Le 24 octobre 2025, la Centrale d’Urgences Mammifères Marins (UMM) reçoit un appel concernant une grande baleine morte échouée sur la grève en Gaspésie, une scène impressionnante signalée par un habitant de Grande-Vallée. Un témoin parvient à fournir à UMM des images saisissantes de l’animal mort grâce à un drone. C’est ainsi que débute une longue intervention, qui permettra de conclure que le rorqual commun Bp919 est mort par asphyxie.

Premiers pas sur le terrain

Après avoir répertorié les nombreux signalements concernant la présence du cétacé, les protocoles d’intervention d’UMM sont rapidement entamés par l’équipe du Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins (RQUMM). La carcasse, très fraiche et en bon état, représente une opportunité unique pour la récupération de données scientifiques importantes. Par ailleurs, le rorqual commun détient le statut d’espèce préoccupante selon le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC). Une ligne de communication directe avec le ministère Pêches et Océans Canada (MPO) et les vétérinaires de la faculté de médecine vétérinaire de Saint-Hyacinthe (FMV) est mise en place afin d’établir un plan d’action pour la réalisation d’une nécropsie; une opération complexe pour un animal de cette taille!

© GREMM
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À l’aube, la carcasse est transportée par chalutier jusqu’à la plage de la halte routière de Grand-Étang, à une trentaine de kilomètres à l’est du lieu d’échouage, afin que l'équipe procède à la nécropsie. © GREMM
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© RQUMM
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Le samedi 25 octobre, à 5 h du matin, l’équipe mobile quitte l’entrepôt du RQUMM à Métis-sur-Mer pour se rendre sur les lieux. À son arrivée, le corps du rorqual commun se trouve à moitié immergé dans les eaux froides du Saint-Laurent. Les techniciens et techniciennes se mettent aussitôt à l’œuvre afin de prélever des échantillons et prendre diverses mesures. L’animal mesure 19 mètres de longueur! Malheureusement, en raison des conditions sur le bord de mer, la collecte de données devient trop difficile et devra être poursuivie ultérieurement. Le travail sur le terrain dépend beaucoup de la météo et des complications qu’elle entraine.

Le lendemain, l’équipe du RQUMM a pu compter sur des bénévoles pour sensibiliser le public et agir comme vigies afin que les passants gardent leurs distances avec la carcasse. Une baleine de cette taille attire beaucoup d’attention. C’est tout de même le deuxième plus grand animal sur Terre!

Le lundi matin, à marée basse, le rorqual commun est complètement à découvert, ce qui permet à une membre de l’équipe mobile du RQUMM de compléter la documentation externe de tous les flancs de l’animal. Elle prend de nombreuses photographies de toutes les marques, lésions et particularités observées sur la carcasse qui ont permis à l’équipe du GREMM d’identifier l’individu la journée même.

Les informations recueillies sur cette baleine au cours des dernières années permettront entre autres de vérifier si elle était une habituée du Saint-Laurent.

La petite histoire de Bp919

C’est en 1990 que Bp919 a fait sa première apparition documentée dans l’estuaire du Saint-Laurent. Par la suite, sa présence y a été observée au cours des 15 des 35 dernières années. Elle a aussi été observée dans le golfe par des collègues de la Station de recherche des Îles Mingan (MICS). L’analyse d’une biopsie en 2004 – prélèvement d’un petit morceau de gras et de peau sur son dos – a permis de déterminer que Bp919 était une femelle! Néanmoins, l’équipe de recherche du GREMM ne l’a toutefois jamais vue accompagnée d’un veau à travers toutes ces années. Sachant que les rorquals communs mettent bas entre novembre et janvier, et que les femelles allaitent leurs petits durant 6 à 7 mois, il est possible que Bp919 ait eu des veaux. Leurs chemins se sont toutefois peut-être séparés avant qu’elle ne revienne dans l’estuaire.

Tristement, Bp919 avait déjà été empêtrée au cours de sa vie. Lors de l’observation de 1999, les scientifiques ont repéré sur son pédoncule une marque caractéristique d’un empêtrement. Qu’est-il arrivé? Cela reste un mystère, mais l’animal a tout de même réussi à s’en tirer et à vivre plusieurs années jusqu’à ce triste évènement qui a causé sa mort.

