Connaissez-vous le mystérieux et légendaire achikunipi tel que nommé chez les Cris? Ou qasigiaq, autre nom donné par les Inuits? Ce grand aventurier, pionnier des eaux douces, représente une sous-espèce de phoque commun. Dans l’imaginaire collectif, le phoque est associé à la mer et à l’eau salée. Le pionnier mythique, lui, réside exclusivement en eau douce, dans la péninsule d’Ungava. C’est un phoque commun de la sous-espèce des lacs des Loups Marins (Phoca vitulina mellonae) dont l’entièreté de l’aire de répartition se trouve au Québec, car sa population est la seule de cette sous-espèce. 

Comment est-il arrivé là?

L’hypothèse des scientifiques implique qu’une partie de la population de phoques communs marins serait arrivée sur le continent grâce à l’incursion de la mer de Tyrrell à la suite du retrait du glacier. Le retrait des eaux subséquentes aurait ensuite emprisonné ces derniers dans le bassin des lacs des Loups Marins, il y a de cela 3 000 à 8 000 ans.

Est-il différent des phoques marins?

Étant une sous-espèce de phoque commun, il lui ressemble à plusieurs égards, bien que quelques éléments permettent de le différencier. Il a un pelage foncé et une boîte crânienne plus large et plate. Il se reproduit plus tôt que les autres phoques communs : début mai, comparativement à juin pour les phoques marins aux mêmes latitudes. Son aire de répartition étant entièrement en eau douce, il s’alimente de poissons tels que le grand corégone, le touladi, le cisco de lac et l’omble de fontaine. Il est aussi génétiquement distinct de ses confrères. Les peuples autochtones qui le côtoient considèrent sa peau plus douce et plus brillante. Il serait plus petit et sa chair aurait un goût distinct. 

 

Attaqués de tous côtés, où donner de la tête?

Son aire de répartition restreinte et la petite taille de sa population, estimée entre 50 et 600 individus, rendent cette dernière vulnérable. En avril 1996, elle a été désignée «préoccupante», puis a été classée «en voie de disparition» en novembre 2007 lors d’une réévaluation du statut par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC). La population est aussi isolée génétiquement et géographiquement, ce qui limite le potentiel de rétablissement de cette dernière.

Quelques menaces externes peuvent contribuer à la disparition de ce phoque d’eau douce, notamment l’aménagement de barrages hydroélectriques. Ce type d’installation affecterait le courant et diminuerait la quantité de zones d’eau libre en hiver dans son habitat. Le phoque commun n’a pas de longues griffes aux nageoires antérieures lui permettant de percer et d’entretenir des trous dans la glace d’où il peut respirer. L’animal dépend donc de ces zones d’eau libre permanentes. Son habitat nordique et en eau douce représente tout un défi puisque l’eau douce se cristallise à une plus haute température que l’eau salée. L’intensité du courant est donc un élément crucial au maintien de zones d’eau libres permanentes. La végétation constamment inondée peut aussi émettre du méthylmercure lors de sa décomposition, une forme très toxique de mercure qui peut contaminer les proies dont le phoque se nourrit. Ce composé toxique s’accumule dans les tissus du prédateur et peut lui être fatal. La répartition et l’abondance des proies peuvent aussi être influencées par l’implantation de telles infrastructures. Les changements globaux qui transforment l’habitat du phoque d’eau douce représentent actuellement la principale menace qui le guette. 

Des activités humaines comme le tourisme, la prise de données scientifiques sur le terrain et l’exploitation minière peuvent toutes créer un dérangement. La perturbation sonore n’étant pas l’unique problème, car l’exploitation des ressources minières peut aussi avoir des répercussions sur la qualité de l’eau et altérer le débit des plans d’eau environnants. La chasse, bien que souvent opportuniste, peut tout de même nuire à sa population puisqu’elle est très petite. La prédation par les ours a aussi augmenté selon certains chasseurs autochtones. Ces grands omnivores semblent avoir étendu leur aire de répartition en réponse aux changements climatiques.

Protégé, mais toujours entouré par des menaces potentielles

En juillet 2013, il y a eu l’instauration du parc national Tursujuq, une grande aire protégée d’une superficie de 26 107 km2, sur le territoire du Nunavik. Elle couvre entièrement l’habitat essentiel du phoque en péril, bien qu’une partie de son aire de répartition ne soit pas incluse. Toute forme d’utilisation et d’exploitation des ressources à des fins de production énergétique est interdite à l’intérieur d’un parc selon la Loi sur les Parcs du Québec. Le projet du barrage hydroélectrique a été stoppé puisque ce dernier ne peut être construit sur le territoire couvert par le parc national. Cependant, il y a toujours la possibilité qu’un barrage soit construit à l’extérieur de la zone protégée, dans l’habitat potentiel du pinnipède en voie de disparition. Il en va de même pour l’exploitation minière qui est interdite dans l’aire protégée, mais autorisée à l’extérieur de cette dernière. 

Le tourisme, aujourd’hui en pleine expansion, peut aussi perturber ses activités essentielles. L’habitat de ce phoque est majoritairement en territoire éloigné et peu accessible : le dérangement est pour l’instant négligeable. Dans le futur, si cette menace augmente, le parc pourrait implanter des zones de protection accrue sur son territoire et limiter, voire interdire l’accès.  

Le ciel ne lui tombera peut-être pas sur la tête!

Le rétablissement de sa population est-il possible? Il est considéré réalisable, car il répond à plusieurs critères établis par les scientifiques. Les individus sont capables de se reproduire et la population a la possibilité d’agrandir son aire de répartition suite à une croissance démographique. Bien que l’impact des changements climatiques doive être suivi de près, la majorité des menaces sont déjà atténuées grâce à l’établissement du parc national Tursujuq. D’autres mesures de protection de l’habitat, telle l’implantation de zonages particuliers, peuvent aussi être mises en place pour assurer sa pérennité.

Actualité - 6/7/2023

Rachel Bois

Rachel Bois est rédactrice pour le GREMM. Elle reprend aussi le travail de ses prédécesseuses : l’album de famille! Cet album répertorie les 200 quelques bélugas identifiés jusqu’à ce jour dans le Saint-Laurent. Elle a accompli un DEC en littérature avant de se réorienter en science et de poursuivre ses études universitaires en biologie à l’UQAR. Aujourd’hui, son parcours scolaire diversifié lui permet de joindre l’utile à l’agréable en alliant la science à l’écriture dans un esprit de partage de connaissances, trésor inestimable.

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