Quand les baleines franches australes deviennent la cible des goélands

  • Baleine noire de l'Atlantique Nord © GREMM
    02 / 12 / 2015 Par Marie-Sophie Giroux - / /

    Les eaux bordant la péninsule de Valdés en Argentine sont une aire de reproduction et de mise bas pour les baleines franches australes (Eubalaena australis). Ces baleines sont devenues la cible du goéland dominicain (Larus dominicanus). Les oiseaux arrachent des bouts de peau de plusieurs centimètres sur le dos des baleines causant des plaies susceptibles d’infection. Les mères et leur baleineau sont les principales cibles. Depuis 30 ans, ces attaques ont augmenté; la proportion d’individus blessés ainsi est passée de 2 à 99 %. Si les femelles ont développé de nouveaux comportements d’évitement, les nouveau-nés sont toujours très vulnérables. Ce harcèlement aurait même un rôle à jouer, parmi d’autres facteurs, dans l’important taux de mortalité de baleineaux observé dans cette région depuis les années 2000.

    Une étude sur 40 ans

    Les baleines franches australes se rassemblent de juin à décembre au large de la péninsule de Valdés en Argentine pour s’accoupler et mettre bas. Depuis les années 1970, ces géants, longs d’une quinzaine de mètres, sont devenus la cible des goélands dominicains peuplant la région. Les mères et leur jeune sont les principaux visés. Les oiseaux picorent la peau et la graisse sur le dos des baleines. Les attaques répétées étendent les plaies susceptibles d’infection. Une infection peut mener à la déshydratation et à des problèmes de thermorégulation. Les baleines dépenseraient aussi plus d’énergie à fuir les oiseaux plutôt que de se reposer ou de prendre soin des petits alors que ceux-ci sont à une période cruciale de leur vie, complètement dépendant de leur mère pour survivre.

    Une équipe de chercheurs, menée par Carina Marón de l’Université d’Utah, s’est intéressée à l’évolution de ce harcèlement avec le temps. Grâce aux photos aériennes prises entre 1974 et 2011, l’équipe a noté les changements dans la présence, le nombre et la taille des lésions sur plus de 200 baleines franches, mères et nouveau-nés. Ils ont également étudié les photographies de 192 baleineaux retrouvés morts entre 2003 et 2011. Les résultats de cette étude ont été publiés en octobre 2015 dans la revue PLOS ONE.

    Dans les années 1970, seulement 2 % des individus présentaient des lésions causées par les goélands. Quarante ans plus tard, presque tous les individus (99 %) en ont. Dans les années 1980-1990, le nombre de lésions semblait équivalent chez les adultes et les baleineaux (entre 1 à 5 lésions/individu). Depuis 2000, ce nombre est devenu beaucoup plus élevé chez les jeunes (au moins 9 lésions/individu). Les femelles ont depuis développé de nouveaux comportements en surface pour éviter les attaques en cambrant par exemple le dos pour ne laisser que la tête et la queue hors de l’eau. Les jeunes, moins expérimentés, plus petits et plus souvent à la surface pour respirer, sont toujours très vulnérables aux assauts des oiseaux.

    Un facteur de stress de plus, mais qui n’explique pas tout

    Selon les conclusions des chercheurs, ce harcèlement aurait une part de responsabilité dans la mortalité de baleineaux observée dans cette région du monde. C’est plus de 600 jeunes baleines franches australes qui ont été trouvées mortes entre 2003 et 2014. Les causes derrière cette grande mortalité demeurent méconnues, mais quelques facteurs ont déjà été soulevés comme le manque de nourriture pour les femelles, un empoisonnement par une toxine, une maladie infectieuse, etc.

    Des oiseaux s’attaquant à plus grand qu’eux

    Le goéland dominicain est un oiseau de mer qui habite les îles et les côtes de l’hémisphère Sud. Il a un régime très varié: mollusques, poissons, reptiles, amphibiens et autres espèces d’oiseaux et leurs œufs. Les baleines franches australes ne sont pas les seuls mammifères marins à être ciblés par ces oiseaux. Au cours des 15 dernières années, des scientifiques ont identifié près de 500 attaques de goélands dominicains sur de jeunes otaries à fourrure d’Afrique du Sud (Arctocephalus pusillus pusillus), au large du parc national Dorob en Namibie. Leur stratégie est de viser principalement les yeux des nouveau-nés. Aveugles, ceux-ci ne retrouvent plus leur mère et deviennent impuissants face aux prochaines agressions. Cette «nouvelle» stratégie des goélands dominicains s’explique probablement par l’augmentation des populations d’otaries à fourrure dans la région.

    Source :

    Increased Wounding of Southern Right Whale (Eubalaena australis) Calves by Kelp Gulls (Larus dominicanus) at Península Valdés, Argentina

    Pour en savoir plus :

    Southern right whale calf wounding by Kelp Gulls increased to nearly all over four decades

    Whale calves are more vulnerable to gull attacks

    Existe-il des associations entre les baleines et les oiseaux?

    Seagulls Have a Gruesome New Way of Attacking Baby Seals