OÙ SONT LES RORQUALS COMMUNS DE L’ESTUAIRE?

  • 24 / 01 / 2006 Par GREMM

    J. G. : Les rorquals communs étaient abondants dans l’estuaire du Saint-Laurent dans les années 1980 et 1990. Chercheurs et croisiéristes vous le diront, on pouvait voir à cette époque des groupes composés d’une dizaine voire d’une trentaine d’individus. Des naturalistes allaient jusqu’à s’exclamer « voyez ces bouquets de souffles! » tellement ces géants des mers étaient nombreux à fendre les eaux, côte à côte. Une quarantaine d’individus différents pouvaient être identifiés en une saison. En plus d’être en grand nombre, ils avaient des patrons de distribution bien connus des gens de la mer, certaines zones étant fréquentées avec assiduité par ces cétacés. Mais de 2000 à 2005, l’image a changé: les rorquals communs sont moins nombreux et ils sont largement distribués sur un vaste territoire. Seule une dizaine d’individus ont été identifié chaque année pendant cette période. À l’issue de ces années de disette, voilà que la question « où sont les rorquals communs de l’estuaire ?» surgit inévitablement dans la tête des chercheurs, des bateliers et même des visiteurs familiers de la région.

    Pour l’instant, personne n’a de réponse définitive à cette question. Cependant, des indices montrent que l’environnement à la tête du chenal Laurentien a changé. Par exemple, la série temporelle mesurée par Michel Harvey de l’Institut Maurice-Lamontagne (Pêches et Océans Canada) suggère une diminution importante du macrozooplancton dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, de l’ordre de 70 % entre 1994 et 2003. Des chercheurs croient que cette diminution pourrait s’expliquer par les changements climatiques et les changements des caractéristiques des couches d’eau. Et si le krill constituait 80 % du macrozooplancton en 1994, il ne représente plus que 40 % en 2003. Parallèlement, une nouvelle espèce fait son apparition en abondance dans le Saint-Laurent depuis le début des années 1990. Il s’agit d’un amphipode des eaux froides de l’Arctique du nom de Themisto libellula. Et il ne passe pas inaperçu : entre 1994 et 2003, il représente entre 2 % et 45 % de la biomasse selon les années. Il est possible que ces changements dans les communautés de l’écosystème du Saint-Laurent, un important garde-manger pour les baleines, aient des effets à long terme sur les géants.

    Mais si beaucoup de rorquals communs de l’estuaire n’ont pas fréquenté nos eaux entre 2000 et 2005, où étaient-ils? Une étude récente comparant les identifications de rorquals communs au large d’Halifax, dans le Saint-Laurent et dans le golfe du Maine a conclu que les rorquals communs étaient probablement plus flexibles qu’on ne le pensait quand vient le temps de choisir où s’alimenter l’été venu. Alors, est-ce que Grand Galop, un rorqual commun connu depuis 1986, a choisi une nouvelle aire d’alimentation? Pourrait-on le croiser dans l’Atlantique ou même à nos portes, dans le golfe du Saint-Laurent? Et qu’en est-il de Perroquet qui venait dans l’estuaire à chaque saison depuis1990 et qui y a amené trois baleineaux? La reverra-t-on un jour?

    L’estuaire du Saint-Laurent est, depuis près de 30 ans, une destination très courue pour l’observation des baleines. De nombreuses espèces y viennent en abondance chaque année, pour le plus grand bonheur des visiteurs. Mais la raréfaction du rorqual commun dans l’estuaire porte à réfléchir. Cette espèce intrigante est vraisemblablement une messagère des écosystèmes en changement et mérite l’attention des chercheurs.

    Du nouveau : En 2006, le patron de distribution des rorquals communs a surpris tout le monde : ils étaient abondants et souvent concentrés à la tête du chenal Laurentien, comme au cours de certaines années d’avant l’an 2000. Que s’est-il passé en 2006? Que nous réserve la prochaine saison? Un mystère passionnant, qui passe certainement par l’écologie des proies de cette baleine, soit le krill, le capelan et peut-être d’autres espèces de plancton et de poisson. Les chercheurs sont sur le dossier. À suivre…