L’innovation découle souvent d’un besoin. Il en est ainsi pour les rorquals à bosse qui fréquentent le large du nord-est de l’ile de Vancouver, en Colombie-Britannique. Les rorquals à bosse sont des chasseurs généralistes qui recourent à de multiples stratégies et techniques d’alimentation, notamment l’engouffrement latéral (lunge-feeding) et la création de filets de bulles. Étonnamment, l’équipe de la Marine Education and Research Society (MERS) a observé une scène inhabituelle en 2011 : une nouvelle stratégie d’alimentation.

« Une baleine à bosse se tenait presque immobile à la surface de l’eau, la bouche ouverte pendant une période de temps prolongée. Peu après, elle a commencé à tourner lentement sur place, puis a agité ses nageoires pectorales avant de fermer la bouche et de plonger », explique Christie McMillan, directrice administrative et directrice de la recherche sur les rorquals à bosse à la MERS. Avec ses collègues Jackie Hildering et Jared Towers, elle a récemment publié les résultats d’une étude de plusieurs années dans Marine Mammal Science sur cette technique d’alimentation récemment documentée : la technique de piégeage.

Les chercheurs ont reconnu rapidement qu’il s’agissait d’une nouvelle stratégie d’alimentation et, quand ils l’ont observé chez d’autres individus, ils ont réalisé que les baleines apprenaient les unes des autres. Christie McMillan s’est demandé : « Pourquoi adoptent-elles ce comportement? S’applique-t-il à un nouveau type de proie? »

En général, lorsque les baleines à bosse se nourrissent par engouffrement latéral (lunge-feeding), elles accélèrent rapidement puis ouvrent la bouche, créant ainsi un remous qui leur permet d’engloutir une grande densité de krill ou de petits bancs de poissons. Cette manœuvre se produit à la fois en profondeur et en surface. Les recherches précédentes de Christie McMillan ont révélé que les baleines qui séjournent à proximité du nord-est de l’ile de Vancouver tirent au moins 50 % de leur alimentation de l’engouffrement latéral (lunge-feeding) de bancs de harengs juvéniles âgés d’un an. Lorsqu’elles utilisent la technique du filet de bulles, les baleines à bosse créent un rideau de bulles autour des bancs de poissons pour les encercler et les manger ensuite.

Au cours de leurs recherches, les membres de l’équipe en sont venus à la conclusion que les baleines à bosse pratiquant la technique de piégeage se nourrissent des mêmes proies et dans les mêmes lieux que les baleines de leur zone d’étude s’alimentant par engouffrement latéral. Ils ont parfois eu l’occasion d’observer des individus s’alimenter par engouffrement latéral (lunge-feeding), puis pratiquer la technique de piégeage le même jour, s’attaquant parfois au même banc de poissons. Grâce à de nouvelles observations et à l’analyse des proies, l’équipe de la MERS a découvert que le type de méthode d’alimentation utilisé dépend de la densité des bancs de proies.

« L’alimentation par engouffrement latéral est couteuse en énergie et les baleines doivent consommer suffisamment de poissons pour que cela en vaille la peine. S’il n’y a pas assez de poissons, les baleines peuvent décider de ne pas se nourrir ou de recourir à une stratégie comme la technique de piégeage qui demande très peu d’énergie », explique Christie McMillan.

Visuellement, les rorquals à bosse pratiquant la technique de piégeage ressemblent à une plante gobe-mouche ou attrape-mouche. La pêche par piégeage est utilisée lorsqu’un banc clairsemé de harengs juvéniles et des oiseaux marins plongeurs sont réunis. « Des oiseaux plongeurs comme les macareux rhinocéros et les guillemots marmettes se nourrissent de harengs en les attaquant par en dessous, tandis que les goélands se nourrissent de poissons en les attaquant par au-dessus », explique Christie McMillan.

Que font les harengs lorsqu’ils se trouvent en proie à la frénésie des oiseaux marins?

« Ils nagent vers l’ombre noire projetée par la gueule ouverte des baleines à bosse pour se protéger »

Les baleines ferment alors leur bouche, empêchant les harengs de s’enfuir. Les baleines à bosse se nourrissent ainsi à moindres efforts.

Apprendre des autres

Des études antérieures démontrent que les rorquals à bosse apprennent des comportements les uns des autres. Au moment où l’étude de la MERS s’est achevée, en 2015, 16 individus utilisaient la technique, alors que 2 individus seulement le faisaient en 2011. Cet effectif se chiffre maintenant à plus de 20 individus.

« Au cours de cette étude, aucune des baleines pratiquant la technique de piégeage n’a acquis ce comportement de sa mère. Les baleines l’ont apprise les unes des autres », explique Christie McMillan. « Il s’agit donc d’une transmission culturelle », ajoute-t-elle.

« Nous travaillons sur les relations génétiques qui unissent les baleines qui pratiquent la technique de piégeage par rapport à celles qui ne pratiquent pas cette technique, pour voir s’il existe une relation étroite entre les baleines utilisant cette nouvelle technique », révèle Christie McMillan. Elle souhaite également savoir si la technique coopérative avec les oiseaux sert à améliorer l’efficacité de l’alimentation.

Dans le golfe du Saint-Laurent, Christian Ramp, de la Station de recherche des iles Mingan, n’a jamais observé la technique de piégeage dans son secteur d’études, mais il a observé la technique de la pêche au filet de bulles deux ou trois fois en 2017 — un phénomène assez rare dans cette région. Ce comportement est beaucoup plus documenté au large de l’Alaska et du nord de la Colombie-Britannique. Ce comportement acquis a également été observé chez les rorquals à bosse dans le golfe du Maine et au large du Massachusetts, déclare Danielle Dion de Quoddy Link Marine. Elle a observé une technique similaire, appelée pêche au nuage de bulles presque tous les jours de la fin juillet au mois d’aout de cette année dans certaines parties de la baie de Fundy. Verrons-nous également des baleines pratiquer la pêche par piégeage dans le Saint-Laurent dans quelques années? Les observateurs nous le diront.

Actualité - 27/11/2018

Jasspreet Sahib

Après avoir passé l’été avec des baleines sur la côte ouest du Canada, Jasspreet Sahib est heureuse de se joindre à l’équipe du GREMM cet automne comme stagiaire en rédaction par l’entremise du programme du Corps de conservation canadien. Elle a fait des études en biologie marine et en journalisme à l’Université Dalhousie et adore partager sa passion pour les mammifères marins et la communication scientifique avec les lecteurs de Baleines en direct.

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