Dimanche 18 janvier, le téléphone de garde d’Urgences mammifères marins (UMM) retentit. Cédric Gascon, technicien et répondant du RQUMM depuis 5 ans, n’a pas encore décroché qu’il sait qu’une situation urgente l’attend. En effet, durant les fins de semaine hivernales, les appels sont filtrés par les gardiens de l’Institut Maurice-Lamontagne. À cette période de l’année, seuls les cas les plus urgents sont transmis aux répondants durant leurs congés.
Il ne s’était pas trompé, la première carcasse de béluga de 2026 vient d’être signalée! Hormis les animaux vivants en difficulté, seules les carcasses d’espèces en périls sont considérées comme des situations prioritaires. Ces espèces inscrites sur la Loi des espèces en péril (LEP) sont particulièrement précieuses pour les recherches scientifiques, et il est hors de question d’attendre lundi matin pour commencer les démarches! Les risques que la carcasse reparte avec la marée sont trop grands, et les pertes pour la science considérables.
Cédric commence donc à suivre le protocole habituel : valider la situation avec le témoin et contacter les bénévoles du RQUMM les plus proches du lieu du signalement.
En discutant avec la personne qui a signalé la carcasse, Cédric réalise que cette situation est d’autant plus particulière que l’animal s’est échoué aux Îles-de-la-Madeleine (IDLM)! Si les bélugas sont connus pour fréquenter les eaux du Golfe, particulièrement en saison hivernale, il est cependant peu habituel d’en trouver un échoué aux Îles-de-la-Madeleine. Ce n’est donc pas un phénomène insolite, mais assez peu commun pour retenir notre attention.
Les bénévoles du RQUMM sont toujours les premiers répondants sur le terrain. 220 volontaires, de Montréal jusqu’aux Îles-de-la-Madeleine, sont répartis sur tout le pourtour des rives du Saint-Laurent.
Ces bénévoles sont formés et équipés afin de valider et documenter les situations, sécuriser les carcasses et les sites, prendre les premières données et parfois même récolter des échantillons. Sans eux, rien ne serait possible!
Le compte à rebours commence
Cet individu va bientôt repartir vers le large avec la marée montante et les vents, il faut donc faire vite! Cette fois, c’est la bénévole Catherine Blanchette qui répond présente. Elle part rapidement à la recherche de l’animal avec sa trousse d’intervention, accompagnée par Noémie Pelletier et Jean-Philippe Lepage, membres du Comité ZIP des IDLM.
À l’arrivée de la bénévole, le béluga est à moitié immergé. In extremis, la carcasse a pu être retenue, puis tirée en haut de la plage et attachée solidement. Elle prend des photos et mesure la longueur totale de l’animal. Cela aidera l’équipe d’UMM à établir un plan d’action : la longueur permet une estimation du poids de l’animal et du matériel approprié pour le déplacer, et les photos permettent d’établir l’état de décomposition de la carcasse. Si elle est trop décomposée, il faudra l’échantillonner sur place. Si elle est en bon état de conservation, et qu’il est logistiquement possible de la déplacer, elle pourra alors être transportée vers une salle de nécropsie (les nécropsies sont l’équivalent des autopsies pour les animaux).
Une étiquette rouge a également été attachée sur le pédoncule du béluga. Un numéro unique et le numéro de téléphone d’UMM y sont inscrits. Ainsi, si un promeneur voit l’animal sur la plage, il saura où appeler, et le numéro unique permettra à notre équipe d’identifier l’individu concerné avec certitude.
Pour le moment, la nuit commence à tomber. Le plus urgent a été fait, la carcasse ne repartira pas. Demain matin, la suite des démarches pourra être enclenchée.
Le Comité ZIP est un organisme de concertation en environnement bien implanté dans la région. Grâce à son expertise et sa dévotion pour les écosystèmes du Saint-Laurent, le Comité ZIP des IDLM est devenu en 2022 une équipe satellite du RQUMM. Ses membres ont été formés et équipés pour effectuer diverses interventions auprès des mammifères marins morts ou en difficulté. Ces interventions demandent une expertise particulière et un matériel adapté. Les IDLM étant une région difficilement accessible par nos équipes habituelles, la présence de l’équipe satellite dans cette région est primordiale. L’apparition des équipes satellites a considérablement renforcé les capacités de réponse du RQUMM sur le terrain.
Lundi 19 janvier
Une journée de logistique s’amorce! Les images et informations récoltées la veille par la bénévole permettent aux équipes d’UMM, du Ministère Pêches et Océans (MPO) et du Centre québécois sur la santé des animaux sauvages (CQSAS) d’établir que la carcasse est assez fraîche pour être nécropsiée. Il faut donc tout faire pour que les vétérinaires puissent étudier cet individu. Et ce ne sera pas une mince affaire, puisque la carcasse se trouve à L’Étang-du-Nord, et la Faculté de Médecine vétérinaire (FMV) à Saint-Hyacinthe, soit plus de 850 km à vol d’oiseaux!
Plusieurs plans d’action sont étudiés :
1 – Transférer la carcasse à une équipe de vétérinaires des maritimes, qui travaille en collaboration avec le CQSAS et est membre du Réseau canadien pour la santé de la faune, localisé à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard à Charlottetown. La distance de transport est moins importante, mais les locaux de l’université ne sont pas en mesure d’accueillir un animal de cette dimension! L’option est donc rejetée.
