L’automne venu, presque toutes les baleines à fanons du Saint-Laurent nous quittent pour aller dans les eaux plus chaudes du sud, où elles trouvent des conditions favorables à leur reproduction et à leur mise bas. Leur trajectoire et leur destination ne sont toutefois pas toujours connues des chercheurs, qui tentent de suivre ces géants pendant des milliers kilomètres, un défi considérable. Ainsi, si on sait que la plus petite des grandes baleines, le petit rorqual, effectuerait également un long voyage vers le sud, plusieurs mystères persistent quant aux détails de ses migrations.

Écouter pour repérer

Plutôt que de s’en remettre à leurs observations, le biologiste Christopher Clark et son équipe ont retracé la trajectoire migratoire de cette espèce en se fiant à leurs oreilles. Le petit rorqual émet un son distinctif, répétitif et de basse fréquence nommé «train d’impulsion», enregistré par les chercheurs grâce à des hydrophones (des microphones sous-marins) placés sur 16 sites différents dans l’Atlantique Nord. À l’automne et au printemps, alors qu’ils étaient probablement en déplacement, les petits rorquals ont été entendus au large de l’Afrique de l’Ouest et de la côte est des États-Unis, tandis qu’à l’hiver on les a principalement repérés au large du sud-est des États-Unis et dans les eaux des Caraïbes.

Il semblerait donc que cette espèce privilégie les basses latitudes en hiver. On ne sait toutefois pas encore où se trouvent précisément leurs aires de reproduction et de mise bas.

Pour approfondir leurs connaissances sur le sujet, les chercheurs pourraient déterminer quel rôle jouent les vocalises du petit rorqual dans la reproduction. Les sons émis diffèrent-ils selon le sexe de l’animal? Les mères communiquent-elles avec leur veau en utilisant des vocalises spécifiques? Espérons que les futures recherches nous éclaireront à ce sujet.

Perdre le sud

Par ailleurs, le petit rorqual ne choisit pas toujours les destinations soleil. En novembre 2015, puis en mars 2017, deux petits rorquals femelles accompagnées par leurs veaux ont été observées dans un secteur inattendu: au large de l’Angleterre et de l’Irlande! Peu de temps après, plusieurs autres individus adultes auraient été vus  dans la même région pendant la saison hivernale. Pourquoi se priver ainsi des conditions clémentes du sud?

Les chercheurs n’ont pas de réponse précise, mais ils émettent une hypothèse: grâce à la dérive nord atlantique, une composante du Gulf Stream qui remonte vers le nord est, les eaux près de l’Irlande atteindraient des températures plus élevées qu’attendu. Elles seraient donc assez chaudes pour permettre aux veaux de survivre et de se développer normalement. Les grandes migrations vers le sud ne seraient alors plus nécessaires.

Ces observations restent toutefois anecdotiques et il faudra d’autres études pour déterminer s’il s’agit d’un comportement occasionnel, qui varie selon les conditions de température, ou récurrent.

Très nombreux, peu étudiés?

Pourquoi en connait-on si peu sur les petits rorquals, qu’on croise pourtant si souvent dans le Saint-Laurent?

Rares sont les journées où l’on ne voit pas de petit rorqual à Tadoussac, que ce soit du Centre d’interprétation sur les mammifères marins (CIMM), de la Pointe de l’Islet ou d’un bateau d’excursion. Il s’agit en effet de l’espèce de baleine à fanons la plus abondante de la région, et c’est pourtant celle qui est la moins étudiée, ce qui explique en partie notre connaissance limitée de sa migration. Paradoxalement, c’est parce que les membres de cette population sont nombreux qu’on les connait moins: les recherches dans le Saint-Laurent se focalisant surtout sur les espèces en péril, le petit rorqual – espèce «non en péril» – ne constitue pas une priorité pour les chercheurs. Heureusement, les recherches du Mériscope en photo-identification, toxicologie et acoustique améliorent progressivement notre compréhension de cette espèce.

Même si les regards ne sont pas toujours braqués sur lui, le petit rorqual réussit à nous impressionner, que ce soit avec ses vocalises rythmées ou ses acrobaties spectaculaires.

Les baleines en questions - 8/7/2021

Gabrielle Morin

Gabrielle Morin s’est jointe à l’équipe de Baleines en direct à l’hiver 2020 en tant que stagiaire. Étudiante en littérature, elle s’implique dans le milieu littéraire de la ville de Québec et écrit à temps perdu. Son amour des baleines est né sur les berges de l’estuaire du Saint-Laurent et l’a poursuivie jusqu’à Lévis. Depuis, elle le nourrit grâce à la lecture d’ouvrages scientifiques et à des expéditions estivales. Elle croit que sa passion de la littérature et des mammifères marins naissent d’une même volonté: capturer, et surtout partager son émerveillement.

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