Baleine franche ou baleine noire?

  • Comment nommer l'espèce Eubalaena glacialis en français? Baleine noire ou baleine franche de l'Atlantique Nord? © Jean Lemire (photo)
    22 / 08 / 2019 Par Marie-Ève Muller

    «Doit-on dire baleine franche ou baleine noire?», demande un lecteur, perplexe de voir les deux noms apparaitre selon les médias qu’il consulte. Avec l’apposition «de l’Atlantique Nord», les deux noms réfèrent à la même espèce: Eubalaena glacialis. Ils sont synonymes.

    Mais des années 1800, au cœur de la chasse à la baleine industrielle, jusqu’au début des années 2000, on parlait bien plus souvent de «baleine franche» que de «baleine noire». Qu’est-ce qui a changé au tournant du siècle? Baleines en direct enquête.

    En perdre son latin

    Eubalaena glacialis. Le nom scientifique d’une espèce comprend toujours deux parties en latin : une première qui identifie le genre (Eubalaena) et une deuxième qui identifie l’espèce (glacialis pour glace, donc la référence à leur appartenance à l’hémisphère nord). Une espèce, en bref, c’est un ensemble d’individus dont les mâles et les femelles sont capables de se reproduire ensemble et dont la progéniture est viable et féconde. Un genre est un ensemble d’espèces partageant des caractéristiques communes et qui sont rapprochées génétiquement.

    Extrait de «Voyage vers le pôle arctique dans la baie de Baffin, fait en 1818, par les vaisseaux de Sa Majesté l’Isabelle et l’Alexandre […] », paru en 1819

    Les baleines noires de l’Atlantique Nord n’ont pas toujours été considérées comme une espèce distincte. Dans les récits de chasse à la «baleine franche» ou à la «baleine noire» et les carnets de voyage des années 1700 et 1800, c’est plutôt à Balaena mysticetus qu’on réfère. C’est que les baleines boréales, baleines noires de l’Atlantique Nord, baleines noires du Pacifique Nord et baleines noires australes étaient toutes regroupées dans la plupart des traités scientifiques comme une seule espèce. Cette unité ne pouvait pas durer, et les scientifiques ont débattu.

    Pour la première fois en 1776, Othone Friderico Müller décrit l’espèce Eubalaena glacialis et les distingue du genre Balaena. La description de Müller n’éteint pas le débat. Il se poursuit jusqu’à la fin des années 1990. La Commission baleinière internationale tient un atelier scientifique en 1998 et conclut qu’il faut distinguer les deux genres. En 2000, la distinction est entérinée et officiellement adoptée en 2001. Le genre Eubalaena inclut donc trois espèces: baleine noire de l’Atlantique Nord, baleine noire du Pacifique Nord et baleine noire australe et le genre Balaena, une espèce :baleine boréale. La famille des Balaenidae devient donc en langage courant la famille des baleines franches.

    C’est donc en s’appuyant sur cette décision de la Commission baleinière internationale que le Canada classifie Eubalaena glacialis. À partir de cette décision, Pêches et Océans Canada utilisera dans ses communications le nom «baleine noire de l’Atlantique Nord» plutôt que «baleine franche». Puisque ce ministère est une ressource importante et crédible sur les questions touchant la biologie et la conservation, le nom qu’il utilise influence le vocabulaire utilisé par les médias, les guides d’identification et les groupes de recherche. Voilà donc pourquoi, sur Baleines en direct, vous lisez aujourd’hui baleine noire de l’Atlantique Nord plus souvent que baleine franche de l’Atlantique Nord.

     

    Merci à Richard Sears (Station de recherche des iles Mingan) Claude Poirier (Université Laval), Louis Mercier (Université de Sherbrooke), Sylvi Racine (Pêches et Océans Canada) et Véronik de la Chenelière (ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec) pour les pistes de recherche, les anecdotes, les photos de guides d’identification des années 1980 et 1990 et les photos d’archives dans cette enquête.


    Marie-Ève Muller s’occupe des communications du GREMM depuis 2017. Comme rédactrice en chef de Baleines en direct, elle dévore les recherches et s’abreuve aux récits des scientifiques, des observateurs et observatrices. Issue du milieu de la littérature et du journalisme, Marie-Ève cherche à mettre en mots et en images la fragile réalité des cétacés.