À Shark Bay, en Australie occidentale, un sous-ensemble de la population de grands dauphins fait preuve d’une ingéniosité remarquable. En quête de nourriture, ils se couvrent le museau d’une éponge de mer afin de chercher les fonds marins. L’utilisation d’un tel outil est rare chez les cétacés et ce comportement, transmis de la mère à sa progéniture, leur donne accès à un régime alimentaire unique.

Des proies à découvert

Dans les profondeurs des chenaux de Shark Bay, une petite partie de la population de grands dauphins s’adonne à un comportement sans précédent, qui a d’ailleurs fait l’objet d’un article publié en 2008. Ces dauphins utilisent une éponge de mer pour remuer les fonds marins sablonneux, à la recherche de proies. Pour ce faire, les cétacés se couvrent complètement le museau et la mâchoire à l’aide d’une éponge de forme conique, laquelle les protège contre les piqures de raies, les éraflures et les organismes dangereux. Ce remue-ménage force les poissons dissimulés dans le sable à sortir de leur cachette et à parcourir quelques mètres pour s’enfouir de nouveau, ce qui permet aux dauphins de mémoriser leur emplacement.  Cette activité est beaucoup plus populaire chez les femelles que chez les mâles puisque la majorité des individus observés arborant des éponges sont de sexe féminin. Toutefois, ce n’est qu’un peu plus du dixième des femelles de cette population qui ont adopté cette technique spécialisée.

Une question accompagne inévitablement la présence d’un tel comportement, accompli uniquement par un sous-groupe d’individus. Recourir à l’éponge confère-t-il des avantages? Si c’est le cas, ceux-ci ne sont pas évidents, car les dauphins femelles qui emploient l’éponge passent plus de temps en solitaire ou seules avec leur petit, s’associent moins à des compatriotes, effectuent des plongées plus longues dont les descentes sont plus abruptes et utilisent davantage les chenaux de grande profondeur. Bref, ces dauphins spécialisés consacrent une portion supérieure de leur temps à chercher de la nourriture. Cependant, malgré ces coûts apparents, les utilisateurs d’éponges jouissent d’un succès reproducteur comparable à celui de leurs congénères qui n’usent pas de cette technique.

C’est maman qui me l’a appris!

L’existence de comportements d’alimentation distincts au sein d’une même population suggère l’influence de facteurs variés, comme des prédispositions génétiques, différentes conditions écologiques ou encore un apprentissage social. Chez le grand dauphin, maitriser l’utilisation de l’éponge est principalement un apprentissage social dont la transmission est dite verticale ou matrilinéaire, affirment les chercheurs et chercheuses d’une étude parue en 2019. Cette compétence est donc enseignée par la mère à sa progéniture et les femelles l’adoptent en grand nombre, comparativement aux mâles dont la moitié seulement adopte cette technique de chasse. À ce jour, aucun cas n’a été documenté d’un individu se servant de l’éponge sans enseignement maternel.

Plusieurs explications concernant ce contraste entre le comportement des mâles et celui des femelles ont été mises de l’avant. Les mâles, dont le territoire est vaste, consacrent beaucoup de leur temps à socialiser, la formation d’alliances étant centrale à leur reproduction. En effet, les mâles vont coopérer afin de forcer les femelles qui ovulent à se reproduire. Cette stratégie de reproduction se concilie difficilement avec l’utilisation de l’éponge, un comportement dont l’apprentissage est ardu et demande beaucoup de temps, en plus d’être solitaire.

Quant aux femelles, elles tendent davantage à étudier les comportements de leur mère, que ce soit leur mode de recherche de nourriture ou leur utilisation de l’habitat, en plus d’être encouragées à optimiser leur apport alimentaire grâce à des techniques de chasse plus élaborées. Les scientifiques ont aussi suggéré que favoriser la transmission de ce savoir à la progéniture femelle pourrait être avantageux pour les mères puisque celles-ci pourront transmettre cette connaissance à la prochaine génération, au contraire des mâles.

Un environnement à découvrir

Bien que ce sous-ensemble de dauphins ait recours à une technique de recherche de proies sans pareil et qu’il s’alimente principalement dans les chenaux profonds, l’impact de ces éléments sur la diète est longtemps resté un mystère. La technique de l’éponge donne-t-elle accès à des proies hors d’atteinte autrement? La réponse est oui, selon une étude publiée en 2014. Des analyses des acides gras de grands dauphins fréquentant les chenaux profonds du golfe ouest de Shark Bay ont révélé que la diète des utilisateurs d’éponge se distingue de celle du reste de la population. À l’opposé, les diètes des dauphins qui ne se servent pas d’éponge, mais qui s’alimentent dans des habitats différents sont similaires. Toutefois, il n’est pas possible de déterminer si ce sont les espèces de poissons ou l’agencement des proies qui diffèrent.

Les outils dans le règne animal

À ce jour, le grand dauphin de Shark Bay est le seul cétacé connu utilisant un outil, un comportement étroitement lié à la culture, la cognition et l’apprentissage social. Ces individus consacreraient plus de temps à se servir de leur outil que toute autre espèce animale, à l’exception de l’humain. De plus, s’alimenter de vertébrés grâce à des outils est un comportement recensé chez ces dauphins, les chimpanzés et les humains seulement. En effet, le recours à des outils est plutôt rare dans le monde animal, ses adeptes ne comptant que 30 espèces d’oiseaux, 10 espèces de primates et aussi peu que 0.01% des autres mammifères. La présence de ce comportement original et inhabituel chez le grand dauphin de Shark Bay soulève donc une interrogation légitime : comment a-t-il vu le jour?

Pour en savoir plus

  • (2008) Mann, J., Sargeant, B. L., Watson-Capps, J. J., Gibson, Q. A., Heithaus, M. R., Connor, R. C., Patterson, E. Why Do Dolphins Carry Sponges? PLoS ONE 3 (12)
  • (2014) Krützen, M., Kreicker, S., MacLeod, C. D., Learmonth, J., Kopps, A. M., Walsham, P., Allen, S. J. Cultural transmission of tool use by Indo-Pacific bottlenose dolphins (Tursiops sp.) provides access to a novel foraging niche. Proceedings of the Royal Society B 281
  • (2019) Wild, S., Allen, S. J., Krützen, M., King, S. L., Gerber, L., Hoppitt, W. J. E. Multi-network-based diffusion analysis reveals vertical cultural transmission of sponge tool use within dolphin matrilines. Biology Letters 15
Actualité - 23/11/2023

Véronique Genesse

Véronique est biologiste et rédactrice pour Baleines en direct. Elle a découvert son amour pour les baleines suite à d'inoubliables rencontres avec ces géants des mers et s'est intéressée à leur conservation après avoir pris connaissance des menaces auxquelles elles sont confrontées. Elle croit que l'implication du public est primordiale afin d'assurer le succès des projets de conservation.

Articles recommandés

L’encourageante histoire écologique de la baleine grise

Chacune à leur façon, toutes les espèces de notre planète doivent composer avec les conséquences de l’action humaine, traçant ainsi,…

|Actualité 22/2/2024

De bonnes nouvelles pour les bélugas du Saint-Laurent

La journée internationale de la baleine est l’occasion idéale pour mettre de l’avant de grandes annonces pour les bélugas! Grâce…

|Actualité 19/2/2024

Travailler avec les baleines : un rêve devenu réalité pour Jade-Audrey

À l’âge de 11 ans, elle voulait déjà travailler auprès des cétacés. Des années plus tard, son rêve de petite…

|Actualité 8/2/2024