Les mammifères marins et les pêcheries sont-ils en compétition pour les ressources

  • 11 / 10 / 2012 Par Christine Gilliet – Mots et Marées -

    Dans un contexte d´effondrement des stocks de poissons dans le monde, l´abattage de mammifères marins, quand ils sont en abondance, revient régulièrement comme une solution de gestion. Faut-il réduire le nombre de prédateurs pour augmenter les ressources marines et relancer la pêche commerciale? Lyne Morissette, chercheuse canadienne en biologie marine, a mené une vaste étude sur sept écosystèmes dans le monde pour répondre à cette question.

    Son étude, menée avec deux autres chercheurs, Villy Christensen and Daniel Pauly, vient d´être publiée sur le site Internet PLoS One. Lyne Morissette, de l´Institut des Sciences de la Mer de Rimouski, Université du Québec à Rimouski (UQAR-ISMER) au Québec, répond aux questions de Baleines en direct.

    Baleines en direct: Parmi les mammifères marins, qui mange quoi?
    Lyne Morissette: Les grands cétacés ne mangent pas de gros poissons de valeur commerciale, mais des plus petits comme les capelans. Les phoques et les dauphins mangent aussi de plus grands poissons, comme la morue prisée par les pêcheurs. Au Canada atlantique, tous les stocks de morue, dont celui de Terre-Neuve (qui a été la plus grosse pêcherie au monde), se sont effondrés. Mais dans les années 1900, il y avait beaucoup de morue et beaucoup de phoques. C´est l´humain qui a surexploité la ressource. Il en est de même pour les poissons dans les océans.

    BeD: Si on abat un phoque qui mange cinq tonnes de poissons par an, est-ce qu´on récupère ces cinq tonnes de poissons qui pourront être pêchés pour la consommation humaine?
    L. M.: Non, on ne récupère pas directement ce nombre de poissons. C´est plus compliqué qu´une simple multiplication ou qu´un effet direct de cause à effet. Dans un écosystème, les interactions des animaux sont complexes, que ce soit dans le Saint-Laurent ou ailleurs dans le monde, et on ne peut pas y répondre avec une solution de gestion simpliste. Si on cible une espèce de prédateurs, il y aura des dommages collatéraux qu´on ne peut pas prévoir.

    BeD: Quel rôle jouent les prédateurs dans un écosystème?
    L. M.: Avec notre étude, nous avons voulu quantifier l´impact des prédateurs sur le nombre de poissons, et répondre à cette question. Les prédateurs exercent un contrôle sur la structure de l´écosystème et assurent un équilibre de la chaîne alimentaire. Si on supprime ces prédateurs, on crée des dommages collatéraux sur les espèces à côté. Ce déséquilibre ne crée pas d´avantages pour les pêcheurs. Il faut faire très attention, car personne n´est capable de tirer toutes les ficelles en même temps et de prétendre gérer l´ensemble des ressources d´un seul coup. C´est encore plus complexe que de diriger un orchestre symphonique.

    BeD: Comment avez-vous mené votre étude?
    L. M.: Les interactions indirectes des animaux dans un écosystème marin sont de mieux en mieux documentées. On dispose de données telles que: quels poissons, combien sont-ils, que mangent-ils, combien sont prélevés, quelles connexions entre les espèces, le taux et la productivité des populations. Nous avons colligé les données de sept écosystèmes dans le monde, récoltées par des collaborateurs, et nous les avons colligées. Nous avons travaillé avec des modèles qui permettent de simuler virtuellement un abattage de prédateurs et nous avons regardé les impacts sur les poissons de valeur commerciale, pour voir si ces biomasses augmentaient.

    BeD: Quels sont ces sept écosystèmes et pourquoi les avez-vous choisis?
    L. M.: Il s´agit de la mer de Béring avec des épaulards et des otaries de Steller, du golfe du Saint-Laurent avec les phoques gris et les phoques du Groenland, la remontée d´eau froide du courant de Benguela à l´ouest de l´Afrique du Sud avec des phoques, le golfe de Thaïlande, la mer du Nord, l´est du Pacifique en plein océan où il y a plus de cétacés, et le détroit de Géorgie près de la côte ouest du Canada.

    On les a choisis parce qu´ils sont tous décrits par une approche de modélisation commune, Ecopath, et parce qu´ils comportent des mammifères marins. Parmi 500 écosystèmes, ces sept écosystèmes présentent un haut niveau de qualité dans les données. Nous voulions avoir les simulations les plus réalistes possibles par rapport à la dynamique de l´écosystème. Cette problématique et cette solution de gestion présentent un aspect politique, soulèvent un tollé parmi les environnementalistes et mobilisent les médias, notamment au Canada, quand on parle de la chasse aux phoques ou de leur abattage. Nous voulions nous assurer de livrer des résultats scientifiques solides, en dehors de tout parti pris.

    BeD: A la lumière de ces résultats, quelle conclusion apportez-vous?
    L. M.: Supprimer des prédateurs ne présente aucun bénéfice, car ils jouent un rôle écologique. Et puis, pensons aussi au volet récréotouristique, avec l´observation des mammifères marins comme un volet de l´industrie touristique: un mammifère marin a beaucoup plus de valeur quand il est vivant, plutôt que mort.[PLoS One]

    En savior plus

    Sur le site de PLoS One (en anglais seulement): Marine Mammal Impacts in Exploited Ecosystems: Would Large Scale Culling Benefit Fisheries?