériens, la surveillance à partir des navires, le système Whale Alert, qui permet de partager entre bateaux des observations de mammifères marins et le ralentissement dans certaines zones plus à risque et même le ralentissement volontaire semblent donc encore des méthodes à privilégier pour la prévention des collisions.


    Marie-Ève Muller s’occupe des communications du GREMM. Comme rédactrice en chef de Baleines en direct, elle dévore les recherches et s’abreuve aux récits des scientifiques et des observateurs. Issue du milieu de la littérature et du journalisme, Marie-Ève cherche à mettre en mots et en images la fragile réalité des cétacés.