À quoi servent les baleines?

  • © Jacques Gélineau
    07 / 11 / 2019 Par Marie-Ève Muller

    L’impact du déclin global des cétacés n’est pas vraiment compris, puisque jamais mesuré. Mais la recrudescence de plusieurs populations permet maintenant de mieux comprendre leur place dans l’écosystème. À quoi servent les baleines et pourquoi leur protection transcende-t-elle la simple sympathie humaine?

    Au courant du dernier siècle, les baleines du monde entier, tant les baleines à dents que les baleines à fanons, ont subi une exploitation intensive globale par la chasse commerciale. Elles étaient chassées pour produire une variété de produits tels que l’huile pour les lampes, le savon, le parfum, les bougies, les cosmétiques, l’huile de cuisson ou même des éléments de corsets et de parapluies à l’aide des fanons. Les baleines servaient donc à l’humain en lui fournissant une panoplie de services! Dans le Saint-Laurent, les chasseurs venaient d’outre-Atlantique pour pêcher et chasser les baleines. L’océan a subi des niveaux d’exploitation de ses ressources naturelles sans comparables, et le Saint-Laurent était au cœur de la cible de l’Est canadien. Bien qu’heureusement aucune espèce n’ait été amenée à l’extinction, l’impact de la chasse n’était pas soutenable à long terme pour les baleines. En 1982, la Commission baleinière internationale (CBI) décrète un moratoire sur la chasse. Depuis, plusieurs populations de baleines prennent du mieux.

    Mieux comprendre leur rôle en observant la résilience

    Pour mieux comprendre le rôle des baleines, il faut regarder l’écosystème entier. Qu’est-ce qui a changé depuis leur déclin? Qu’est-ce qui a été rétabli depuis le moratoire? Avec des demandes métaboliques élevées et des populations importantes, les baleines avaient probablement une forte influence sur les écosystèmes marins avant l’avènement de la chasse industrielle. Mais difficile de porter un constat sur le passé sans données empiriques, les études sur les baleines ayant commencées plus intensivement dans les années 1970. Le déclin du nombre de grandes baleines, estimé entre 66 % et 90 %, aurait probablement modifié la structure et la fonction des océans, selon une étude publiée en 2014. Cela justifie un changement de perspective. Les baleines ne sont plus considérées comme de simples animaux prenant beaucoup de place et mangeant des quantités de ressources importantes dans les océans ou une ressource fournissant des matériaux devenus maintenant désuets. Elles fourniraient des services écologiques très utiles, et joueraient un rôle clé dans le maintien et le développement des écosystèmes marins, pour un océan sain, dont l’humain bénéficie sur plusieurs facettes.

    Services écosystémiques ou écologiques: « Utilisation par l’humain des fonctions écologiques de certains écosystèmes, à travers des usages et une réglementation qui encadrent cette utilisation. Par souci de simplicité, on dit que les écosystèmes “rendent” ou “produisent” des services. Toutefois, une fonction écologique ne prend la forme d’un service à l’humain que dans la mesure où les pratiques sociales reconnaissent le service comme tel, c’est-à-dire reconnaissent l’utilité de la fonction écologique pour le bien-être humain», selon la Stratégie nationale pour la biodiversité de la France.

    Combien vaut une baleine?

    Pour traduire ces services en chiffre, les spécialistes attribuent un prix sur la valeur d’une baleine, relativement aux services qu’elles rendent à l’humanité. Il s’agit d’une façon très centrée sur les bénéfices directs pour l’humain, aussi connue sous le terme d’anthropocentrisme! Mais il s’agit aussi d’une façon efficace de tenir une conversation solide entre l’économie, la science et la conservation.

     Une baleine de taille moyenne, environ la grosseur d’une baleine grise, vaudrait la modique somme de 2 millions de dollars, selon le rapport produit par le Fonds mondial international (FMI). «En séquestrant le carbone dans l’océan, les cétacés peuvent aider l’humanité à lutter contre les changements climatiques — un service écosystémique qui pourrait valoir des millions de dollars par baleine», précisent les économistes.

     «Je pense que c’est un très bon premier pas que de reconnaître qu’elles fournissent des services et que ces services valent quelque chose. Potentiellement, beaucoup d’argent!», explique Fabio Berzaghi, auteur principal de cette étude. Il déclare de plus que l’analyse du FMI soulève un point extrêmement important au sujet des grands animaux : que leurs services écosystémiques profitent à tous!

    Les baleines engraissent l’océan

    Ces fèces de rorqual à bosse sont rouges, signe que la baleine s’est probablement alimentée de krill récemment. © René Roy

    Reconnues comme grandes fertilisantes de la mer, les baleines excrètent des fèces riches en nutriments, comme le nitrogène et le fer, qui participent au développement du phytoplancton. «Dans le but de quantifier la valeur d’une baleine moyenne, il a fallu extrapoler l’augmentation du phytoplancton en présence de leurs fèces. De façon conservatrice, le phytoplancton augmente de 1% en présence de baleines. Puis, en regardant le prix du carbone, les économistes peuvent ensuite évaluer combien de carbone est retiré de l’atmosphère par la floraison des microorganismes, et il y a là beaucoup de valeur», nous explique Michael Fishback, cofondateur du Great Whale Conservancy et instigateur du projet. De plus, un océan en bonne santé a besoin de baleines pour brasser les nutriments et jouer son rôle de fertilisant. Raison de plus pour les protéger!

