Élan de solidarité pour les bélugas

  • Le béluga est un baromètre de l'état de santé du Saint-Laurent. Son cri d'alarme est entendu: de nombreuses initiatives visent à mieux le comprendre, pour mieux le protéger. © Renaud Pintiaux
    11 / 09 / 2018 Par Marie-Ève Muller

    Depuis la victoire des citoyens et citoyennes contre le projet de développement à Cacouna, le statut de la population de bélugas du Saint-Laurent est passé de «menacé» à «en voie de disparition». Au cours de l’été 2018, les annonces d’investissements et de nouveaux projets pour mieux comprendre et mieux protéger les bélugas se multiplient. Parce qu’il faut prendre le temps de célébrer les victoires, voici un bilan des bonnes nouvelles pour les bélugas du Saint-Laurent.

    Un nouveau règlement pour les observations en mer

    La modification du Règlement sur les mammifères marins de la Loi sur les pêches du Canada en juillet dernier impose de conserver une distance de 400 mètres lors de l’observation des bélugas du Saint-Laurent, dans tout l’estuaire. Avant, cette mesure ne s’appliquait qu’à la zone couverte par le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent. Le nouveau règlement touche tous les types d’embarcations — kayak, chaloupe, zodiac, voilier, etc. —, conduites par des professionnels ou par des plaisanciers. «Pour les bélugas, c’est une excellente nouvelle», commente Robert Michaud, directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM). «En adoptant un règlement de la sorte, Pêches et Océans Canada envoie un message clair : les bélugas ont besoin d’espace et la protection des bélugas, c’est l’affaire de tous.»  Pour les autres espèces, c’est également une bonne nouvelle : dans l’ensemble des eaux du pays, une distance minimale de 100 mètres doit être conservée entre les mammifères marins et les embarcations.

    En parallèle, pour une troisième année, la campagne «Prenez-en soin, gardez vos distances» bat son plein en dans l’estuaire du Saint-Laurent. Afin de limiter le dérangement durant la période des naissances des bélugas, qui s’étale de juillet au début septembre, des activités de sensibilisation sont effectuées, dont des patrouilles en mer réalisées par Parcs Canada et Pêches et Océans Canada. Les équipes vont à la rencontre des plaisanciers, pour discuter de la navigation en présence des bélugas.

    Une zone d’exclusion à la navigation au cœur de l’habitat essentiel des bélugas

    Pour offrir aux bélugas du Saint-Laurent une zone de quiétude, Parcs Canada a instauré une zone d’exclusion à la navigation dans le secteur de l’embouchure de la baie Sainte-Marguerite, dans le Saguenay. Ainsi, du 21 juin au 21 septembre de chaque année, les embarcations de tous types ne doivent pas circuler dans l’embouchure de la baie, afin de limiter le dérangement des bélugas qui y viennent pour se reposer, socialiser et prendre soin des jeunes et nouveau-nés. L’équipe de recherche installée sur une tour au cœur de cette baie pourra comparer la qualité acoustique du paysage sonore avec ses enregistrements de l’année dernière. Pour Valeria Vergara, chercheuse associée à Ocean Wise, «c’est une première étape plus que nécessaire. Des sanctuaires acoustiques sont vitaux pour les espèces dont le mode de vie est directement lié au son.»

    L’embouchure de la baie Sainte-Marguerite est maintenant fermée à la navigation, pour offrir une zone de quiétude aux bélugas du Saint-Laurent. © GREMM

    Imaginer la navigation de demain et la cohabitation avec les baleines

    À la fin juillet, le gouvernement du Québec a annoncé un investissement de 2,1 millions de dollars sur cinq ans pour un projet de recherche mené par l’Université du Québec en Outaouais, en collaboration avec le GREMM et Pêches et Océans Canada. Ce financement important permettra de développer un outil d’aide à la décision visant à mieux protéger le béluga du Saint-Laurent dans un contexte de développement des activités maritimes. Le simulateur permettra d’évaluer l’impact de différents scénarios d’augmentation de la navigation sur les risques de collision avec les baleines et la propagation du bruit sous-marin. Les données récupérées par le GREMM et Pêches et Océans Canada au cours des trente dernières années et qu’ils continuent de récolter sur la structure sociale des bélugas, leurs comportements de plongée, leurs émissions sonores, leur utilisation du territoire, etc. permettront d’alimenter le simulateur et d’ainsi obtenir de meilleurs résultats.