2 – Faire voyager une équipe de vétérinaires du CQSAS jusqu’à la carcasse. Cette option mobiliserait une équipe de plusieurs personnes pendant plusieurs jours et engendrerait des coûts importants. De plus, si la nécropsie est faite aux IDLM, elle devra être pratiquée sur la plage, puisqu’aucun local à notre connaissance ne peut accueillir une telle opération. Si une nécropsie sur le terrain est obligatoire pour des animaux de très grande taille comme des rorquals, elle n’offre cependant pas un espace de travail idéal pour ce type d’intervention. De plus, réaliser une nécropsie à l’extérieur en hiver, à des températures en dessous de zéro est difficilement envisageable. Les manipulations demandent du temps et de la dextérité. Il faudra également disposer de la carcasse par la suite, ce qui est un problème logistique supplémentaire. Pour toutes ces raisons, cette option n’est pas retenue.
3 – Renoncer à effectuer une nécropsie et pratiquer seulement un échantillonnage superficiel. Cette option est de loin la plus facile, mais les scientifiques n’aiment pas la facilité! Cette option restera donc la dernière, si aucune autre action n’est possible.
4 – Acheminer la carcasse jusqu’à Saint-Hyacinthe, dans les locaux de la FMV. Cette option est réalisable logistiquement, mais demande une bonne rapidité d’intervention. En effet, le prochain traversier vers Souris est prévu très tôt le matin du jeudi 22 janvier. Le mardi 20 et mercredi 21, une tempête empêchera toute intervention sur le terrain. Il faut donc embarquer la carcasse sur une remorque adaptée aujourd’hui même! Heureusement, en plein hiver, avec les températures extérieures, la carcasse se conservera très bien. Il aurait été inconcevable d’attendre plusieurs jours en plein été.
C’est décidé, cette dernière option est retenue, il faut maintenant mettre en place les démarches nécessaires pour la réaliser!
Après plusieurs démarches et une aide précieuse du Comité ZIP, une remorque et une pelle mécanique ont été trouvées pour cet après-midi.
L’équipe satellite se dirige donc vers le site de l’échouage, en allant préalablement récupérer le matériel fourni par le RQUMM. Il s’agit d’un filet à carcasse conçu spécifiquement pour soulever les animaux de cette taille, d’un traîneau de transport pour glisser la carcasse sur la plage sans l’abîmer, ainsi que des cordes et des chaînes de transports.
Les membres de l’équipe en profiteront pour compléter la documentation de l’animal qui n’avait pas pu être faite la veille. En effet, avant de déplacer l’animal et de lui créer potentiellement des lésions post-mortem, il faut s’assurer de prendre de bonnes images, notamment de la crête dorsale. Les bélugas n’ayant pas de patron de coloration unique comme les narvals ou les rorquals communs ni de nageoires dorsales ou caudales avec une forme unique et facilement reconnaissable comme les rorquals à bosse, le meilleur moyen de reconnaître un béluga est d’utiliser les petites encoches dans sa crête dorsale. Or, celle-ci s’abîme facilement lors du transport, notamment à cause du filet qui sert à soulever l’animal et de la partie superficielle de la peau qui se décolle naturellement avec la décomposition.
Une fois les images prises, il est désormais possible pour l’équipe sur place de transporter le béluga jusque dans la remorque. Une fois l’opération réussie, le corps de l’animal est recouvert d’une bâche afin de s’assurer qu’aucun charognard ne vienne se servir sur la carcasse. En effet, la remorque devra attendre jeudi matin avant d’être transportée à Souris. En attendant, elle restera sous bonne garde des agents des pêches.
L’opération de récupération sur le terrain a été complétée en un temps record. Seulement une poignée d’heures ont suffi pour évaluer la situation, mettre en place un plan d’intervention et le réaliser. À noter qu’il s’agissait de la première récupération d’un animal de cette taille pour l’équipe du Comité ZIP. Une première réalisée avec brio!
Jeudi 22 janvier
L’équipe d’intervention du RQUMM, appelée équipe mobile, a fait le déplacement de Rimouski jusqu’à Souris afin de récupérer le béluga amené par le Comité ZIP. Les deux équipes avaient seulement 20 minutes sur le quai pour réaliser le transfert d’une remorque à l’autre, puisque le Comité ZIP devait reprendre le traversier pour revenir aux IDLM. Tout un défi! Celui-ci a été transféré de remorque sans encombre, puis acheminé à la FMV à Saint-Hyacinthe le lendemain, pour réaliser sa nécropsie.
Une fois arrivée dans les locaux de la Faculté de médecine vétérinaire, la carcasse est soulevée à l’aide d’un treuil pour être pesée et amenée dans la salle où aura lieu la nécropsie. Le poids de l’animal est d’environ 850 kg! Les vétérinaires réalisent toutefois que la carcasse est trop gelée pour être analysée immédiatement. Il faudra donc la laisser décongeler, ce qui prendra plusieurs jours! En effet, ce béluga est encore recouvert de son épaisse couche de gras qui le protège des eaux glaciales du Saint-Laurent. Mais cette graisse joue maintenant l’effet inverse en ralentissant la décongélation des organes internes! Ce n’est que le mardi 27 janvier que Stéphane Lair, Directeur du CQSAS, détermine que le béluga est fin prêt à être nécropsié.
Mardi 27 janvier
Pour l’occasion, Ophélie Turgeon, dernière recrue d’Urgences mammifères marins, assistera à la nécropsie afin de parfaire ses connaissances en anatomie et en techniques d’échantillonnage. Cette opportunité de formation dans un milieu contrôlé est une occasion à ne pas manquer pour être parfaitement autonome sur le terrain lorsqu’elle aura à faire des prélèvements sur des carcasses en moins bon état de conservation.
Cette intervention devrait permettre d’en apprendre davantage sur les bélugas du Saint-Laurent, une population menacée, emblème du fleuve, qui nécessite toute l’attention et la dévotion du RQUMM, mais également des citoyens. Sans les appels du public à la ligne d’urgence 1-877-722-5346, l’acquisition de connaissances auprès d’espèces en péril et la protection des mammifères marins ne pourraient être possibles!