Pouvant peser jusqu’à 135 tonnes, le rorqual bleu est le plus gros animal de notre planète. En voyant la taille gigantesque du squelette de sa mâchoire exposée au CIMM, les visiteurs nous demandent parfois : quelle quantité de nourriture cette baleine peut-elle ingérer en une seule bouchée, en une journée, en une année?

Le rorqual bleu se nourrit exclusivement de krill, un petit crustacé, et en mange littéralement des tonnes. En une seule journée d’alimentation, un rorqual bleu peut ingérer 16 tonnes de krill, soit, 12% de son propre poids! C’est ce que nous apprend une étude publiée en novembre dernier dans la revue scientifique Nature. Ainsi, les membres de cette espèce de baleine mangeraient trois fois plus de proies que ce que l’on croyait auparavant. Paradoxalement, il s’agit d’une bonne nouvelle : l’augmentation du nombre de baleines pourrait être encore plus bénéfique que ce que l’on pensait pour l’écosystème océanique.

Un chasseur saisonnier

L’alimentation du rorqual bleu possède des caractéristiques qui compliquent l’évaluation de son appétit. Pour calculer le volume de proies qu’un rorqual mange en une année, on ne peut pas simplement multiplier la quantité de nourriture qu’il ingère en une journée par le nombre de jours que contient une année. L’appétit du rorqual bleu n’est pas constant tout au long de l’année. Le rorqual bleu est en effet une espèce migratrice qui se déplace vers des latitudes plus élevées en été pour rejoindre des aires d’alimentation riches en nourriture, et qui migre vers des latitudes plus faibles en hiver pour se reproduire. On estime qu’un individu ingère 83% des calories dont il aura besoin pour toute l’année en seulement 90 à 120 jours. Des chercheurs se sont donc particulièrement intéressés à l’alimentation des baleines durant cette saison.

Trois fois plus gourmand que prévu!

Selon les récents relevés de l’équipe de la Station marine de Hopkins à l’Université de Stanford, un rorqual bleu situé dans l’est de l’océan Pacifique Nord ingérerait en moyenne 16 tonnes de krill dans une journée d’alimentation. En comparaison, la baleine noire de l’Atlantique Nord et la baleine boréale consommeraient respectivement 5 et 6 tonnes de petit zooplancton au cours d’une journée d’alimentation.

Jusqu’ici, on estimait que les baleines à fanons mangeaient l’équivalent de moins de 5% de leur poids total. On sait maintenant qu’elles consommeraient en réalité une quantité de proies (incluant du krill, des copépodes ou des petits poissons dépendamment des espèces) représentant de 5 à 30% de leur masse corporelle. En moyenne, c’est 3 fois plus que ce que l’on pensait auparavant! Le fait que nous ayons autant sous-estimé l’alimentation des rorquals bleus vient bouleverser nos connaissances sur les besoins alimentaires des rorquals bleus.

Une approche plus précise

Jusqu’à présent, deux méthodes avaient été utilisées pour évaluer l’appétit du rorqual bleu. La première méthode consiste à analyser le contenu des estomacs de baleines échouées, mais sans connaitre le temps de digestion des baleines, la vitesse à laquelle elles mangent ou la densité des proies, cette méthode reste imprécise. La seconde méthode mise sur l’estimation de la quantité de nourriture grâce à des modèles bioénergétiques bâtis à partir d’odontocètes élevés en captivité.

Cependant, l’équipe de l’Université de Stanford, a eu recours à une méthode novatrice beaucoup plus précise. Afin de raffiner leurs estimations, les chercheurs ont considéré des variables auparavant mises de côté : la fréquence à laquelle les baleines se nourrissent, leur capacité d’engouffrement et la quantité de proies disponibles. Ils ont notamment utilisé des échosondeurs pour mesurer la taille et la densité des bancs de krill et d’autres espèces de proies dont les baleines se nourrissent.

« Le paradoxe du krill »

Si les baleines mangent davantage que ce que l’on avait précédemment estimé, devrait-on s’inquiéter qu’elles manquent de nourriture? Pas vraiment, estiment les scientifiques. En fait, plus les baleines mangent de krill, plus les stocks de ces petits crustacés grossissent; un phénomène étonnant, mais bien documenté. D’ailleurs, le déclin de ce zooplancton après la perte d’un grand nombre de ses prédateurs est appelé le «paradoxe du krill».

Il y a plus de cent ans, les baleines mangeaient, chaque année, deux fois plus de krill que la quantité totale retrouvée aujourd’hui dans les océans! Cette chute du krill s’est produite après le déclin de plus de 90% des grands rorquals ayant eu lieu entre les années 1900 et 2000 dans les océans de l’hémisphère sud, notamment. Ce paradoxe du krill s’explique par une fonction importante que les baleines à fanons, comme le rorqual bleu, exercent dans leur environnement : le recyclage des nutriments.

Les excréments des baleines constituent un véritable engrais pour le krill. Lorsque les baleines défèquent dans l’eau, des nutriments, tels que le fer, redeviennent accessibles pour le phytoplancton et la productivité du zooplancton s’en retrouve augmentée. Les baleines consomment du krill, mais contribuent également à sa prolifération. C’est ce qu’on appelle une boucle de rétroaction trophique.

Une bonne nouvelle pour l’écosystème marin

Le fait que la quantité de proies ingérées par les baleines ait été sous-estimée laisse croire que nous avons aussi sous-estimé le rôle des baleines dans l’écosystème marin. Les baleines joueraient un rôle très important pour la santé des océans.

«Le rétablissement des populations de baleines et de leurs services de recyclages des nutriments pourrait augmenter la productivité et restaurer les fonctions de l’écosystème perdues pendant la chasse à la baleine du 20e siècle», concluent les auteurs de la récente étude de L’Université de Stanford.

Comme quoi avoir l’heure juste peut donner un peu d’espoir.

Les baleines en questions - 28/2/2022

Marika Drouin

Marika Drouin a rejoint l'équipe de Baleine en direct en tant que rédactrice scientifique au GREMM à l'automne 2021. Elle a effectué un baccalauréat en biologie ainsi qu'une maitrise en biochimie - profil bio-informatique à l'Université Laval. Sauveteuse durant de nombreux étés et plongeuse à ses heures, Marika est fascinée par l'écosystème du fleuve St-Laurent et par toutes les espèces qui y vivent! Passionnée par la communication scientifique, Marika adore imager des phénomènes complexes afin de faire voyager toute personne intéressée dans le monde insoupçonné des baleines!

Articles recommandés

Les baleines font-elles preuve d’altruisme? (3/3) L’exemple des cétacés à l’état sauvage

Prendre soin d’individus malades, blessés ou morts - un comportement dit épimélétique – est une forme d’expression de l’empathie courante…

|Les baleines en questions 10/11/2022

Où en est la chasse à la baleine dans le monde ?

L’opinion publique semble de plus en plus concernée par l’avenir des baleines qui sont devenues, au fil du temps, un…

|Les baleines en questions 3/11/2022

Comment démystifier la taxonomie des baleines?

Par définition, la taxonomie est une science visant l’étude de la diversité du monde vivant. Pour ce faire, les différents…

|Les baleines en questions 3/11/2022