6 h 30, le réveille sonne pour une nouvelle journée de terrain. Je ne suis pas à Tadoussac, mais bien à l’Île-du-Prince-Édouard pour une formation sur les méthodes de capture des phoques et notamment des chiots, le nom donné au petit du phoque. Comme responsable du programme d’intervention du Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins, je veux avoir en main les outils et connaissances nécessaires lorsqu’il devient nécessaire de relocaliser un phoque. Par exemple, il arrive régulièrement au courant de l’été que le Réseau se fasse contacter pour des cas de harcèlement de phoque. Grâce à la formation, nous pourrons développer des méthodes pour effectuer la relocalisation des jeunes phoques afin qu’il ne soit pas dérangé durant la période suivant leur sevrage. Cette période est cruciale pour eux, car ils doivent apprendre à chasser pour leur survie et sont donc plus vulnérables.

La formation ne dure que quelques jours, mais chaque instant apporte son lot de nouvelles connaissances. Je rejoins l’équipe au hall pour déjeuner. Les informations défilent à la télévision, mais tout le monde est comme méditatif. Une seule préoccupation pour le moment : quelle sera la météo pour la journée? Ce n’est pas juste une question de soleil, de température, de vent. Le chef d’équipe Samuel regarde attentivement les prévisions aéronautiques, car sans de bonnes conditions de vol, nous ne pourrons pas nous rendre sur la fameuse échouerie de phoques gris où nous travaillerons.

Harry, notre pilote pour le projet, nous confirme que la journée sera bonne. Arrivés au hangar, nous rangeons le matériel en attente de notre départ. Une première équipe, composée de la Dre Michelle Shero et du Dr Julian Dale, décolle vers Saddle Island, au large de la Nouvelle-Écosse. Ces chercheurs venus des États-Unis utilisent une nouvelle approche basée sur l’utilisation de drones afin de dénombrer les phoques et de déterminer leurs paramètres morphométriques (taille, poids). Avec les informations récoltées, il sera possible d’avoir une idée de l’état de santé général des individus. Cette technique photogrammétrique permettra dans un futur proche d’avoir des estimations de taille et de poids sans avoir à toucher  les animaux. Un des bénéfices sera notamment d’éliminer le stress causé par la capture.

Le bruit de l’hélicoptère se fait entendre, nous enfilons nos combinaisons de vols. L’ile se trouve à environ 15 minutes de vol de l’aéroport de Charlottetown, à quelques kilomètres de la côte néo-écossaise. Lorsque j’aperçois pour la première fois l’ile, les phoques ne m’apparaissent pas plus gros que des limaces, mais une fois posé au sol, on se rends compte rapidement de la grosseur de ces animaux. Les femelles ont mis bas au début du mois de janvier, et elles allaitent encore activement leur chiot. Les « petites » boules de poils blanches se hissent sereinement aux côtés de leur mère. Ils sont jeunes, mais déjà téméraires et ne manquent pas une occasion de mordre ce qui se trouve dans leur périmètre. La période d’allaitement dure environ 18 jours, période au cours de laquelle les jeunes doivent emmagasiner assez de gras pour survivre aux eaux froides, tandis que la mère doit en conserver assez pour sa propre survie.

Alors que nous étions en route vers l’ile, l’équipe du Dr Shero a réalisé quelques vols de drone et a sélectionné les animaux qu’ils voudront mesurer pour la journée. Munis d’un filet et de bâtons pour éloigner les phoques qui tentent de s’approcher durant les opérations, nous avançons lentement vers les premiers individus. En quelques secondes, le filet est lancé, l’animal immobilisé, et nous refermons le piège le plus rapidement possible. C’est l’heure de le peser! Par la suite, nous effectuons une sédation de la femelle afin de pouvoir prendre les autres mesures morphométriques. Une fois l’animal endormi, Dr Shero, prend les mesures de l’épaisseur de la couche de gras, avec un appareil d’échographie portable. Nous mesurons finalement son jeune.

Les deux animaux seront par la suite tagués pour le suivi de la population et marqués avec un colorant temporaire afin qu’ils puissent être recapturés dans les jours à venir. Ceci permet de faire les suivis de l’évolution de leur poids afin de corroborer les informations récoltées par le drone et d’améliorer les instruments de modélisation.Nous attendons par la suite que le sédatif cesse de faire effet, puis que la femelle retourne vers son jeune et recommence à s’occuper de lui. En faisant cela, nous voulons nous assurer que le sédatif n’a pas eu d’effets négatifs sur l’animal.  Nous poursuivons ensuite vers le prochain couple mère-chiot.

La journée tire à sa fin, nous rangeons l’équipement, et nous préparons à reprendre l’hélicoptère en direction de Charlottetown. Le coucher de soleil est idyllique, et après une dure journée c’est un paysage fort plaisant à contempler. Seule l’odeur de phoque réussit à m’extraire de mes rêveries, elle ne me quittera pas avant plusieurs jours.

Carnet de terrain - 13/2/2020

Anthony François

Anthony François est responsable du programme d’intervention d’urgences pour les mammifères marins. Il est arrivé au GREMM en 2017, comme répondant au Centre d'appels d'urgences pour les mammifères marins et comme assistant de recherche. Biochimiste et biologiste de formation, il réalise l’importance de la vulgarisation scientifique et de la sensibilisation du public au cours de sa maitrise.

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