Lorsque l’automne revient, les rorquals à bosse du Saint-Laurent se dirigent vers les Caraïbes afin d’y passer l’hiver. En l’espace d’environ huit mois, ils parcourent plus de 5500 km, vont parfois se reproduire ou même mettre bas, sans toutefois avaler un seul kilo de nourriture! Comment un géant de plusieurs dizaines de tonnes peut-il jeuner aussi longtemps sans mourir de faim ?

Des lipides dans ses valises

Chez les mammifères, un corps privé de nourriture réagit d’abord en allant puiser dans la réserve de glucose (le sucre) nommée le «glycogène». Mais cette stratégie est aussi efficace que temporaire: l’énergie des glucoses s’épuise en quelques jours seulement. Le corps s’attaque alors à d’autres réserves d’énergie qui brulent, cette fois, à petit feu: les lipides et les protéines.

Selon une étude australienne, les espèces qui effectuent de longs jeûnes, comme le rorqual à bosse, sont en mesure de prolonger longtemps cette deuxième étape. Toutes les espèces ne sont pas équipées de la même façon! Les baleines ont la chance de posséder un épais manteau sous-cutané nommé «blubber», composé de protéines et de tissus graisseux. Ses fonctions sont multiples: il protège du froid, facilite la locomotion et, surtout, s’avère être une immense réserve d’énergie! Puisqu’elle se situe directement sous la peau, cette réserve est facilement accessible. Ses cellules adipeuses se gorgent et se désengorgent selon les besoins énergétiques de l’individu.

Pourquoi jeuner?

Le jeûne permet au rorqual à bosse de dédier toute son énergie à sa longue migration et à ses activités de reproduction. Si les eaux chaudes des Caraïbes s’avèrent idéales pour la reproduction ou la mise bas, la nourriture qu’elles contiennent n’est pas aussi riche que le krill ou le capelan qu’on retrouve dans le Saint-Laurent. S’y alimenter n’est donc pas intéressant pour le rorqual à bosse: l’énergie dépensée pendant la chasse serait plus grande que celle rapportée par la bouchée avalée!

Après la mise bas, les femelles continuent de jeuner. Cette pratique leur permettrait de prioriser l’alimentation de leur veau, qui pourra ainsi croitre très rapidement en une courte période de temps.  Par ailleurs, le jeûne faciliterait la conversion de leurs réserves de gras en matières grasses mieux digérées par le petit.

Mais les baleines souffrent-elles de la faim?

Grâce à la «leptine», il semblerait que non! Cette hormone joue un rôle primordial chez les espèces qui jeunent pendant de longues périodes: elle coupe l’appétit et contribue à la dissolution du gras. En 2017, des chercheurs auraient détecté de la leptine dans l’une des couches les plus profondes du «blubber» de la baleine boréale et du béluga. C’est à l’automne qu’ils ont observé les plus hauts taux de leptine, alors que les membres de ces deux espèces arctiques s’apprêtaient à migrer, et donc à jeuner. À l’inverse, le taux de leptine était très faible pendant leur période d’alimentation. Les chercheurs pensent même que cette hormone constituerait un signal indiquant aux baleines qu’il est temps de migrer. Même si ce mécanisme n’a pas encore été démontré chez le rorqual à bosse, il y a fort à parier que lui aussi aurait droit à ce coup de pouce hormonal!

Après la privation, le festin

Le printemps revient, et les réserves d’énergie s’épuisent. Il est alors temps de reprendre le chemin vers le Saint-Laurent, où la nourriture abonde. Selon son état de santé, on estime qu’un rorqual à bosse pourrait perdre de 25 à 50% de la masse corporelle qu’il avait durant l’été! Mais en quelques mois seulement, si sa zone d’alimentation reste riche, accessible et à l’abri du dérangement, il sera en mesure de reprendre tout ce poids et d’ainsi renflouer ses réserves d’énergie. Juste à temps pour pouvoir repartir…

Les baleines en questions - 29/6/2020

Gabrielle Morin

Gabrielle Morin s’est jointe à l’équipe de Baleines en direct à l’hiver 2020 en tant que stagiaire. Étudiante en littérature, elle s’implique dans le milieu littéraire de la ville de Québec et écrit à temps perdu. Son amour des baleines est né sur les berges de l’estuaire du Saint-Laurent et l’a poursuivie jusqu’à Lévis. Depuis, elle le nourrit grâce à la lecture d’ouvrages scientifiques et à des expéditions estivales. Elle croit que sa passion de la littérature et des mammifères marins naissent d’une même volonté: capturer, et surtout partager son émerveillement.

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