De quelles façons les jeunes bélugas profitent-ils des soins alloparentaux? C’est une question à laquelle Jaclyn Aubin et ses collègues ont tenté de répondre lors d’un projet de recherche portant sur la population de bélugas du Saint-Laurent. Bien que leurs résultats n’aient pas permis de mettre ces bénéfices en lumière, le voile a tout de même été levé sur d’autres aspects jusqu’alors inconnus de la vie des bélugas.

Une découverte insoupçonnée

Les soins maternels apportés aux jeunes bélugas sont indispensables pour leur survie : leur mère les allaite, veille à leur protection, facilite leurs déplacements et leur offre des opportunités de socialisation. Toutefois, les veaux et les juvéniles jouissent aussi d’attention de la part d’autres individus, qualifiée de soins «allomaternels» ou «alloparentaux».

À ce jour, les scientifiques ignorent encore les bienfaits exacts que ces soins alloparentaux confèrent aux jeunes bélugas, et l’étude de Jaclyn Aubin et ses collègues n’a pas apporté d’éclaircissements à ce sujet. Cependant, leur projet a engendré d’autres découvertes. En effet, les scientifiques ont noté une diminution des soins maternels envers les veaux en présence de comportements de socialisation de groupe. De plus, les mères offraient moins de soins à leur progéniture juvénile lorsque des mâles se trouvaient à proximité.

Les chercheurs et chercheuses ont proposé des explications pour ces observations inattendues. Lorsque les adultes socialisent, les veaux, qui sont âgés entre 0 et 2 ans, seraient aussi amenés à socialiser et à jouer avec les individus de leur âge. Ils passeraient ainsi moins de temps auprès de leur mère. Ces jeux leur offriraient des occasions d’aiguiser leurs habiletés sociales et motrices. Pour ce qui est des juvéniles, âgés de 2 à 5 ans, ils rechercheraient des contacts avec des mâles pour leur développement socio-sexuel, engendrant encore une fois une diminution du temps passé avec leur mère. Ces résultats démontrent la place capitale de la socialisation des jeunes dans les communautés de bélugas.

Prédictions démenties  

Plusieurs hypothèses avaient été émises quant à l’utilité des soins alloparentaux pour les jeunes bélugas. L’équipe avait prédit une augmentation de ces soins dans certaines circonstances, ce qui refléterait leurs fonctions dans la vie des petits.

Les scientifiques avaient proposé que les veaux s’associent à des alloparents pour les mêmes raisons qu’ils s’associent à leur mère, soit pour la protection et les avantages énergétiques. De ce fait, ils pensaient observer un plus grand nombre d’associations entre les veaux et leurs mères ainsi que leurs alloparents lorsque des mâles ou des bateaux étaient à proximité, et ce dans le but de réduire le risque d’infanticide ou de séparation. De plus, ils s’attendaient à ce que les soins maternels et alloparentaux augmentent durant les déplacements, entre autres au cours de périples à marée montante. Les adultes offriraient ainsi une assistance énergétique aux jeunes et les aideraient à parcourir de longues distances.

À l’encontre de leurs attentes, les résultats ont révélé que les associations entre les veaux et leur mère ou leur alloparent n’étaient pas accentuées en présence de mâles et de bateaux ou lors des déplacements.

En ce qui concerne les juvéniles, les scientifiques croyaient qu’ils s’associaient à des alloparents dans le but de socialiser. Leurs observations n’ont toutefois pas démontré que ceux-ci se joignaient davantage aux alloparents durant les périodes de socialisation.

Un œil critique

Malgré ces résultats imprévus, le fait que les soins alloparentaux soient omniprésents dans cette population porte à croire qu’ils confèrent tout de même des avantages pour les jeunes. Il est possible que certains éléments liés à la conception de l’étude ou au style de vie des bélugas aient obscurci les résultats. Jaclyn Aubin précise : «c’est possible que les soins alloparentaux servent principalement à donner du répit à la maman». Dans un tel cas, les soins alloparentaux seraient donc bénéfiques pour les petits simplement parce qu’ils leur permettraient de recevoir des soins de qualité en tout temps, en permettant à la mère de profiter de périodes de repos. Les soins alloparentaux ne seraient donc pas associés à des contextes spécifiques.

Un regard approfondi sur les soins maternels

La mère béluga protège son jeune contre d’éventuelles menaces, lesquelles pourraient se présenter sous la forme de mâles ou de bateaux. Chez certaines espèces de baleines à dents, les mâles pratiquent l’infanticide, un acte qui consiste à tuer les jeunes d’une femelle afin qu’elle redevienne fertile plus rapidement. Malgré le fait que cette pratique n’ait pas été répertoriée chez le béluga, la ségrégation entre les mâles et les femelles suggérerait un risque pour les petits. Dans le cas des bateaux, des études ont déjà démontré que les bruits qu’ils génèrent peuvent entraver la communication entre les veaux et leur mère ainsi que la cohésion du groupe. La pollution sonore accentue le risque d’une séparation entre la mère et son veau, laquelle pourrait être fatale pour ce dernier.

La mère assistera donc son petit dans ses déplacements, comme il possède peu de force et qu’il fait preuve d’une coordination plus déficiente, pouvant affecter sa locomotion. Afin de pallier cette problématique, la paire se déplace dans une position dite en « échelon », laquelle favorise le jeune mais désavantage l’adulte en termes de dépense énergétique. Ce type de nage est caractérisé par le jeune qui se déplace près du flanc de sa mère, derrière ses nageoires pectorales ou sous son pédoncule caudal, dans un sillon hydrodynamique qui facilite son mouvement. Toutefois, la force de traînée engendrée constitue un effort supplémentaire pour la mère.

Les soins alloparentaux procurent définitivement des avantages aux jeunes bélugas et aux mères. Avec un peu de chance, et beaucoup d’expertise, de futures études nous permettront peut-être d’en découvrir la véritable nature!

Pour en savoir plus

  • (2020) Aubin, J. A., Michaud, R., Vander Wal, E. Protection, energetic assistance, or social perks: How do beluga offspring benefit from allocare? Marine Mammal Science 39: 77-97
Actualité - 9/11/2023

Véronique Genesse

Véronique est biologiste et rédactrice pour Baleines en direct. Elle a découvert son amour pour les baleines suite à d'inoubliables rencontres avec ces géants des mers et s'est intéressée à leur conservation après avoir pris connaissance des menaces auxquelles elles sont confrontées. Elle croit que l'implication du public est primordiale afin d'assurer le succès des projets de conservation.

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