    Elles nourrissent les poissons

    Les cétacés se situent tout en haut de la chaine alimentaire, leur retrait créant un effet domino sur tous les maillons se trouvant en dessous. À noter que l’humain fait aussi parti de l’écosystème, les répercussions nous affectent à notre tour! Enlever ses géants des écosystèmes auraient un impact non seulement sur les microorganismes, mais aussi un impact sur les stocks de poissons qui s’en nourrissent. Le phytoplancton est le premier maillon de la chaine alimentaire des océans. À leur tour, les petits végétaux marins servent de nourriture au zooplancton comme le krill, que mangent les rorquals. «Dans l’océan Austral, quand les populations de baleines ont diminué, les scientifiques ont observé le phytoplancton chuter à cause des fertilisants naturels contenus dans les fèces de baleines. Le krill a aussi chuté et les stocks de poissons ont également diminué. Il y a eu un effet cascade sur l’ensemble de la chaine alimentaire, affectant les revenus de l’industrie de la pêche», nous décrit Michael Fishback. Une mer saine contient donc tous les maillons nécessaires à son bon fonctionnement. 

    Et luttent contre les changements climatiques!

    En plus de provoquer la floraison de phytoplancton, les grandes baleines à fanons se nourrissent de zooplancton, composé de carbone, qu’elles absorbent simplement en avalant et en digérant ces organismes. Les baleines l’accumulent dans leurs tissus graisseux et leur format géant permettent de stocker de grandes quantités de la molécule, comme de grands arbres mobiles et sous-marins!

    Lorsqu’une baleine meurt et que sa carcasse descend au fond de la mer, le carbone stocké est retiré du cycle atmosphérique pendant des centaines ou des milliers d’années, ce qui constitue un véritable puits de carbone, aidant à garder cette molécule au fond des océans, et à prévenir son retour dans l’atmosphère. Les baleines ont aussi un rôle très important à jouer pour pallier les effets des changements climatiques. Une baleine peut séquestrer 33 tonnes de CO2par année, ce qui est beaucoup plus qu’un arbre, selon une étude publiée dans le Ecological Society of America en 2014.

    © GRID-Arendal

    Les baleines comme attraction touristique

    Les grands animaux du monde entier attirent des gens partout sur la planète pour les contempler. L’industrie touristique permet d’évaluer la valeur d’un animal en regardant les retombés économiques associés à son engouement. Le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent par exemple, n’a que 20 ans et est devenu une véritable institution et un moteur économique majeur grâce à l’observation des cétacés. Les baleines entrainent des retombées importantes pour l’industrie touristique et les populations locales, évaluées à des centaines millions de dollars.

    Ces retombés s’étalent bien au-delà des entreprises de croisières. Les communautés locales récoltent également une portion de profitabilité liée à l’hôtellerie et à la restauration. Sans oublier, cette industrie permet aussi de créer des opportunités pour connecter ou reconnecter les gens au milieu naturel et de mieux comprendre le rôle des baleines et autres organismes dans l’environnement.

    Un zodiac d'observation traverse le fiord du Saguenay.

    © GREMM

    Mieux comprendre, pour mieux préserver!

    La chaine alimentaire et toute la complexité qui relie le vivant au non-vivant dans l’écosystème nécessitent l’action combinée de tous ses intervenants pour son bon fonctionnement. Tous les maillons sont nécessaires pour maintenir l’intégrité de nos écosystèmes, tant marins que terrestres. L’être humain peut tenter d’attribuer aux êtres vivants une valeur monétaire pour les services rendus pour qualifier et quantifier le rôle de tout un chacun sur la planète. Mais peut-on vraiment attribuer une valeur à tout ce qui nous entoure et surtout, le doit-on?

    «Tous les décideurs du monde, les politiciens, les gens d’affaires et les investisseurs parlent la langue de l’argent! Si la science veut dialoguer avec eux, il faut parler leur langage et les engager dans la conversation. Nous devons donc le faire pour traduire la science et les besoins en matière de conservation», nous fait remarquer le scientifique, M. Fishback.

    Mais sans baleines, la mer serait certainement bien différente. Attachement culturel, source d’inspiration, amenant joie, bonheur, calme, respect, les baleines valent-elles vraiment un prix? La vie, aussi grande ou petite soit-elle, doit-elle être analysée en son sens pragmatique?

    La valeur de certaines choses est simplement inestimable, et clairement digne d’être protégée, sans compromis.

     

    Pour en savoir plus

    How much is a whale worth (National Geographic, 24/09/2019)

    (2018) Roman J., Estes J.A., Morissette L., et coll. Whales as marine ecosystem engineers, Frontiers in Ecology and the Environment

    (2018) Marine Mammal Stock Assessment Reports, Department of commerce, National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA).

    (2007) Sommaire du rapport du parc marin Saguenay–Saint-Laurent.

    (2005) Évaluation des écosystèmes pour le millénaire, « MA Conceptual Framework », Ecosystems and Human Well-being: Current State and Trends, PNUE, p. 25-36.

    Le site de la Commission baleinière internationale


    Anne-Marie Asselin a rejoint l’équipe de Baleines en direct comme rédactrice à l’été 2019. Avec une maitrise en environnement, gestion des océans et zones côtières, et un baccalauréat en écologie marine, c’est un honneur pour elle de pouvoir apprendre et partager les récits des mammifères marins et de l’écosystème du Saint-Laurent. Aussi fondatrice et rédactrice en chef de l’Organisation Bleue, elle croit que la communication environnementale et la vulgarisation scientifique sont essentielles à la protection de nos océans et de notre fleuve.