    La cohabitation du trafic maritime et des mammifères marins n’est pas toujours facile. Avec le projet de simulateur développé par l’Université du Québec en Ouatouais, une meilleure compréhension de la situation et des scénarios de développement devrait être possible. © GREMM

    Un Plan de protection des océans pour toutes les espèces en péril

    Depuis l’annonce du Plan national de protection des océans du gouvernement du Canada en novembre 2016, de nombreux projets ont été annoncés et amorcés. Un des projets de Pêches et Océans Canada qui touche directement le béluga est l’installation de 10 stations d’hydrophone, c’est-à-dire de micros sous-marins, qui capteront le paysage sonore de l’habitat essentiel du béluga, de Rimouski à L’Isle-aux-Coudres à longueur d’année. Pour l’instant, on possède peu d’informations sur la répartition des bélugas du Saint-Laurent durant l’hiver. «Ces stations nous permettront d’avoir un tableau tout à fait nouveau de la répartition des bélugas. Nous aurons de nombreuses couches d’information concernant le bruit, la communication, la répartition, etc.», explique Yvan Simard, chercheur à l’Institut Maurice-Lamontagne de Pêches et Océans Canada.

    Un autre projet en cours de Pêches et Océans Canada depuis le début de l’été permet d’épier les bélugas sous l’eau, grâce à des archiveurs de données qu’on appelle D-Tag, qui enregistrent les sons émis par les bélugas, les sons ambiants, ainsi que des informations sur la profondeur, la vitesse, l’accélération, etc. Ainsi, l’équipe de la chercheuse Véronique Lesage pourra étudier la réaction comportementale des bélugas face au bruit. Les données récoltées participeront aussi à nourrir les modèles développés par Yvan Simard et par Clément Chion, entre autres choses.

    L’archiveur de données a été posé sur un premier béluga à la fin juin. De nombreuses informations acoustiques et comportementales sont récoltées ainsi. © GREMM

    Des yeux partout

    Le réseau d’observateurs de baleines dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, un réseau coordonné par le Réseau d’observation des mammifères marins (ROMM), compte maintenant une cinquantaine de navires incluant des navires de l’industrie, des traversiers et les pilotes du Saint-Laurent. Avec toutes ces paires d’yeux sur l’eau, le ROMM pourra mieux comprendre l’utilisation du territoire par les mammifères marins, dont les bélugas du Saint-Laurent.

    La récolte des données d’observation permet de mieux documenter l’utilisation du territoire par les mammifères marins. © ROMM

    Des bélugas dans le cœur des gens

    À l’aube de ses trente ans, la campagne Adoptez un béluga continue d’amener les bélugas du Saint-Laurent au cœur des foyers. Depuis 1988, pas moins de 150 baleines blanches ont été adoptées par des municipalités riveraines, des groupes de citoyens et citoyennes, des scouts, des élèves, des individus, des entreprises, des commerces… Cet été, les restaurants Bols et Poké de la ville de Québec ont choisi d’adopter un béluga. Le propriétaire de la chaine, Mathieu Villeneuve, explique : « On veut encourager le fleuve à notre manière et faire parler des bélugas du Saint-Laurent». L’Organisme de bassin versant du Saguenay et les élèves de l’école primaire des Quatre-Vents ont cousu des capes pour des peluches de bélugas, qu’ils ont ensuite fait circuler à travers la communauté pour parler de la situation précaire des bélugas du Saint-Laurent. Jusqu’à aujourd’hui, plus de 100 personnes ont eu entre leurs mains un des bélugas et ils ont amassé ensemble plus 1250$.

    Une mosaïque de bélugas et de visages de personnes ayant participé à la campagne de l'OBV Saguenay.

    Des centaines des personnes de tout âge ont participé à la campagne de l’école des Quatre-Vents et de l’OBV Saguenay. © OBV Saguenay

     


    Marie-Ève Muller s’occupe des communications du GREMM. Comme rédactrice en chef de Baleines en direct, elle dévore les recherches et s’abreuve aux récits des scientifiques et des observateurs. Issue du milieu de la littérature et du journalisme, Marie-Ève cherche à mettre en mots et en images la fragile réalité des cétacés.