Pourquoi la sous-population d’épaulards du détroit de Gibraltar a-t-elle de plus en plus d’interactions avec les bateaux? Comment ce comportement est-il né? Ce sont les questions que se posent bon nombre de biologistes d’un bout à l’autre du globe.

Le détroit de Gibraltar, qui relie l’océan Atlantique à la mer Méditerranée, est une voie maritime stratégique utilisée chaque jour par un nombre impressionnant de navires. Cependant, cette région abrite aussi une riche biodiversité marine, dont une population d’épaulards. Également appelés orques, ces prédateurs marins sont uniques en leur genre ; ils sont reconnus pour leur intelligence, leurs interactions sociales sophistiquées et leur mode de communication complexe. Ils se nourrissent principalement de poissons, bien qu’ils s’attaquent parfois aux mammifères et aux oiseaux marins. Le détroit de Gibraltar représente pour eux une zone de chasse stratégique puisque c’est un lieu riche en thon rouge, leur nourriture de prédilection.

Ces animaux marins emblématiques sont malheureusement confrontés à des interactions de plus en plus fréquentes avec les navires, ce qui soulève des préoccupations quant à leur bien-être et à leur conservation. Ce qui inquiète – et intrigue – le plus, c’est que certains individus de la communauté se sont « attaqué » à des navires, dont trois ont sombré vers les fonds abyssaux. Considérant le calme apparent des animaux dans les vidéos examinées, certains scientifiques préfèrent parler d’interactions ou d’interactions négatives – en cas de dommages aux bateaux – plutôt que d’attaques. Depuis 2020, on a dénombré environ 500 contacts entre des épaulards et des navires, mais une interaction n’implique pas nécessairement un contact physique. Ce comportement éveille la curiosité des experts et des expertes puisqu’il n’a jamais été répertorié dans la nature, les seuls cas d’agressivité envers l’humain ayant eu lieu dans des conditions déplorables de captivité.

Des interprétations nuancées

Avant d’exposer les diverses hypothèses, il est important de mentionner que dans l’univers des biologistes, toute réponse émise sur ce sujet n’est que spéculation. Effectivement, il est difficile, voire impossible, de connaitre les véritables intentions de mammifères vivant sous l’eau, mais il n’est pas impossible d’essayer de comprendre comment ce comportement s’est développé. Plusieurs hypothèses sont donc mises de l’avant pour expliquer ce phénomène inédit, mais, sans faire consensus, celle d’un comportement appris de jeu semble ressortir du lot. Elle représente le scénario le plus plausible pour beaucoup de scientifiques étant donné le caractère joueur de l’espèce – qui sait mettre à profit les objets de son environnement – et sa capacité d’enseigner des comportements.

Pour tenter de mieux comprendre, nous pouvons penser à l’exemple de l’épaulard qui aurait été vu avec un saumon mort sur la tête sans raison apparente en 1987 sur la côte Ouest. Les chercheurs et les chercheuses avaient alors observé la transmission de ce comportement parmi la population d’épaulards de la région, qui avaient tous porté un saumon mort sur leur tête le temps d’une saison. Ce phénomène s’appelle l’ « effet de mode ». Selon cette hypothèse, les épaulards interagissent donc avec les bateaux dans une optique de jeu et de recherche de sensations corporelles. Cela pourrait expliquer pourquoi des petits ont eux aussi été aperçus avec leur mère pendant les contacts avec les embarcations.

La deuxième hypothèse émergeant du milieu scientifique serait plus problématique que la première mais elle est bel et bien envisagée. Les interactions épaulards-bateaux seraient véritablement des attaques ciblées motivées par un désir de vengeance. Oui oui, ça fait très hollywoodien! Elles découleraient d’un traumatisme passé en lien avec un navire : collision, capture, blessure par embarcation de pêche, etc. Selon cette hypothèse, White Gladis, une matriarche d’une communauté de cette sous-population, aurait été blessée par un bateau par le passé et aurait développé une certaine forme de conscience de son agresseur, entrainant aussi d’autres individus à reproduire ce comportement.

Cette hypothèse a cependant été réfutée par certains scientifiques puisqu’elle suppose un niveau de communication extrêmement complexe. C’est-à-dire persuader d’autres individus de s’engager dans un comportement risqué n’apportant aucun bénéfice au niveau du fitness, soit la capacité d’une espèce à se reproduire. Toutefois, considérant que ces animaux possèdent certains traits de caractère s’apparentant aux humains, la question peut se poser. Adopteraient-ils ce comportement par altruisme ou empathie pour la victime de collision? Il est vrai que les épaulards démontrent de grandes aptitudes communicationnelles et de coopération, partageant même leur nourriture dans le groupe. Dans ce cas, ce comportement de soutien pourrait alors être vu comme une forme de solidarité entre individus de la même espèce !

Des hypothèses alternatives

D’autres suppositions ont été émises, mais elles pèsent moins lourd dans la balance du consensus scientifique. On peut mentionner celle selon laquelle les attaques seraient une réponse au stress constant du trafic maritime et de la pollution sonore, ou encore une réaction de détresse due à l’état de leur population. Cette sous-population est malheureusement inscrite sur la Liste Rouge des espèces menacées de l’UICN comme « en danger critique d’extinction » depuis 2019. Certains spécialistes estiment qu’il pourrait aussi s’agir d’une sorte d’entrainement pour la chasse.

Bien qu’aucune hypothèse ne fasse l’unanimité, l‘être humain semble être la pierre angulaire de cette saga inusitée. En effet, la science s’entend sur une chose : les activités humaines sont forcément à l’origine de ces comportements « anormaux », même si l’hypothèse du jeu y est liée plus indirectement! Face à une absence de consensus scientifique, ce comportement inhabituel restera un mystère…

Actualité - 15/6/2023

Kiev Ashcroft-Gaudreault

Kiev Ashcroft-Gaudreault rejoint l’équipe du GREMM en 2023 en tant que rédactrice scientifique. Passionnée par une langue de Voltaire tout en subtilités, elle entame un baccalauréat en rédaction professionnelle pour finalement changer de cap vers un domaine qui l’anime encore plus : l’environnement! Elle souhaite mettre à profit l’alliance de ses deux formations pour prêter sa voix aux êtres qui n’en ont pas et espère faire naitre chez le public ce sentiment de poésie qui l'habite chaque fois que son regard survole le large.

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