Étudier les géants des mers n’est pas chose simple pour les chercheurs ! Comment, par exemple, évaluer l’appétit d’un rorqual bleu? Peser une bouchée de baleine, avalée en mouvement, en pleine mer, semble une mission totalement impossible… et on vous rassure, aucun chercheur n’a souhaité se faire volontairement avaler par un rorqual pour les besoins de la science ! Pourtant, connaitre la quantité de nourriture ingérée par une baleine est essentiel pour mieux comprendre ses besoins alimentaires. Alors, comment faire?

Un appétit de géant

Pour attraper ses proies, le rorqual bleu possède une technique bien particulière : il repère un banc de krill, et plonge dedans bouche grande ouverte, engloutissant dans sa cavité buccale une quantité impressionnante d’eau et de proies mélangées. Il recrache ensuite l’eau à travers le filtre de ses fanons; ainsi seul le krill reste à l’intérieur de la bouche. La baleine peut alors déguster sa bouchée !

En observant ce type de comportement, les scientifiques ont mis au point des modèles mathématiques. Pour calculer la quantité de nourriture avalée, il faut évaluer d’une part le volume d’eau contenant du krill que peut engouffrer une baleine en une bouchée, et d’autre part connaitre la quantité de krill contenu dans chaque mètre cube (m3) d’eau.

Une bouche hyperextensible

Afin de mesurer le volume disponible dans une bouche de rorqual bleu, les chercheurs se sont basés sur plusieurs éléments, comme les mensurations de son crâne et des mandibules, mais aussi les propriétés des tissus de sa bouche et de ses plis ventraux. Le rorqual bleu a un corps bien particulier : la mandibule inférieure de sa mâchoire peut se disloquer pour s’ouvrir à presque 90°, et le plancher de sa bouche, conçu en accordéon, peut s’étirer jusqu’à quadrupler de taille.

Grâce aux squelettes et aux carcasses retrouvés, combinés avec les connaissances sur la vitesse de nage lors des plongées, les chercheurs ont ainsi modélisé qu’un rorqual bleu de 25 m pouvait engloutir jusqu’à 80 000 litres en une seule bouchée (pour l’humain, on est en moyenne à 0,07 litre !).

360 kg de krill en une bouchée !

En parallèle, pour connaitre la densité des proies dans l’eau, les chercheurs utilisent souvent un échosondeur. Cet appareil, qui envoie des signaux acoustiques dans l’eau, repère la présence du krill et des petits poissons, qui renvoient les ondes comme un miroir. Avec cet outil, on a réalisé que la quantité d’animaux présents par litre d’eau était très variable. Dans l’estuaire du Saint-Laurent, une poche de krill contient en moyenne 20 à 100 g de krill/m3 d’eau. Mais dans certaines zones du monde particulièrement riches, lorsqu’on utilise un filet pour mesurer les concentrations, on atteint parfois 4,5 kg/m3 !

Si on reprend donc l’exemple de notre rorqual bleu de 25 m, il suffit de multiplier le volume d’eau engouffré (80 m3) par la densité de proie pour obtenir la quantité de krill avalée. Dans le cas d’une densité très importante de krill (4,5 kg/m3), chaque bouchée apporte au rorqual environ 360 kg de krill, soit le poids d’un petit cheval ! Néanmoins, dans le Saint-Laurent, avec une densité moyenne de 0,05 kg de krill/m3, une bouchée apportera plutôt autour de 5 kg de nourriture.

Une eau suffisamment riche pour nourrir une baleine ?

Mais pourquoi les chercheurs se donnent-ils tant de mal pour obtenir ce calcul ? Pour vérifier que les rorquals bleus mangent à leur faim. En dessous d’une certaine densité de krill, les baleines ne vont pas obtenir une alimentation suffisante pour compenser l’énergie perdue à plonger et prendre une bouchée. L’étude de l’alimentation de nos géants des mers, la mesure et le suivi de la densité de proie, sont donc des enjeux majeurs pour l’avenir des cétacés.

Les baleines en questions - 24/3/2020

Laure Marandet

Laure Marandet est rédactrice pour le GREMM depuis l'hiver 2020. Persuadée que la conservation des espèces passe par une meilleure connaissance du grand public, elle pratique avec passion la vulgarisation scientifique depuis plus de 15 ans. Ses armes: une double formation de biologiste et de journaliste, une insatiable curiosité, un amour d'enfant pour le monde animal, et la patience nécessaire pour ciseler des textes à la fois clairs et précis.

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