Le Saint-Laurent serait-il un refuge?… par René Roy

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    25 / 07 / 2019 Par René Roy

    Durant quatre jours de terrain (du 18 au 21 juillet), j’ai parcouru le secteur de Percé à L’Anse-à-Valleau, au large de la Gaspésie, pour faire la photo-identification de grands rorquals pour le compte de la Station de recherche des iles Mingan (MICS). Comme à ma dernière visite à la mi-juin, j’y ai encore trouvé beaucoup d’animaux. Les rorquals à bosse, dont quelques-uns sont les mêmes qu’en juin, semblent préférer la baie de Gaspé tandis que les rorquals communs et les rorquals bleus se tiennent plus au large, au nord de la péninsule. Il est évident que le krill semble suffisamment abondant pour satisfaire tous ces gros appétits. J’ai observé les rorquals à bosse chasser en groupe de 4 ou 6 individus à la fois. Spectaculaire! Tous ces animaux sont à proximité de la Zone de protection marine du Banc-des-Américains, mais à l’extérieur.

    Durant mon séjour, j’ai pu revoir le rorqual bleu Doru que j’avais photographié à la mi-juin à peu près au même endroit. De grosses blessures partent du rostre jusque sur le dos et ont pu être causées par une collision, par frottement dans la glace ou autre. J’ai aussi pu photographier furtivement un rorqual commun qui porte de profondes cicatrices tout autour du corps, résultat probable d’un empêtrement. Le câble est entré profondément dans la chair de l’animal et semble s’y être logé. On peut constater que la vie n’est pas toujours facile pour ces géants des mers… Les photos seront envoyées comme il se doit au Réseau québécois d’urgences mammifères marins pour documenter ces cas.

    Le rorqual bleu a de larges cicatrices beiges sur le dos.

    Doru a de grosses blessures (les taches beiges) du rostre au dos. © René Roy

    Les marques sur ce rorqual commun proviennent probablement d’un empêtrement. © René Roy

    Au visionnement des photos que j’ai fait parvenir au MICS, le spécialiste Christian Ramp a pu identifier quelques rorquals à bosse visitant habituellement le golfe du Maine et qui se trouvent présentement ici dans les eaux du golfe du Saint-Laurent. Serait-ce le même phénomène que les baleines noires de l’Atlantique Nord qui ont elles aussi déserté leur aire d’alimentation des années passées? Leur présence ici n’est pas nécessairement une bonne nouvelle, d’un point de vue de la conservation.

    Observation nettement plus positive : la rencontre de quatre nouveau-nés rorquals à bosse avec leur mère. Il semble que le taux de reproduction de cette espèce cette année soit encourageant, avec des observations d’autres nouveau-nés dans l’estuaire et à Mingan.

    H458 nage aux côtés de son veau. © René Roy

    Comment identifie-t-on une paire mère-veau? Il faut être patient et bien observer leur comportement. On peut souvent voir deux animaux nageant ensemble dont la taille est différente. Attention! Ce n’est pas nécessairement une mère et son veau. Lorsque le plus petit des deux l’est nettement et sort rarement la queue pour plonger comme le plus gros, on peut soupçonner que c’est un baleineau. Lorsqu’avec patience et chance, on peut apercevoir la face ventrale de la caudale du petit, on constate que le patron de pigmentation est encore mal défini et pourra changer sensiblement avec le temps. On constatera aussi que sa levée de queue dans les airs est un peu vacillante et souvent pas parfaitement verticale. Ce sont des indices d’un baleineau. La persistance de l’association entre les deux baleines donne un autre indice.

    Le baleineau de H861 a un patron de coloration sous la queue peu défini. Il pourrait évoluer au fil des ans. © René Roy

    Autre nouvelle : le rorqual à bosse Snowball qui avait été photographié dans l’estuaire à la mi-juin avec Tic Tac Toe était présent ici, accompagnant un autre individu. Je n’ai cependant pas aperçu Tic Tac Toe.

    Snowball est une habituée de la Gaspésie. En juin, elle a effectué sa première visite documentée dans l’estuaire du Saint-Laurent. © René Roy

    L’abondance de baleines, la durée de séjour, la présence de nombreux baleineaux, l’observation d’individus et d’espèces habituellement concentrés dans d’autres eaux nous indiquent peut-être que le golfe Saint-Laurent est devenu un refuge pour ces grandes baleines? On connait le golfe comme une aire d’alimentation exceptionnelle, mais serait-ce devenu un refuge sans le statut officiel?


    René Roy est un cétologue amateur, passionné de la mer et des baleines, résidant à Pointe-au-Père, dans le Bas-Saint-Laurent. Depuis plusieurs années, il entreprend des expéditions de photo-identification pour le compte de la Station de recherche des îles Mingan (MICS), principalement en Gaspésie. Il est également bénévole pour le Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins.

 On peut voir ses photos sur Facebook.