Le 2 mai dernier, Bp919 a été observée dans le secteur du parc marin par un naturaliste et photographe animalier posté sur le rivage. La femelle rorqual commun n’avait pas été réidentifiée de la saison, jusqu’à ce que sa carcasse soit retrouvée sur le rivage de Grande-Vallée, en octobre.

Nécropsier une baleine, un travail de longue haleine

C’est le mercredi 29 octobre que la machine se met en marche pour la nécropsie. Pour sa réalisation, il est nécessaire d’acheminer la carcasse dans un lieu plus accessible et sécuritaire. C’est à cet endroit que toute l’équipe se rassemble pour la nécropsie : membres du RQUMM, vétérinaires de la FMV, bénévoles et agents des pêches du MPO, ainsi qu’une équipe de machinerie lourde.

Tout commence par une documentation exhaustive et un échantillonnage de chaque lésion présente sur le corps, notant longueur, largeur et profondeur, ainsi que les particularités observables.

Ensuite, le dépeçage de la baleine est réalisé à l’aide de couteaux affûtés. La peau et le gras sont retirés du muscle, en observant attentivement les tissus sous-jacents pour détecter des traumatismes non visibles à la surface. L’analyse de ces dommages tissulaires permettra aux vétérinaires de déterminer s’ils ont été infligés avant ou après la mort. La baleine est examinée dans son ensemble : chaque organe interne est palpé et inspecté, puis le squelette est vérifié pour détecter d’éventuelles fractures. C’est une longue tâche qui exige expertise et minutie. Au cours de la dissection, plusieurs échantillons sont récupérés pour des partenaires du RQUMM : fanons, muscle, gras, yeux et même le bulbe tympanique!

Une fois la nécropsie terminée, la carcasse de près de 45 tonnes est acheminée par camion vers un lieu d’enfouissement technique à Gaspé.

De quoi est-elle morte?

Les vétérinaires ont pu confirmer avec certitude que la mort de cette baleine est attribuable à un empêtrement dans des engins de pêche. L’animal ayant été probablement contraint sous l’eau est mort par asphyxie, soit incapable de remonter à la surface. Ce diagnostic s’explique principalement par les multiples lésions linéaires retrouvées sur le corps, mais également en raison de l’intégrité de la carcasse lors du signalement à UMM. Les lésions visibles présentaient des caractéristiques fortement suggestives d’un empêtrement.

La menace des empêtrements

Il n’est pas de tout repos d’être une baleine dans le Saint-Laurent. La route pour venir s’alimenter est semée d’embûches, surtout en ce qui concerne les filets de pêche, les engins fantômes et autres cordages!

En 2024, une jeune baleine noire de l’Atlantique Nord, « Shelagh » (#4510), a été aperçue empêtrée au nord-ouest des Îles-de-la-Madeleine. Le juvénile est revu sans cordages à la mi-juin, s’étant libéré par lui-même. D’autres n’ont pas cette chance. Quelques semaines plus tard, l’équipe du Campobello Whale Rescue Team, un organisme spécialisé dans le sauvetage des baleines, a réussi à libérer une jeune femelle baleine noire empêtrée au large de Matane. En 2025, rebelote! Le mâle #5132 empêtré quant à lui depuis décembre 2024, est observé à nouveau dans l’estuaire en mai, puis dans le au large de l’île du Prince-Édouard en juin. Son avenir demeure incertain.

Dans le Saint-Laurent, les marques reliées aux empêtrements sont monnaie courante. Une étude réalisée par nos collègues de la Station de recherche des Îles de Mingan en 2021 estime qu’un rorqual commun sur deux qui visite nos eaux porterait des marques d’empêtrement.

Une autre étude effectuée dans le Saint-Laurent en 2024 par une équipe du Centre d’éducation et de recherche de Sept-Îles (CERSI) conclut que 50% des rorquals communs et 48% des rorquals à bosse étudiés possédaient des lésions et cicatrices provenant d’activités anthropiques. Sur ces 49 individus étudiés, 46 possédaient des marques reliées aux empêtrements, contre trois reliés à des collisions avec de petites embarcations.

Cet événement exceptionnel met en lumière l’importance d’une cohabitation attentive avec les mammifères marins du Saint-Laurent, ainsi que la nécessité d’une coordination efficace et proactive lors d’occasions inédites comme l’échouage d’un rorqual commun.

Merci aux équipes qui ont participé à cette opération d’ampleur!

Urgences Mammifères Marins - 26/11/2025

Équipe Baleines en direct

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