Par Diane Bureau, assistante de recherche bénévole

Depuis deux mois, j’ai le bonheur et le privilège d’observer presque quotidiennement les regroupements de plusieurs espèces de mammifères marins dans des secteurs de forte densité de proies, soit dans les barres de courants ou près de la falaise sud du chenal Laurentien. Curieuse de mieux comprendre ce qui se passe sous l’eau après qu’ils aient sondé pour aller probablement s’alimenter, j’ai fait quelques lectures et vous résume mes découvertes.

Les rorquals communs, les rorquals à bosses et les rorquals bleus sont des visiteurs saisonniers de la partie estuarienne du parc marin Saguenay–Saint-Laurent. Ils adoptent cette aire d’alimentation privilégiée en raison de sa grande productivité, conséquence des phénomènes océaniques locaux spécifiques. Lors de leur présence de quelques mois, leurs besoins nutritifs sont immenses, car ils doivent refaire leurs réserves lipidiques en prévision de longues migrations et de périodes futures de jeûne dans leur aire de reproduction et de mise bas hivernale. L’évolution leur a donc permis de développer une stratégie d’alimentation intensive par l’engouffrement actif d’agrégations de petites proies en suspension dans l’eau et par leur filtration intermittente, séquentielle.

Des adaptations morphologiques assurent donc l’efficacité de ce mode d’alimentation aquatique, unique chez les grands vertébrés, soit :

• un crâne allongé, pouvant s’élever lors de l’ingestion ;

• une langue capable d’inversion et d’extension ;

• des mâchoires longues, courbées, non fusionnées, capables de rotation externe lors de l’ouverture à 90° et la fermeture ;

• un organe mécano-sensoriel localisé entre les 2 mâchoires inférieures, qui percevrait et contrôlerait leurs variations de positions ;

• des fanons, uniques à chaque espèce, fixés sur la mâchoire supérieure, composés de kératine, à croissance continuelle et dont les franges s’entrecroisent pour former un filtre fin qui retient poissons et crustacés zooplanctoniques ;

• des vibrisses sur le menton permettant la perception des proies et de leur densité;

• des sillons, des muscles et des nerfs ventraux possédant une grande capacité d’extension réversible.

Des plongées exploratoires à des profondeurs différentes permettent d’abord à la baleine de détecter les agrégations de zooplanctons ou des bancs de poissons. S’ensuivent des plongées d’alimentation où la baleine accélère, ouvre la bouche avec rotation de ses mâchoires et engouffre activement un grand volume de proies en suspension dans l’eau. Le rorqual commun peut ainsi ingurgiter, à chaque bouchée, de 60 à 80 m3 d’eau, soit un volume équivalent à l’animal.

Cette arrivée soudaine d’eau entraine une distension de la cavité oropharyngienne et des sillons ventraux. La création de cette poche ventrale sous la gorge ralentit temporairement la baleine. Le processus de filtration qui suit n’est que partiellement compris. Mais la fermeture des mâchoires et des contractions des muscles postérieurs puis antérieurs de la poche ventrale permettraient d’expulser l’eau au travers des fanons. L’eau ainsi éliminée de sa bouche, l’animal peut alors avaler les petites proies capturées. Cette séquence d’alimentation ne dure environ que 6 secondes et sa répétition permet aux rorquals communs et à bosse d’ingérer efficacement jusqu’à 2000 kg/jour de petits poissons et zooplancton, au rorqual bleu, jusqu’à 4000 kg/jour.

Si je commence à mieux comprendre ce qui se passe sous l’eau, plusieurs aspects restent encore à découvrir afin de mieux comprendre la coordination entre leurs structures physiques et les fonctions reliées à l’alimentation de ces immenses mammifères aquatiques.

Alors, après la plongée d’un rorqual vers les profondeurs, la beauté de son pas, c’est-à-dire de la trace ronde laissée par son passage, continue de m’émerveiller et j’anticipe le retour du bruit du souffle et le bref instant où il me permet de l’admirer à la surface de l’eau, alors qu’il vient respirer le même oxygène que moi. Et je souhaite continuer à mieux les comprendre, mieux respecter leur environnement et les ressources essentielles à leur survie.

Diane Bureau s’est jointe à l’équipe du GREMM en 2018. Dans le cadre du programme de recensement photographique des grands rorquals du parc marin, elle recueille photos et données à bord des bateaux d’excursion. Elle partage aussi ces informations avec l’équipe de rédaction de Baleines en direct.

Carnet de terrain - 14/8/2018

Équipe du GREMM

Dirigée par Robert Michaud, directeur scientifique, l’équipe de recherche du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM) étudie en mer les bélugas du Saint-Laurent et les grands rorquals (rorqual à bosse, rorqual bleu et rorqual commun). Le Bleuvet et le BpJAM quittent chaque matin le port de Tadoussac pour récolter de précieuses informations sur la vie des baleines de l’estuaire du Saint-Laurent.

Articles recommandés

Attrape-moi si tu peux : une semaine à l’échouerie de Saddle Island

6 h 30, le réveille sonne pour une nouvelle journée de terrain. Je ne suis pas à Tadoussac, mais bien à l’Île-du-Prince-Édouard…

|Carnet de terrain 13/2/2020

Avancement de la préparation des squelettes du Centre d’interprétation des mammifères marins

  Lors de son dernier entretien avec une stagiaire de Baleines en direct à l’automne 2018, Michel Martin, naturaliste sénior…

|Carnet de terrain 3/2/2020

La glace est-elle une menace naturelle importante pour les rorquals bleus dans le golfe?

En revisitant mes photos prises cet été, j’ai réfléchi à des marques particulières vues sur les rorquals bleus. Le 1er…

|Carnet de terrain 2/12/2019