Chuchoter et éviter les prédateurs!

  • Une baleine noire est accompagnée de son veau.
    Cette baleine noire de 22 ans est accompagnée de son troisième veau connu, âgé de deux semaines. Il s'agit du premier nouveau-né observé pendant la saison de reproduction 2018-2019. // This 22-year-old right whale is accompanied by her third known calf, which is just two weeks old. This is the first observed newborn of the 2018-19 breeding season. © Florida Fish and Wildlife Conservation Commission, taken under NOAA permit 20556-01
    26 / 11 / 2019 Par Camille Proust

    Plusieurs études montrent que chez différentes espèces de baleines à fanons, les mères et leur petit communiquent d’une façon tout à fait particulière : ils chuchotent…

    La mère utilise des sons de plus basses amplitudes, c’est-à-dire des sons moins forts en décibels, pour communiquer avec son veau que lorsqu’elle communique avec d’autres adultes. Le veau utilisera également des sons de plus basses amplitudes. Cela semble être le cas des rorquals à bosse et des baleines noires australes et une étude très récente présente des résultats suggérant que le chuchotement serait également observable chez les baleines noires de l’Atlantique Nord.

    Quel serait l’avantage de chuchoter pour les paires mère-veau?

    Les chercheurs ayant travaillé sur ces études émettent l’hypothèse que les chuchotements seraient un comportement d’évitement de la prédation contre les veaux.

    De nombreux animaux adoptent des comportements d’évitement associés notamment à la protection de leurs petits contre les prédateurs. Par exemple, la femelle pluvier kildir simule une aile cassée et pousse des cris en se déplaçant le plus loin possible de sa progéniture lorsqu’un renard s’approche. Ce comportement permet d’éloigner le prédateur des oisillons qui ne savent pas encore voler. L’odorat aiguisé du campagnol lui permet de sentir la présence de ses prédateurs et ainsi d’éviter de s’accoupler et d’élever ses petits dans un territoire hostile.

    Chez les baleines à fanons, bien que les veaux soient en général déjà gros à la naissance (environ deux mètres pour la plus petite espèce), leur inexpérience, leur faible vitesse et finalement leur taille relative à celles d’épaulards adultes (de six à neuf mètres) et de quelques grands requins peuvent en faire des proies idéales. Les baleines utilisent principalement les sons pour communiquer. Les potentiels prédateurs des baleines à fanons peuvent les repérer en entendant les sons qu’elles produisent. Chuchoter serait donc un comportement parfaitement adapté à la façon dont leurs prédateurs les localisent et cela leur permettrait quand même de continuer de communiquer.

    Comment les chercheurs ont-ils fait pour découvrir ces chuchotements?

    Les études sur ce genre de comportement n’utilisent pas forcément les mêmes protocoles, mais se basent sur le même procédé : une comparaison de la production des sons entre des femelles allaitantes (et parfois si possible leur veau) et des individus non allaitants.

    Concernant la plus récente étude sur les baleines noires de l’Atlantique Nord, le protocole consiste à poser une balise pouvant enregistrer les sons sur différents individus, des femelles allaitantes et des individus non allaitants. Les balises sont récupérées et les enregistrements étudiés.

    Cette étude rapporte que le taux de sons de basses amplitudes produits par les femelles allaitantes est beaucoup plus important que le taux de sons de basses amplitudes produits par les individus non allaitants. L’étude sur les rorquals à bosse rapporte une quantité importante de production de sons de basses amplitudes pour les paires mère-veau. Celle sur les baleines noires australes indique également que les femelles allaitantes produisent peu de sons, et lorsqu’elles le font, ils sont majoritairement de basses amplitudes.

    Résultats de l’étude sur les baleines noires de l’Atlantique Nord concernant le taux de production de sons de basses et de hautes amplitudes pour des femelles allaitantes et des individus non allaitants. © Royal Society https://doi.org/10.1098/rsbl.2019.0485

    Les résultats de ces études sont très intéressants pour plusieurs raisons. Ils pourraient tout d’abord jouer un rôle important dans la prise de décision concernant le transport maritime et la protection de plusieurs espèces de baleines. Le fait que les paires mère-veau chuchotent pour communiquer amène les chercheurs à se demander si la pollution sonore due au transport maritime ne pourrait pas augmenter les risques de séparation mère-veau. En effet, les moteurs des bateaux peuvent parfois produire des sons de fortes amplitudes qui pourraient couvrir les faibles sons émis par les paires mère-veau. De plus, les bateaux de transport maritime émettent souvent des sons de mêmes fréquences que ceux produits par les baleines à fanons, ce qui aggrave encore le risque d’interruption de la communication entre une mère et son nouveau-né. Cela pourrait avoir des répercussions importantes sur les espèces de baleines adoptant ce comportement de chuchotement.

    Ces résultats amènent aussi d’autres questions : y aurait-il d’autres avantages sélectifs associés au chuchotement entre mère et veau chez les baleines à fanons? Quels autres comportements d’évitement existerait-il chez les baleines?

     


    Camille Proust a rejoint l’équipe du GREMM en 2019 en tant que responsable des projets éducatifs. Après plusieurs années d’études et d’expériences professionnelles dans le domaine de l’éducation en biologie, elle participe maintenant à une mission qui la touche particulièrement : faire découvrir l’univers passionnant mais fragile des baleines du Saint-Laurent.